LES RUES SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, DU FOUR, DE BUSSY, DE SÉVRES, ETC.

La longue et tortueuse voie que nous allons décrire appartient par son commencement au vieux Paris, par sa fin au nouveau: c'est la partie la plus ancienne du faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire le quartier qui a été engendré par la grande abbaye Saint-Germain-des-Prés; c'en est aussi la partie la plus populeuse et la plus marchande. Sauf la librairie, qui habite quelques rues voisines de la Seine, il n'y a point de grandes industries dans ce quartier, mais on y trouve de nombreux établissements religieux.

La rue Saint-André-des-Arts a été ouverte sur les clos ou jardins du palais des Thermes, clos qui portaient au XIe siècle, à cause de ce palais ou de cette forteresse, le nom de Li arx, Lias et Laas: de là vient le surnom de la rue Saint-André, qu'il faudrait écrire ars. Ces terrains étaient plantés de vignes et appartenaient à l'abbaye Saint-Germain quand celle-ci, en 1179, permit d'y bâtir à cens. La rue s'appela d'abord chemin de l'abbaye, parce que, artère du vieux Paris, elle envoyait par le Petit-Pont et la rue de la Huchette la population de la Cité vers la basilique de Saint-Germain. Elle s'arrêta d'abord vers le point où débouche la rue des Grands-Augustins: là était probablement une porte de l'enceinte de Louis VI; puis elle franchit cette enceinte et alla jusqu'à la rue Contrescarpe, où était une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste. Cette porte fut rebâtie en 1350 par Simon de Bucy, président du Parlement, dont l'hôtel était dans le voisinage. C'est cette porte Bucy que livra aux Bourguignons, en 1418, Perrinet-Leclerc, qui demeurait à l'entrée de la rue Saint-André. Les Anglais la firent murer, et on ne la rouvrit qu'en 1539. C'est par là que, le jour de la Saint-Barthélémy, les chefs protestants s'échappèrent de Paris; enfin, elle fut démolie en 1672.

A l'entrée de la rue Saint-André se trouvait une église de même nom, bâtie en 1212, agrandie et refaite en 1660, et qui occupait l'emplacement d'une antique chapelle élevée dans le jardin des Thermes par quelque roi mérovingien. Le fameux ligueur Aubry fut curé de cette église. L'historien de Thou y avait sa sépulture, monument précieux de François Augier, ainsi que Jacques Cothier, le savant Tillemont, le jurisconsulte Dumoulin, Henri d'Aguesseau (père du chancelier), Lamothe-Houdard, le président Cousin, l'abbé Lebatteux, le savant André Duchesne, le généalogiste d'Hozier, l'illustre graveur Robert Nanteuil, le prince de Conti, qui fut élu roi de Pologne, et sa mère, nièce de Mazarin, «la fleur des dames de la cour, dit Guy Patin, en sagesse, en piété, en probité.» L'épitaphe de cette sainte princesse, ainsi que l'appelle madame de Sévigné, disait que, «durant la famine de 1662, elle avait vendu toutes ses pierreries pour nourrir les pauvres du Berry, de la Champagne et de la Picardie.» L'église Saint-André était bien délabrée quand la révolution arriva; elle servit aux stupidités du culte de la Raison et à des clubs révolutionnaires, et fut démolie en 1807. Son emplacement est occupé par une place assez laide, qui demande une fontaine pour l'assainir et l'égayer.

La rue Saint-André, aujourd'hui habitée par des étudiants, des libraires, des aubergistes, était autrefois une rue du grand monde et de la noblesse. On y trouvait les hôtels du cardinal Bertrand, près de la rue de l'Hirondelle; des comtes d'Eu et du chancelier Poyet, près de la rue Pavée; d'Orléans, appartenant au frère de Charles VI, et allant de la rue de l'Éperon à la porte Bucy. Ce dernier hôtel fut habité par Valentine de Milan, lorsqu'elle vint demander justice du meurtre de son époux. Louis XI en donna une partie à Jacques Coitier, qui s'en fit une belle maison, dont nous avons parlé ailleurs [87].

Dans cette rue était encore: le collége d'Autun, fondé en 1348 et transformé en 1767 en école gratuite de dessin; la maison du président Lecoigneux, «l'une des plus belles de Paris, dit Tallemant, mais depuis on a bien raffiné.» Au nº 38 a demeuré l'écrivain royaliste Royou; au nº 40, Billaud-Varennes.

