LE SPECTRE DE LA ROSE

Soulève ta paupière close

Qu'effleure un songe virginal;

Je suis le spectre d'une rose

Que tu portais hier au bal.

Tu me pris encore emperlée

Des pleurs d'argent de l'arrosoir,

Et parmi la fête étoilée

Tu me promenas tout le soir.

O toi qui de ma mort fus cause,

Sans que tu puisses le chasser,

Toute la nuit mon spectre rose

A ton chevet viendra danser.

Mais ne crains rien, je ne réclame

Ni messe ni De profundis;

Ce léger parfum est mon âme,

Et j'arrive du paradis.

Mon destin fut digne d'envie:

Pour avoir un trépas si beau,

Plus d'un aurait donné sa vie,

Car j'ai ta gorge pour tombeau,

Et sur l'albâtre où je repose

Un poëte avec un baiser

Écrivit: Ci-gît une rose

Que tous les rois vont jalouser.

1837.

LAMENTO
LA CHANSON DU PÊCHEUR

Ma belle amie est morte:

Je pleurerai toujours;

Sous la tombe elle emporte

Mon âme et mes amours.

Dans le ciel, sans m'attendre,

Elle s'en retourna;

L'ange qui l'emmena

Ne voulut pas me prendre.

Que mon sort est amer!

Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!

La blanche créature

Est couchée au cercueil.

Comme dans la nature

Tout me paraît en deuil!

La colombe oubliée

Pleure et songe à l'absent;

Mon âme pleure et sent

Qu'elle est dépareillée.

Que mon sort est amer!

Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!

Sur moi la nuit immense

S'étend comme un linceul;

Je chante ma romance

Que le ciel entend seul.

Ah! comme elle était belle

Et comme je l'aimais!

Je n'aimerai jamais

Une femme autant qu'elle.

Que mon sort est amer!

Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!