III
Et puis, là-bas, à Rome, au pied des sept collines,
Parmi ces ponts, ces arcs, immortelles ruines,
Ces marbres animés par de puissantes mains,
Ces vases, ces tableaux, ces bronzes et ces fresques,
Ces édifices grecs, latins, goths ou mauresques,
Ces chefs-d'œuvre de l'art qui pavent les chemins,
Tout dans ce beau climat offre une poésie
Dont, si rude qu'on soit, on a l'âme saisie.
Qui ne serait poëte en face de ce ciel,
Baldaquin de saphir, coupole transparente,
Où, par les citronniers la tiède brise errante,
Ressemble aux chansons d'Ariel?...
Quel plaisir! quel bonheur!—Une lumière nette
Découpe au front des tours la moindre colonnette;
Les palais, les villas, les couvents dans le bleu
Profilent hardiment leur silhouette blanche;
Une fleur, un oiseau pendent de chaque branche,
Chaque prunelle roule un diamant de feu.
Le petit chevrier hâlé de la Sabine,
Le bandit de l'Abruzze avec sa carabine,
Le moine à trois mentons qui dit son chapelet,
Le chariot toscan, traîné de bœufs difformes
Qui fixent gravement sur vous leurs yeux énormes,
Le pêcheur drapé d'un filet;
La vieille mendiante au pied de la Madone,
L'enfant qui joue auprès, tout pose, tout vous donne
Des formes et des tons qui ne sont point ailleurs.
Baigné du même jour qui fit Paul Véronèse
Le coloriste fier doit se sentir à l'aise,
Loin du public bourgeois, loin des écrivailleurs.
Partout de l'harmonie! En ce pays de fées,
La voix ne connaît pas de notes étouffées;
Tout vibre et retentit, les mots y sont des chants,
La musique est dans l'air,—parler bientôt s'oublie:
Comme ailleurs on respire, on chante en Italie;
Le grand opéra court les champs.
C'est là, mon Duseigneur, qu'on peut aimer et vivre.
Oh! respirer cet air si doux qu'il vous enivre,
Ce parfum d'oranger, de femme et de soleil,
Près de la mer d'azur aux bruissements vagues,
Dont le vent frais des nuits baise en passant les vagues,
Se sentir en aller dans un demi-sommeil!
Oh! sur le fût brisé d'une colonne antique,
Sous le pampre qui grimpe au long du blanc portique,
Avoir à ses genoux une comtadina
Au collier de corail, à la jupe écarlate,
Cheveux de jais, œil brun où la pensée éclate,
Une sœur de Fornarina!
IV
Tout cela, c'est un rêve.—Il nous faut, dans la brume
De ce Paris grouillant qui bourdonne et qui fume,
Traîner des jours éteints, dès leur aube ternis;
Pour perspective avoir des façades blafardes,
Ouïr le bruit des chars et ces plaintes criardes
De l'ouragan qui bat à nos carreaux jaunis!
Voir sur le ciel de plomb courir les pâles nues,
Les grêles marronniers bercer leurs cimes nues
Longtemps avant le soir, derrière les toits gris,
Le soleil s'enfoncer comme un vaisseau qui sombre,
Et le noir crépuscule ouvrir son aile sombre,
Son aile de chauve-souris...
Et jamais de rayon qui brille dans l'ondée!
Dans cette vie abstraite et d'ombres inondée,
Jamais de point de feu, de paillette de jour;
C'est un intérieur de Rembrandt dont on voile
La dalle lumineuse et la mystique étoile;
C'est une nuit profonde où se perd tout contour!