La rue de Bucy ou Bussy continue la rue Saint-André et aboutit à la place Sainte-Marguerite. C'est dans cette rue qu'était le jeu de paume de la Croix-Blanche, où Molière ouvrit son Théâtre illustre en 1650. C'est aussi à l'entrée de cette rue que les massacres de septembre ont commencé: cinq voitures, qui conduisaient des prêtres à la prison de l'Abbaye, furent arrêtées et quatre des prisonniers égorgés. Cette horrible scène eut lieu presque en face du cabaret Landelle, où se réunissaient Collé, Panard, Crébillon fils, et qui avait retenti de tant de joyeux refrains.

A la place Sainte-Marguerite commence la rue du Four, qui doit son nom à un four banal de l'abbaye Saint-Germain et qui n'a rien de remarquable; elle aboutit au carrefour de la Croix-Rouge, ainsi appelé d'une croix jadis élevée dans ce lieu, qui est l'un des plus fréquentés de Paris. Là commence la rue de Sèvres, qui ne date que du XVIe siècle et qui s'appelait autrefois de la Maladrerie et des Petites-Maisons, à cause d'un hôpital dont nous parlerons. Cette rue, très-large et qui n'a été peuplée que dans le siècle dernier, ressemble à un faubourg et contient principalement des hospices et des maisons religieuses:

1º L'église et la communauté de l'Abbaye-aux-Bois.--Cet humble édifice ne tire pas son nom des bois qui ont peut-être existé dans ces lieux; il ne date que de 1650, où Anne d'Autriche le fit construire pour donner asile à des religieuses de Picardie, lesquelles avaient été chassées de leur véritable Abbaye-aux-Bois par les incursions des Espagnols. Il est occupé aujourd'hui par des religieuses du Sacré-Cœur de Jésus, qui y ont établi un pensionnat et une maison de retraite pour des dames veuves. C'est là que, depuis 1816, se sont retirées un grand nombre de femmes célèbres sous la République et sous l'Empire, pour se consoler dans la religion de leur beauté, de leur jeunesse, de leur fortune perdues. C'est là qu'a régné jusqu'en 1849, époque où elle est morte, une femme qui a joué un rôle extraordinaire sous le Directoire et le Consulat par sa beauté pour ainsi dire mythologique et les hommages presque fanatiques dont elle fut l'objet: madame Récamier, cette illustre amie de madame de Staël et de Benjamin Constant, s'était retirée à l'Abbaye-aux-Bois après la restauration des Bourbons, qui la rappelèrent de l'exil, et son salon devint bientôt aussi célèbre que jadis son splendide hôtel de la Chaussée-d'Antin [88]. Ce cénacle, où n'était admise que la fleur du royalisme et de la mysticité, a eu sous la Restauration une influence politique très-grande et mal connue. Après 1830, ce cercle réduisit son influence aux choses littéraires, et il devint en quelque sorte l'hôtel Rambouillet du XIXe siècle. Chateaubriand et Ballanche y dominèrent. C'est là que se formaient toutes les réputations dans les lettres et dans les arts; c'est là que se faisaient les élections à l'Académie française.

La communauté des Dames de Saint-Thomas-de-Villeneuve (nº 27), fondée en 1700 et destinée à desservir les hôpitaux et à élever de pauvres orphelines. C'est un des rares établissements religieux qui ont traversé les orages de la révolution sans bouleversement.

3º L'Hospice des Ménages.--C'était autrefois la maladrerie Saint-Germain, affectée aux lépreux; on la détruisit en 1544, et sur son emplacement la ville fit construire un hôpital «pour les mendiants incorrigibles, les personnes pauvres, vieilles et infirmes, les fous, etc.» Cet hôpital, appelé vulgairement, les Petites-Maisons, renfermait environ quatre cents malheureux. Depuis 1801, il est devenu une maison de retraite pour les vieillards des deux sexes mariés, et il en renferme dix-huit cents, partagés en trois classes: ménages ayant versé une somme de 3,200 francs; veufs ayant versé une somme de 1,600 francs; veufs ayant versé une somme de 1,000 francs.

