PENDANT LA TEMPÊTE

La barque est petite et la mer immense;

La vague nous jette au ciel en courroux,

Le ciel nous renvoie au flot en démence:

Près du mât rompu prions à genoux!

De nous à la tombe il n'est qu'une planche.

Peut-être ce soir, dans un lit amer,

Sous un froid linceul fait d'écume blanche,

Irons-nous dormir, veillés par l'éclair!

Fleur du paradis, sainte Notre-Dame,

Si bonne aux marins en péril de mort,

Apaise le vent, fais taire la lame,

Et pousse du doigt notre esquif au port.

Nous te donnerons, si tu nous délivres,

Une belle robe en papier d'argent,

Un cierge à festons pesant quatre livres,

Et, pour ton Jésus, un petit saint Jean.

Cadix, 1844.

LES AFFRES DE LA MORT
(SUR LES MURS D'UNE CHARTREUSE)

O toi qui passes par ce cloître,

Songe à la mort!—Tu n'es pas sûr

De voir s'allonger et décroître,

Une autre fois, ton ombre au mur.

Frère, peut-être cette dalle

Qu'aujourd'hui, sans songer aux morts,

Tu soufflettes de ta sandale,

Demain pèsera sur ton corps!

La vie est un plancher qui couvre

L'abîme de l'éternité:

Une trappe soudain s'entr'ouvre

Sous le pécheur épouvanté;

Le pied lui manque, il tombe, il glisse:

Que va-t-il trouver? le ciel bleu

Ou l'enfer rouge? le supplice

Ou la palme? Satan ou Dieu?...

Souvent sur cette idée affreuse

Fixe ton esprit éperdu:

Le teint jaune et la peau terreuse,

Vois-toi sur un lit étendu.

Vois-toi brûlé, transi de fièvre,

Tordu comme un bois vert au feu,

Le fiel crevé, l'âme à la lèvre,

Sanglotant le suprême adieu,

Entre deux draps, dont l'un doit être

Le linceul où l'on te coudra;

Triste habit que nul ne veut mettre,

Et que pourtant chacun mettra.

Représente-toi bien l'angoisse

De ta chair flairant le tombeau,

Tes pieds crispés, ta main qui froisse

Tes couvertures en lambeau.

En pensée, écoute le râle,

Bramant comme un cerf aux abois,

Pousser sa note sépulcrale

Par ton gosier rauque et sans voix.

Le sang quitte tes jambes roides,

Les ombres gagnent ton cerveau,

Et sur ton front les perles froides

Coulent comme aux murs d'un caveau.

Les prêtres à soutane noire,

Toujours en deuil de nos péchés,

Apportent l'huile et le ciboire,

Autour de ton grabat penchés.

Tes enfants, ta femme et tes proches

Pleurent en se tordant les bras,

Et déjà le sonneur aux cloches

Se suspend pour sonner ton glas.

Le fossoyeur a pris sa bêche

Pour te creuser ton dernier lit,

Et d'une terre brune et fraîche

Bientôt ta fosse se remplit.

Ta chair délicate et superbe

Va servir de pâture aux vers,

Et tu feras pousser de l'herbe

Plus drue avec des brins plus verts.

Donc, pour n'être pas surpris, frère,

Aux transes du dernier moment,

Réfléchis!—La mort est amère

A qui vécut trop doucement.

Sur ce, frère, que Dieu t'accorde

De trépasser en bon chrétien,

Et te fasse miséricorde;

Ici-bas, nul ne peut plus rien!

1843.

ADIEUX A LA POÉSIE
SONNET

Allons, ange déchu, ferme ton aile rose;

Ote ta robe blanche et tes beaux rayons d'or;

Il faut, du haut des cieux où tendait ton essor,

Filer comme une étoile, et tomber dans la prose.

Il faut que sur le sol ton pied d'oiseau se pose.

Marche au lieu de voler: il n'est pas temps encor;

Renferme dans ton cœur l'harmonieux trésor;

Que ta harpe un moment se détende et repose.

O pauvre enfant du ciel, tu chanterais en vain:

Ils ne comprendraient pas ton langage divin;

A tes plus doux accords leur oreille est fermée!

Mais, avant de partir, mon bel ange à l'œil bleu,

Va trouver de ma part ma pâle bien-aimée,

Et pose sur son front un long baiser d'adieu!

1844.

[ 164]

POÉSIES NOUVELLES
POÉSIES INÉDITES ET POÉSIES POSTHUMES
—1831-1872—

[ 167]

POÉSIES NOUVELLES
POÉSIES INÉDITES ET POÉSIES POSTHUMES
—1831-1872—

A JEAN DUSEIGNEUR
SCULPTEUR
ODE