LE PIN DES LANDES

On ne voit en passant par les Landes désertes,

Vrai Saharah français, poudré de sable blanc,

Surgir de l'herbe sèche et des flaques d'eaux vertes

D'autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc;

Car, pour lui dérober ses larmes de résine,

L'homme, avare bourreau de la création,

Qui ne vit qu'aux dépens de ceux qu'il assassine,

Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon!

Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,

Le pin verse son baume et sa séve qui bout,

Et se tient toujours droit sur le bord de la route,

Comme un soldat blessé qui veut mourir debout.

Le poëte est ainsi dans les Landes du monde;

Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor.

Il faut qu'il ait au cœur une entaille profonde

Pour épancher ses vers, divines larmes d'or!

1840.

L'HORLOGE
Vulnerant omnes, ultima necat.

La voiture fit halte à l'église d'Urrugne,

Nom rauque, dont le son à la rime répugne,

Mais qui n'en est pas moins un village charmant,

Sur un sol montueux perché bizarrement.

C'est un bâtiment pauvre, en grosses pierres grises,

Sans archanges sculptés, sans nervures ni frises,

Qui n'a pour ornement que le fer de sa croix,

Une horloge rustique et son cadran de bois,

Dont les chiffres romains, épongés par la pluie,

Ont coulé sur le fond que nul pinceau n'essuie.

Mais sur l'humble cadran regardé par hasard,

Comme les mots de flamme aux murs de Balthazar,

Comme l'inscription de la porte maudite,

En caractères noirs une phrase est écrite;

Quatre mots solennels, quatre mots de latin,

Où tout homme en passant peut lire son destin:

«Chaque heure fait sa plaie et la dernière achève!»

Oui, c'est bien vrai, la vie est un combat sans trêve,

Un combat inégal contre un lutteur caché,

Qui d'aucun de nos coups ne peut-être touché;

Et dans nos cœurs criblés, comme dans une cible,

Tremblent les traits lancés par l'archer invisible.

Nous sommes condamnés, nous devons tous périr;

Naître, c'est seulement commencer à mourir,

Et l'enfant, hier encor chérubin chez les anges,

Par le ver du linceul est piqué sous ses langes.

Le disque de l'horloge est le champ du combat,

Où la Mort de sa faux par milliers nous abat;

La Mort, rude joùteur qui suffit pour défendre

L'éternité de Dieu, qu'on voudrait bien lui prendre.

Sur le grand cheval pâle, entrevu par saint Jean,

Les Heures, sans repos, parcourent le cadran;

Comme ces inconnus des chants du moyen âge,

Leurs casques sont fermés sur leur sombre visage,

Et leurs armes d'acier deviennent tour à tour

Noires comme la nuit, blanches comme le jour.

Chaque sœur à l'appel de la cloche s'élance,

Prend aussitôt l'aiguille ouvrée en fer de lance,

Et toutes, sans pitié, nous piquent en passant,

Pour nous tirer du cœur une perle de sang,

Jusqu'au jour d'épouvante où paraît la dernière

Avec le sablier et la noire bannière;

Celle qu'on n'attend pas, celle qui vient toujours,

Et qui se met en marche au premier de nos jours!

Elle va droit à vous, et, d'une main trop sûre,

Vous porte dans le flanc la suprême blessure,

Et remonte à cheval, après avoir jeté

Le cadavre au néant, l'âme à l'éternité!

Urrugne, 1841.

A LA BIDASSOA.....

A la Bidassoa, près d'entrer en Espagne,

Je descendis, voulant regarder la campagne,

Et l'île des Faisans, et l'étrange horizon,

Pendant qu'on nous timbrait d'un nouvel écusson.

Et je vis, en errant à travers le village,

Un homme qui mettait des balles hors d'usage,

Avec un gros marteau, sur un quartier de grès,

Pour en faire du plomb et le revendre après.

Car la guerre a versé sur ces terres fatales

De son urne d'airain une grêle de balles,

Une grêle de mort que nul soleil ne fond.

Hélas! ce que Dieu fait, les hommes le défont!

Sur un sol qui n'attend qu'une bonne semaille

De leurs sanglantes mains ils sèment la mitraille!

Aussi les laboureurs vendent, au lieu de blé,

Des boulets recueillis dans leur champ constellé.

Mais du ciel épuré descend la Paix sereine,

Qui répand de sa corne une meilleure graine,

Fait taire les canons à ses pieds accroupis,

Et presse sur son cœur une gerbe d'épis.

Behobie, 1840.

SAINTE CASILDA
SONNET

A Burgos, dans un coin de l'église déserte,

Un tableau me surprit par son effet puissant:

Un ange, pâle et fier, d'un ciel fauve descend,

A sainte Casilda portant la palme verte.

Pour l'œuvre des bourreaux la vierge découverte

Montre sur sa poitrine, albâtre éblouissant,

A la place des seins, deux ronds couleur de sang,

Distillant un rubis par chaque veine ouverte.

Et les seins déjà morts, beaux lis coupés en fleur,

Blancs comme les morceaux d'une Vénus de marbre,

Dans un bassin d'argent gisent au pied d'un arbre.

Mais la sainte en extase, oubliant sa douleur,

Comme aux bras d'un amant, de volupté se pâme,

Car aux lèvres du Christ elle suspend son âme!

Burgos.