4º L'Hospice des Incurables-Femmes.--En 1637, une veuve, Marguerite Rouillé, un prêtre, Jean Joullet, et le cardinal de la Rochefoucauld fondèrent cet hospice pour les pauvres des deux sexes attaqués de maladies incurables, ou, comme le dit l'ordonnance de fondation, «pour ceux qui, privés de fortune et de secours, n'ont pas même la consolation d'entrevoir un terme aux maux dont ils sont affligés.» En 1802, on transféra les hommes dans le faubourg Saint-Martin, et l'établissement est resté affecté aux femmes, dont le nombre s'élève à six cents. Dans l'église est le tombeau du cardinal de la Rochefoucauld, de Camus, évêque de Belley, du financier Lambert, commis d'un trésorier de l'épargne, qui mourut à trente-sept ans, ayant gagné quatre millions. Là mourut aussi Mme de La Sablière en 1693.

5º La Maison des Prêtres de la Mission ou Lazaristes--Cette congrégation, qui était avant la révolution dans la rue Saint-Victor, a été rétablie en 1816. La chapelle est sous l'invocation de Saint-Vincent-de-Paul.

6º Le couvent des chanoinesses de Notre-Dame, vulgairement appelé des Oiseaux: c'est une maison d'éducation très-renommée.

7º L'Hôpital des Enfants malades.--C'était autrefois la communauté des Filles de l'Enfant-Jésus, fondée en 1735 par le curé Languet de Gergy. Voici ce que Mercier dit de cet établissement: «Plus de huit cents pauvres femmes et filles y trouvent une retraite et la nourriture en filant du coton et du lin. Elles gagnent leur vie par le travail et on leur donne l'instruction. On nourrit dans une basse-cour des bestiaux qui donnent du lait à plus de deux mille enfants; on y entretient une boulangerie qui fournit par mois plus de cent mille livres de pain aux pauvres, etc.» Cette maison fut convertie, en 1792, en hospice pour les orphelins, et, en 1802, en hôpital pour les enfants malades. Il renferme six cents lits.

8º L'Hôpital Necker.--C'était autrefois le couvent des Bénédictines de Notre-Dame-de-Liesse, qui fut supprimé en 1779; madame Necker acheta la maison et y fonda un hôpital, qui renferme aujourd'hui trois cent vingt lits.

La rue de Sèvres aboutit à la barrière de même nom, près de laquelle est l'abattoir de Grenelle. C'est dans cet abattoir qu'a été percé par M. Mulot le puits artésien, qui va chercher l'eau jaillissante au-dessous de la grande masse de craie sur laquelle repose Paris, à 548 mètres de profondeur. Ce travail a duré sept ans (1834-1841) et donne un million de litres d'eau par vingt-quatre heures, lesquels sont distribués au moyen des réservoirs de l'Estrapade dans le quartier Saint-Jacques.

Voici les rues les plus remarquables qui débouchent dans les rues Saint-André-des-Arts, de Bussy, du Four, de Sèvres:

1º Rue Hautefeuille.--Elle doit son nom aux grands arbres qui se trouvaient jadis sur l'emplacement où elle fut construite et qui appartenaient probablement au jardin des Thermes. Ouverte dans le même temps que la rue Saint-André, elle était comme elle bordée de grands hôtels, dont il reste quelques débris: ainsi, l'hôtel des comtes de Forez, au coin de la rue Pierre-Sarrazin; l'hôtel Joly de Fleury, au coin de la rue des Deux-Portes, etc. A l'extrémité de cette rue était le collége ou prieuré des Prémontrés, fondé en 1252, et dont il reste une chapelle transformée en café.

2º Rue Gît-le-Cœur.--Cette rue était autrefois nommée, d'un de ses habitants, Gilles-Queux, d'où est venue par altération la dénomination actuelle. Au coin de la rue de l'Hirondelle se trouvait un hôtel qui avait appartenu à Louis de Sancerre, connétable de France, et qui fut acheté par François Ier pour sa maîtresse, la duchesse d'Étampes. Il s'étendait jusqu'à la rue de Hurepoix [89], et le monarque fit reconstruire toute la partie voisine de cette rue, dont il forma un petit palais. «Les peintures à fresque, dit Saint-Foix, les tableaux, les tapisseries, les salamandres (c'était le corps de la devise de François Ier), accompagnés d'emblèmes et de tendres et ingénieuses devises, tout annonçait dans ce petit palais et cet hôtel le dieu et les plaisirs auxquels ils étaient consacrés.» «De toutes ces devises, dit Sauval, que j'ai vues il n'y a pas encore longtemps, je n'ai pu me ressouvenir que de celle-ci: c'était un cœur enflammé, placé entre un alpha et un oméga, pour dire apparemment: Il brûlera toujours!» «Le cabinet de la duchesse d'Étampes, continue Saint-Foix, sert à présent d'écurie à une auberge qui a retenu le nom de la Salamandre; un chapelier fait sa cuisine dans la chambre du lever de François Ier, et la femme d'un libraire était en couches dans son petit salon des délices, lorsque j'allai pour examiner les traces de ce palais.» Cette partie de l'hôtel d'Étampes existe encore au moins en débris; quant à celle qui était au coin de la rue Hurepoix, elle devint l'hôtel d'O et appartint au chancelier Séguier: c'est là que, dans les barricades de 1648, ce magistrat se sauva à toute peine: «Le peuple rompit les portes, dit le cardinal de Retz, y entra avec fureur, et il n'y eut que Dieu qui sauva le chancelier et l'évêque de Meaux, son frère, à qui il se confessa, en empêchant que cette canaille, qui s'amusa de bonne fortune pour lui à piller, ne s'avisât de forcer une petite chambre dans laquelle il s'était caché [90].» Cet hôtel prit ensuite le nom de Luynes, et fut détruit vers la fin du règne de Louis XIV.

