LA FONTAINE DU CIMETIÈRE
A la morne Chartreuse, entre des murs de pierre,
En place du jardin l'on voit un cimetière,
Un cimetière nu comme un sillon fauché,
Sans croix, sans monument, sans tertre qui se hausse:
L'oubli couvre le nom, l'herbe couvre la fosse;
La mère ignorerait où son fils est couché.
Les végétations maladives du cloître
Seules sur ce terrain peuvent germer et croître,
Dans l'humidité froide à l'ombre des longs murs;
Des morts abandonnés douces consolatrices,
Les fleurs n'oseraient pas incliner leurs calices
Sur le vague tombeau de ces dormeurs obscurs.
Au milieu, deux cyprès à la noire verdure
Profilent tristement leur silhouette dure,
Longs soupirs de feuillage élancés vers les cieux,
Pendant que du bassin d'une avare fontaine
Tombe en frange effilée une nappe incertaine,
Comme des pleurs furtifs qui débordent des yeux.
Par les saints ossements des vieux moines filtrée,
L'eau coule à flots si clairs dans la vasque éplorée,
Que pour en boire un peu je m'approchai du bord.
Dans le cristal glacé quand je trempai ma lèvre,
Je me sentis saisi par un frisson de fièvre:
Cette eau de diamant avait un goût de mort!
Cartuja de Miraflores, 1841.
LE CID ET LE JUIF
IMITÉ DE SEPULVEDA
Le Cid, ce gagneur de batailles,
Ce géant plus grand que nos tailles,
A San-Pedro de Cardena,
—Don Alfonse ainsi l'ordonna,—
Conservé par un puissant baume,
Bardé de fer, coiffé du heaume,
Repose en un riche tombeau,
Ayant pour siége un escabeau;
Sur sa cuirasse, en nappe blanche,
Sa barbe de neige s'épanche
Avec ampleur et majesté.
Pour le défendre, à son côté
Pend Tisona, sa bonne épée,
Au sang more et chrétien trempée.
A le voir assis, quoique mort,
On dirait d'un vivant qui dort.
Depuis sept ans dans cette pose,
De ses exploits il se repose;
Et pour voir son corps vénéré,
Tous les ans, au jour consacré,
A San-Pedro la foule abonde.
—Une fois, que la nef profonde
Était déserte, et qu'au saint lieu
Le Cid, resté seul avec Dieu,
Rêvait dans son tombeau sans garde,
Un juif arrive et le regarde,
Et parlant en soi-même ainsi,
Il se dit tout pensif: «Ceci
Est le corps du Cid, du grand homme,
Du vainqueur que partout on nomme!
On m'a raconté bien souvent
Que nul n'eût osé lui vivant,
Se risquer dans cette entreprise
De toucher à sa barbe grise.
Maintenant, il gît morne et froid;
Son bras, qui répandait l'effroi,
La mort le désarme et l'attache:
Je vais lui toucher la moustache,
Nous verrons s'il se fâchera
Et quelle mine il nous fera;
Le monde est loin, rien ne m'empêche
De tirer à moi cette mèche.»
—Afin d'accomplir son dessein,
Le juif sordide étend la main...
Mais, avant que la barbe sainte
Par ses doigts crochus soit atteinte,
Le noble époux de Ximena,
A plein poing prenant Tisona.
Sort du fourreau deux pieds de lame...
Le juif, l'épouvante dans l'âme,
Tombe le front sur le pavé,
Et, par les moines relevé,
Raconte l'aventure étrange;
Puis de religion il change,
Et sous le nom de Diego Gil
Entre au couvent.—Ainsi soit-il.
San-Pedro de Cardeno, 1843.
EN PASSANT A VERGARA
No vaya usted a ver eso, que le dara gana de remitar.
