III
Sur cette tombe, autel de la nouvelle France,
Poëte, je me plais à voir en espérance
Déposer un berceau, de tant d'éclat surpris;
Le berceau de l'enfant qui n'est encor qu'un ange,
Sur le sein maternel jouant avec la frange
De l'épée en or fin que lui donna Paris!
Au poëte, au tribun, cette union doit plaire,
Du berceau dynastique au tombeau populaire!
Car le peuple à présent fait et sacre les rois!
La liberté, voilà leur plus sûre patronne,
Et la plus ferme base à mettre sous un trône,
Ce sont les corps tombés pour défendre les lois!
De ce sang précieux, plus pur que le vieux chrême,
Mélangez une goutte aux flots saints du baptême,
Afin d'oindre à la fois le prince et le chrétien.
Sous l'invocation des tombes triomphales,
Allez, au jour fixé, bénir les eaux lustrales
Qui font un catholique, et font un citoyen!
Car l'on est plus sévère, en ce siècle où nous sommes,
Envers les pauvres rois qu'envers les autres hommes!
On leur demande tout, on leur accorde peu;
Et, pour qu'ils trouvent grâce au bout de leur journée,
Il leur faut recevoir, sur leur tête inclinée,
Le baptême du peuple avec celui de Dieu!
Celui que l'on nomma depuis le Fils de l'Homme,
Tout d'abord fut sacré du nom de roi de Rome,
Comme un jeune empereur, comme un fils de César!
Ses langes étaient faits de pourpre impériale,
L'aigle étendait sur lui son aile triomphale;
Des béliers aux pieds d'or le traînaient dans un char!
Certes, s'il fut jamais existence inouïe,
Gloire à faire baisser la paupière éblouie,
Vertigineux éclat, ciel étoilé de feux,
Immense entassement, Babel invraisemblable,
C'est ce règne éclipsé qui nous semble une fable,
Et dont tous les acteurs sont déjà demi-dieux!
Cet enfant, pour hochet, eut la boule du monde,
Et le Titan son père, en sa tête profonde,
Lui rêvait un empire, un règne surhumain.
Hélas! tout a passé comme l'ombre d'un rêve,
Comme le flot tari qui déserte la grève,
Et ce jour radieux n'eut pas de lendemain!
Un autre, pauvre enfant, sur la terre étrangère,
Privé des doux baisers de la France sa mère,
S'en va, puni d'erreurs dont il est innocent.
Sur la tige des lis, fleur nouvelle, âme blanche,
Il devait rajeunir et relever la branche,
Et tout semblait sourire à son destin naissant.
Mais, négligence folle, aveuglement suprême,
L'on avait oublié d'inviter au baptême
Une magicienne au merveilleux pouvoir,
Dont les plaintes en vain ne sont pas étouffées,
Et qui dote les rois de tous les dons des fées
La sage Liberté, fille du saint devoir!
IV
Enfant, une telle marraine
Protège un roi de tout péril,
Et sa baguette souveraine
Conjure la chute et l'exil.
Comme au temple un nid de colombe,
Le berceau posé sur la tombe
Attire le divin rayon;
Le monde attend, la France espère,
Et déjà l'avenir prospère
Vit en germe dans le sillon.
De cette France glorieuse
Sans doute un jour tu seras roi!
De notre œuvre laborieuse
Les fruits tardifs seront pour toi!
Sous la terre, encore enfermée,
La moisson, par nos mains semée,
Te donnera des épis mûrs,
L'arbre, pour nous privé d'ombrage,
Te couvrira d'un vert feuillage,
Nos pierres te feront des murs!
Tu finiras les édifices
Dont nous jetons les fondements.
Au prix de tant de sacrifices,
Sur des débris encor fumants!
Surtout laisse toujours l'idée,
A ton oreille non gardée,
Chuchoter le verbe nouveau;
C'est par le verbe qu'on gouverne,
Et le diadème moderne
N'est que le cercle d'un cerveau!
Que le sculpteur et le poëte
Avec le marbre, avec le vers,
D'une forme noble et parfaite,
Parent le nouvel univers!
Que palais, tours, dômes, églises,
Sur le ciel des villes surprises,
Tracent, en lettres de granit,
Les symboles et les pensées
Des générations poussées
Sur le vieux monde rajeuni.
Du haut de ta gloire étoilée,
Songe à ceux qui souffrent en bas,
Secours la misère voilée,
Au génie obscur tends les bras!
Sois le monarque et le pontife,
Et rends l'antique hiéroglyphe
Pour tous intelligible et clair;
Que sur ta tête la tiare
Brille dans l'ombre, comme un phare,
Au bord du peuple,—cette mer!
Mais ce beau jour n'est qu'une aurore,
Un rêve où l'âme se complaît;
L'homme n'est qu'un enfant encore,
Bouche rose, blanche de lait;
Son sceptre est un hochet d'ivoire,
Sa pourpre, une robe de moire,
Il dort, et sourit sans effroi;
Ne pouvant pas encor comprendre,
Oh! pur bonheur de l'âge tendre,
Qu'il est marqué pour être roi!