3º Rue des Grands-Augustins, ainsi appelée d'un couvent situé près de la Seine et dont nous avons parlé ailleurs [91]. Elle se nommait au XIIIe siècle rue des Écoles-Saint-Denis, à cause d'un collége bâti par les religieux de Saint-Denis et qui occupait l'emplacement de la rue Christine.

Dans la rue des Grands-Augustins débouche la rue de Savoie, qui a été ouverte sur l'emplacement de l'ancien hôtel d'Hercule, lequel occupait sur le quai l'espace compris entre les rues Pavée et des Grands-Augustins. Cet hôtel, après avoir servi à loger Philippe-le-Beau lorsqu'il vint en France en 1419, fut donné par François Ier au chancelier Duprat, qui l'orna de peintures et d'objets d'art et y reçut souvent le roi-chevalier. Ce fut là que Nantouillet, prévôt de Paris, petit-fils de Duprat, festoya malgré lui Charles IX, le duc d'Anjou (Henri III) et le roi de Navarre (Henri IV), et que les joyeux convives firent, après souper, piller et dévaster la maison par leurs valets: «La vaisselle d'argent et les coffres furent fouillés, dit L'Estoile, et disoit-on dans Paris qu'on lui avoit volé plus de 50,000 livres.» L'hôtel d'Hercule, quelque temps après, fut détruit, et sur son emplacement on construisit l'hôtel de Savoie ou de Nemours, qui fut lui-même démoli, en 1671, pour ouvrir la rue de Savoie.

4º Rue Dauphine.--Elle a été ouverte en 1607 sur les jardins du couvent des Augustins, pour servir de débouché au Pont-Neuf. Son nom lui a été donné en l'honneur du dauphin, qui fut Louis XIII. En 1792, ce nom fut changé en celui de Thionville en l'honneur du siége de cette ville. C'est une des rues les plus populeuses et les plus fréquentées de Paris. Au nº 50 on voit une plaque de marbre noir placée en 1672 par l'édilité parisienne pour indiquer la situation de la porte Dauphine qui appartenait à l'enceinte de Philippe-Auguste [92]. La petite rue Contrescarpe a été ouverte sur l'emplacement du rempart.

5º Rues Mazarine et de l'Ancienne-Comédie.--La rue Mazarine, qui tire son nom du fondateur du collége des Quatre-Nations, était appelée autrefois des Fossés-de-Nesle, parce qu'elle a été construite sur le fossé de l'enceinte de Philippe-Auguste qui bordait l'hôtel de Nesle. Dans cette rue, sur l'emplacement du passage du Pont-Neuf, était un jeu de paume où fut établi en 1669 le premier théâtre de l'Opéra: la première pièce qui y fut jouée fut la Pomone de Perrin et Lambert. A la mort de Molière (1673), Lulli, qui venait d'obtenir le privilége de l'Opéra, déposséda la Comédie Française de la salle du Palais-Royal, où l'Académie royale de musique fut placée, et la troupe de Molière vint remplacer l'Opéra dans le Jeu de paume de la rue Mazarine. Elle y resta quatorze ans, et en 1687, fut contrainte, sur les réclamations du collége des Quatre-Nations, de chercher un autre local [93]. Elle s'installa alors dans un jeu de paume de la rue des Fossés-Saint-Germain, dont nous allons parler.