Nous avions avec nous une jeune Espagnole,
A l'allure hardie, à la toilette folle,
Au grand front éclatant comme un marbre poli,
Où la réflexion n'a jamais fait un pli,
Encadré de cheveux qui venaient en désordre
Sur un col satiné nonchalamment se tordre;
Des sourcils de velours avec de grands yeux noirs
Renvoyant des éclairs comme un piége à miroirs;
Un rire éblouissant, épanoui, sonore,
Belle fleur de gaîté qu'un seul mot fait éclore;
Des dents de jeune loup, pures comme du lait,
Dont l'émail insolent sans trêve étincelait;
Une taille cambrée en cavale andalouse;
Des pieds mignons à rendre une reine jalouse;
Et puis sur tout cela je ne sais quoi de fou,
Des mouvements d'oiseau dans les poses du cou,
De petits airs penchés, des tournures de hanches
De certaines façons de porter ses mains blanches,
Comme dans les tableaux où le vieux Zurbaran,
Sous le nom d'une sainte, en habit sévillan,
Représente une dame avec des pendeloques,
Des plumes, du clinquant et des modes baroques.
Or, pendant que j'errais dans la vaste fonda,
Attendant qu'on servit la olla podrida,
Et que je regardais, ardent à tout connaître,
La cage du grillon pendue à la fenêtre,
Un mort passa,—partant pour le royaume noir,
Et comme je voulais descendre pour le voir
(Car sur le front des morts le rêveur cherche à lire
Ce terrible secret qu'aucun d'eux n'a pu dire),
L'Espagnole, posant ses doigts blancs sur mon bras,
Me retint et me dit:—Oh! ne descendez pas,
Cela vous donnerait, à coup sûr, la nausée!—
Elle jeta ces mots vaguement, sans pensée,
De cet air de dégoût mêlé d'un peu d'effroi
Qu'on aurait en parlant d'un reptile au corps froid.
Ce spectacle, effrayant pour le héros lui-même,
Qui fait pâlir encor le front du chartreux blême
Après vingt ans de jeûne et d'angoisses passés,
Un crâne sous la main, entre des murs glacés,
La mort n'a donc pour toi ni leçon ni tristesse?
Et parce que tu bois le vin de ta jeunesse,
Que tes cheveux sont noirs et tes regards ardents,
Qu'il n'est pas une tache aux perles de tes dents,
Tu crois vivre toujours, sans qu'à ton front splendide
Le temps avec son ongle ose écrire une ride?
Et tu méprises fort, dans ton éclat vermeil,
Le cadavre au teint vert qui dort le grand sommeil?
Et pourtant ce débris fut le temple d'une âme;
Ce néant a vécu; cette lampe sans flamme,
Que la bouche inconnue a soufflée en passant,
Naguère eut le rayon qui t'éclaire à présent.—
Sans doute; mais pourquoi plonger dans ces mystères?
Laissons rêver les morts dans leurs lits solitaires,
En conversation avec le ver impur!
A nous la vie, à nous le soleil et l'azur,
A nous tout ce qui chante, à nous tout ce qui brille,
Les courses de taureaux dans Madrid ou Séville,
Les pesants picadors et les légers chulos,
Les mules secouant leurs grappes de grelots,
Les chevaux éventrés, et le taureau qui râle
Fondant, l'épée au cou, sur le matador pâle!
A nous la castagnette, à nous le pandéro,
La cachucha lascive et le gai boléro;
Le jeu de l'éventail, le soir, aux promenades,
Et sous le balcon d'or les molles sérénades!
Les vivants sont charmants et les morts sont affreux.—
Oui;—mais le ver un jour rongera ton œil creux,
Et comme un fruit gâté, superbe créature,
Ton beau corps ne sera que cendre et pourriture;
Et le mort outragé, se levant à demi,
Dira, le regard lourd d'avoir longtemps dormi:
—Dédaigneuse! à ton tour tu donnes la nausée,
Ta figure est déjà bleue et décomposée,
Tes parfums sont changés en fétides odeurs,
Et tu n'es qu'un ramas d'effroyables laideurs!
Vergara, 1841.