6º La rue des Fossés-Saint-Germain, qu'on appelle aujourd'hui de l'Ancienne-Comédie, a été ouverte en 1560 sur l'emplacement de la muraille de Philippe-Auguste. En 1687, la Comédie-Française ayant acheté dans cette rue le jeu de paume de l'Étoile, y bâtit, sur les dessins de d'Orbay, une belle salle, qui fut ouverte le 18 avril 1689 et qui portait pour inscription: Hôtel des comédiens du roi, entretenus par Sa Majesté. Elle y resta jusqu'en 1770; c'est là que furent jouées les pièces de Voltaire; c'est là que furent applaudis Lekain, Lecouvreur, Clairon, etc. En face du théâtre et à la même époque, s'établit le café Procope, le premier endroit public qui ait été accommodé à l'usage des riches et qui eut pour habitués presque tous les écrivains du XVIIIe siècle, Voltaire, Lamothe, Piron, Marmontel, Duclos, Fréron, etc. C'était une sorte de succursale de l'Académie française, plus puissante que cette compagnie, où se traitaient toutes les questions littéraires, se décidaient les succès, se faisaient les réputations. Ce café existe encore. En 1770, la Comédie-Française quitta la rue des Fossés pour aller aux Tuileries, en attendant la construction de la salle de l'Odéon. Son théâtre devint une maison particulière.

7º Rue de Seine.--C'était autrefois un chemin de la porte Bucy à la Seine et qui commença à être bâti dans le XVIe siècle. On y trouvait: 1º l'hôtel de la reine Marguerite, dont la face principale était sur le quai Malaquais et dont les restes furent habités, dans le XVIIIe siècle, par la famille Gilbert des Voisins: 2º l'hôtel de la Rochefoucauld-Liancourt, bâti par les comtes de Montpensier, et qui appartint au duc de Bouillon, père de Turenne; il était fréquenté, du temps de Louis XIV, par la noblesse et les gens de lettres. Sur son emplacement on a ouvert la rue des Beaux-Arts.

Dans la rue de Seine débouche la rue des Marais, l'une des premières qui aient été bâties dans le petit Pré-aux-Clercs; elle était surtout habitée par des huguenots; aussi, et plusieurs fois, la populace catholique y fit des expéditions et saccagea les maisons. C'est là que demeurait Des Yveteaux, poëte ridicule du temps de Louis XIII et dont Tallemant des Réaux dit: «En ce temps là, il n'y avait rien de bâti au delà de cette rue: on appelait des Yveteaux, à cause de cela, le dernier des hommes» Au nº 19 a demeuré mademoiselle Lecouvreur, dans une maison qui, dit-on, fut habitée par Racine: c'est là qu'elle recevait Fontenelle, Voltaire, Dumarsais, le maréchal de Saxe; c'est là qu'elle est morte en 1730; son appartement fut ensuite occupé par mademoiselle Clairon. Dans la rue des Marais était, pendant la révolution, l'imprimerie de Prudhomme, dont le journal, les Révolutions de Paris, a eu une si grande influence sur les événements de cette époque.

8º Place Sainte-Marguerite.--Sur cette place était encore, il y a deux ou trois ans, la prison de l'Abbaye, qui faisait autrefois partie de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés.

L'église Saint-Germain-des-Prés fut fondée en 543 par Childebert Ier, à la prière de saint-Germain, évêque de Paris, sur les ruines d'un petit temple d'Isis qui s'élevait dans des prés souvent inondés par la Seine. Elle portait d'abord le nom de Sainte-Croix et de Saint-Vincent, et prit ensuite celui de Saint-Germain, qui la dédia en 558 et y fut enterré en 576 dans un oratoire attenant à l'église et dédié à Saint-Symphorien. C'était alors le plus beau monument de Paris; mais il ressemblait plutôt à une citadelle qu'à une basilique, ayant la forme d'une croix, dont trois extrémités étaient garnies de trois grosses tours carrées: la principale existe encore à l'entrée de l'église, semblable au donjon d'une forteresse. La façade n'était ornée que par un porche très-bas qui a été reconstruit dans le XVIe siècle, et dont la voûte portait huit statues qu'on croit contemporaines de la fondation. Elles représentaient Clotaire, Ultrogothe, Childebert, Clodomir, Clotilde, Clovis et Saint-Remy. Quant à l'intérieur, «les arceaux de chaque fenêtre, dit un contemporain, étaient supportés par des colonnes de marbre très-précieux. Des peintures rehaussées d'or brillaient au plafond et sur les murs. Les toits, composés de lames de bronze doré, frappés par le soleil, éblouissaient les yeux. Aussi, d'après sa magnificence, appelait-on cet édifice le palais doré de Germain.» Childebert fut enterré dans la basilique qu'il avait fondée, et après lui, Ultrogothe, sa veuve, et ses deux filles, Chilpéric Ier, Frédégonde, dont le tombeau très-curieux se trouve aujourd'hui à Saint-Denis, Clotaire II et sa femme, et plusieurs autres princes francs. La plupart de ces tombeaux étaient dans le chœur avec ceux de plusieurs abbés; quant à celui de Saint-Germain, après avoir été transporté dans le sanctuaire par Pépin-le-Bref, il fut mis, en 1408, dans une châsse très-riche placée au-dessus du grand autel et qui était un monument d'orfévrerie.

Pillée deux fois par les Normands et presque détruite en 861, l'église fut réparée par l'évêque Gozlin en 869 et de nouveau dévastée en 885. Elle resta en ruines jusqu'à la moitié du Xe siècle, où elle fut reconstruite presque entièrement par l'abbé Morard, qui mourut en 990 et dont le tombeau a été retrouvé au-dessous du maître-autel. Alors furent rebâties les deux tours latérales, la flèche de la tour d'entrée, le chœur, etc. Mais cette réédification ne fut terminée qu'en 1163, époque à laquelle le pape Alexandre III fit de nouveau la dédicace de l'église. Telle était d'ailleurs la solidité primitive de l'édifice, que, malgré toutes les dévastations et réparations qu'il venait de subir, il ne perdit pas le caractère imposant qu'il avait à l'époque de sa fondation; et encore bien que les réparations modernes, surtout celles du XVIIe siècle, lui aient été plus nuisibles, sous le rapport de l'art, que le marteau des Normands, il doit être regardé comme la relique la plus précieuse du vieux Paris. Sa partie la plus ancienne et la plus curieuse, après la tour d'entrée, est la nef, formée par cinq arcades en plein cintre, dont les piliers, composés de quatre colonnes de dimension différente, ont des chapiteaux chargés d'ornements bizarres, de fleurs, d'oiseaux, d'animaux chimériques: ces sculptures datent du Xe siècle.

Outre les tombeaux des princes mérovingiens dont nous avons parlé, cette église possédait des tombeaux modernes: celui de Jean Casimir, roi de Pologne, qui fut abbé de Saint-Germain-des-Prés; celui du cardinal de Furstemberg, autre abbé de Saint-Germain, qui fit de grandes reconstructions dans l'abbaye; celui de Pierre Danet, le plus ancien des lecteurs du Collége de France; celui d'Eusèbe Renaudot, celui de la famille de Douglas, etc. En outre, elle possédait un riche trésor en vases précieux, ornements, reliques, croix, antiquités, et qui fut dévasté en 1793 [94].

L'abbaye, qui fut fondée en même temps que l'église, comprenait un vaste enclos dont l'emplacement serait borné aujourd'hui par les rues Jacob, Saint-Benoît, Sainte-Marguerite et de l'Échaudé. Ses bâtiments, détruits par les Normands, furent reconstruits dans le Xe siècle par l'abbé Morard. Au XIVe siècle, ils furent enveloppés d'une haute muraille crénelée, soutenue par des piliers garnis de tourelles et défendue de loin en loin par de grosses tours rondes; les fossés étaient remplis d'eau au moyen d'un canal dérivé de la rivière, large de quatre-vingts pieds, et qui occupait l'emplacement de la rue des Petits-Augustins. Les entrées principales étaient: 1º vers l'emplacement de la prison militaire de l'Abbaye, où étaient un fossé et un pont-levis conduisant à la porte méridionale de l'église; 2º du côté de la rue Saint-Benoît, où était une porte dite Papale; flanquée de deux tours rondes; 3º du côté de la rue Furstemberg. Dans l'enceinte de cet enclos se trouvaient, outre l'église et les bâtiments conventuels, la chapelle Saint-Symphorien, qui servait de paroisse aux artisans réfugiés dans l'enclos, une sacristie, un cloître, enfin deux monuments admirables de Pierre de Montreuil: le réfectoire, où l'on établit dans le XVIIe siècle la bibliothèque; la chapelle de la Vierge, où l'architecte de la Sainte-Chapelle et de Saint-Martin-des-Champs avait été dignement inhumé.

L'abbaye Saint-Germain relevait immédiatement du saint-siége: c'était une des plus riches et des plus illustres du monde chrétien. L'abbé jouissait, au XVIIIe siècle, d'un revenu de 172,000 livres, et l'abbaye d'un revenu de 350,000. Elle possédait féodalement dans le moyen âge plus de la moitié du Paris méridional, et tenait sous sa juridiction temporelle et spirituelle tout le faubourg Saint-Germain. En conséquence, elle avait de fortes prisons, une échelle patibulaire, où se firent de nombreuses exécutions, un pilori, devant lequel quatre protestants furent exécutés en 1557. Comme place forte, elle a joué un très-grand rôle dans l'histoire de Paris et fut plusieurs fois prise et pillée: ainsi, dans la révolte des Maillotins, on y poursuivit les juifs et les collecteurs d'impôts, qui y furent en partie massacrés.

Dès le XIe siècle, et à l'ombre de ses fortes murailles, un bourg, composé de ruelles étroites et tortueuses, s'était formé autour de l'abbaye, et il était habité principalement par les vassaux et les valets des moines. Ce bourg, composé des rues du Four, des Boucheries et de toutes les petites rues qui avoisinent aujourd'hui le marché Saint-Germain, fut plusieurs fois ravagé par les guerres civiles ou étrangères; il fut souvent attaqué par les écoliers de l'Université, dont les querelles avec l'abbaye furent incessantes et dont le récit suffirait à remplir des volumes; enfin, il devint, pendant les guerres de religion, le refuge des protestants, qui y avaient formé une petite Genève. A la fin du XVIe siècle, on le reconstruisit presque entièrement; des rues nouvelles y furent ouvertes, de belles maisons bâties, et, au milieu du XVIIe siècle, il commença à devenir un quartier nouveau, qui prit une grande extension et dont nous parlerons plus tard. Alors l'abbaye se dépouilla de son aspect sinistre des temps féodaux; elle détruisit ses murailles, combla ses fossés, ouvrit son enclos par quatre portes qui ne se fermaient jamais et qui étaient situées: à l'entrée de la rue Bourbon-le-Château, dans la rue Sainte-Marguerite; à l'entrée de la rue d'Erfurth (ses débris ont été détruits récemment); dans la rue Saint-Benoît (la porte existe encore); dans la rue Furstemberg, près de la rue du Colombier, où l'on en voit des restes. Un palais abbatial avait été commencé en 1585 par le cardinal-abbé de Bourbon; il fut achevé par le cardinal-abbé de Furstemberg, et il en reste une partie dans la rue de l'Abbaye. En 1631, on éleva la prison abbatiale, transformée depuis en prison militaire aujourd'hui détruite; en 1699, on construisit sur l'emplacement des fossés les rues Abbatiale et Cardinale, et, en 1715, les rues Childebert et Sainte-Marthe. Dans le même temps, l'abbaye, qui, depuis sa fondation, était indépendante de l'évêque et des magistrats de Paris, eut sa juridiction temporelle et spirituelle réduite à l'enclos, et les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur ayant été introduits dans ce couvent, qui avait besoin d'une réforme, «avec eux entrèrent la religion, la science, la méditation, les recherches savantes, les travaux d'érudition, la renommée et la gloire.» Alors fut établie par les soins de Montfaucon, dans le réfectoire de Pierre de Montreuil, une magnifique bibliothèque et un cabinet d'antiquités, qu'on livra au public et qui s'enrichirent des collections du géographe Baudrand, de l'abbé d'Estrées, de Renaudot, de Coislin, évêque de Metz, etc.

A l'époque de la révolution, l'abbaye devint le théâtre de sanglants événements. On fit de la prison abbatiale une prison politique, où l'on entassa les royalistes arrêtés après le 10 août et les Suisses qui avaient combattu dans cette journée. C'est par cette prison que commencèrent les massacres de septembre: cent trente et un prisonniers y furent égorgés, quatre-vingt-dix-sept délivrés «par le jugement du peuple.» Plus tard, elle reçut d'autres victimes de nos discordes: madame Roland y fut enfermée, et c'est là qu'elle écrivit ses mémoires; Charlotte Corday y attendit sa condamnation et son supplice. Sous l'Empire, cette prison redevint prison militaire, et, sous la Restauration, on y enferma les généraux persécutés par la réaction royaliste, Belliard, Decaen, Thiard, etc. Le général Bonnaire y mourut de désespoir après sa dégradation sur la place Vendôme.

Cependant l'abbaye avait subi de grandes et malheureuses transformations. L'église, devenue paroisse constitutionnelle en 1790, fut fermée en 1793 et changée en fabrique de salpêtre! On fit une poudrière de la jolie chapelle de la Vierge! et, celle-ci ayant fait explosion, la belle bibliothèque fut incendiée, et l'on sauva à peine les manuscrits et la moitié des livres. Quant aux bâtiments conventuels, ils furent vendus, détruits en grande partie, et, sur leur emplacement, l'on ouvrit les rues de l'Abbaye et Saint-Germain-des-Prés. La rue de l'Abbaye occupe, par son côté méridional, la place du cloître, du chapitre, de la sacristie; par son côté septentrional, la place du réfectoire et de la chapelle de la Vierge. L'église, rouverte en 1797 par les théophilanthropes, fut rendue au culte catholique en 1800. Sous la Restauration, on y transporta les tombeaux de Descartes, de Mabillon, de Montfaucon, de Boileau; on y fit de nombreuses réparations, et l'on démolit les deux tours latérales, qui menaçaient ruine. Dans ces dernières années, on a entrepris de peindre et de dorer les murs latéraux, les voûtes, le chœur, la nef avec ses piliers si curieux, et on les a chargés d'ornements lourds et maniérés qui donnent à la basilique mérovingienne l'aspect d'un monument égyptien. C'est aujourd'hui une succursale du dixième arrondissement.

9º Rue Montfaucon et Mabillon.--Ces rues portent les noms de savants bénédictins enterrés dans l'église Saint-Germain; elles conduisent au marché Saint-Germain, le plus élégant et le mieux distribué de Paris, qui a été ouvert en 1819 sur l'emplacement de la foire Saint-Germain. Cette foire, dont nous avons déjà parlé (t. I, p. 58), datait du XIIe siècle, et commença à devenir célèbre sous Louis XI, qui lui donna de grands priviléges. Elle durait du 3 février au dimanche des Rameaux. On sait comment elle fut, à l'époque de la Ligue, sous Henri IV et sous Louis XIII, un théâtre presque continuel de débauches, de violences, de plaisirs et d'émeutes. Sous Louis XV, «c'était un des plus singuliers et des plus brillants spectacles que Paris pût offrir aux habitants et aux étrangers. Tout ce qu'il y avait dans la ville de personnes de considération, de la première noblesse, souvent même des princes et princesses, venaient s'y rendre tous les soirs, et les rues de la foire étaient si pleines que l'on avait de la peine à s'y promener [95].» Ce grand bazar, dont la vaste charpente était regardée comme un chef-d'œuvre, fut incendié en 1762. On le reconstruisit; mais la foule cessa d'y aller, et il fut fermé en 1786. Sous l'Empire, on bâtit à sa place un marché avec les rues voisines qui portent les noms de bénédictins célèbres: Mabillon, auteur de la Diplomatique, mort en 1707; Félibien, auteur de l'Histoire de Paris, mort en 1719; Lobineau, auteur des Histoires de Paris et de Bretagne, mort en 1727; Montfaucon, auteur de la Collection des saints Pères et des Antiquités dévoilées, mort en 1741; Clément, auteur de l'Art de vérifier les dates, mort en 1793.

10º Rue du Cherche-Midi, ainsi appelée d'une enseigne. Dans cette rue, qui a le même aspect que la rue de Sèvres, étaient de nombreux couvents: les chanoines réguliers de l'ordre des Prémontrés, qui s'établirent au coin de la rue de Sèvres en 1661; le prieuré de Notre-Dame-de-Consolation, sur l'emplacement duquel a été ouverte la rue d'Assas; le couvent du Bon-Pasteur, occupé aujourd'hui par l'entrepôt des subsistances militaires, etc. Au nº 44 est mort Grégoire, l'ancien évêque de Blois; au nº 73 est mort Hullin, l'un des vainqueurs de la Bastille, gouverneur de Paris, président de la commission qui condamna le duc d'Enghien; au nº 91 est mort Garat, membre de trois assemblées révolutionnaires, ministre de la justice en 1793.

11º Boulevard des Invalides.--Ce boulevard intérieur, qui commence à se peupler et à devenir une voie très-fréquentée, ne présente rien de remarquable que l'institution des Jeunes-Aveugles.