§ II.

Le faubourg Saint-Jacques.

Le faubourg Saint-Jacques n'était autrefois qu'une longue suite de couvents ou d'établissements religieux, où se retiraient de pieux solitaires, des courtisans dégoûtés du monde, des dames de haute naissance, qui avaient à pleurer les erreurs de leur jeunesse. Dans la langue si noblement chrétienne du XVIIIe siècle, on appelait du nom de Thébaïde de Paris ce quartier couvert de grands enclos, perdu au milieu de nombreuses carrières, situé au-dessus des souterrains appelés depuis catacombes, habité seulement par une population de carriers et de plâtriers, pauvre, paisible, pleine de foi. L'humble église de ce quartier, Saint-Jacques-du-Haut-Pas, n'a été élevée que par le zèle touchant de cette population: les ouvriers travaillèrent sans salaire un jour par semaine, les maîtres donnèrent la pierre et le plâtre, et une illustre pénitente, la duchesse de Longueville, y ajouta l'or et le marbre du sanctuaire. Il y avait, entre les riches solitaires du faubourg et les pauvres gens qui vivaient au milieu d'eux, un pieux accord, un respect mutuel et chrétien, dont on vit un touchant témoignage dans la cérémonie d'édification de l'hospice Cochin. Ce fut le vénérable Cochin, curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas (né en 1726, mort en 1783), qui, avec son modeste patrimoine, fonda cet hospice pour les ouvriers des carrières: la première pierre en fut posée, non par quelque prince, non par quelque magistrat, mais par deux pauvres, élus dans tout le quartier pour cette touchante cérémonie.

La plupart des établissements religieux du faubourg Saint-Jacques sont devenus des hospices; nous allons, en les énumérant, raconter leurs transformations, qui auraient pu être faites avec plus de respect pour le passé.

1° Le couvent de la Visitation-Sainte-Marie, établi en 1623. C'est là que se renferma mademoiselle Lafayette, qui inspira à Louis XIII un si respectueux attachement. Ce couvent est aujourd'hui la maison de refuge des Dames Saint-Michel, qui est à la fois un établissement religieux et une maison de correction pour les femmes déréglées.

2° L'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas.--C'était une chapelle en 1566; elle devint une église en 1630 et ne fut achevée qu'en 1684. Elle renferme les tombeaux de Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, de Dominique Cassini et de Philippe de Lahire. C'est une succursale du douzième arrondissement.

3° L'hôpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas, depuis séminaire Saint Magloire, aujourd'hui institution des Sourds-Muets. L'hôpital avait été fondé dans le XIIIe siècle par l'ordre des Frères pontifes ou constructeurs des ponts: il recevait des pèlerins et hébergeait des soldats invalides. Il tombait en ruines lorsque Catherine de Médicis y transféra les religieux de Saint-Magloire. Ces religieux furent supprimés en 1618, et, avec leurs revenus, on fonda un séminaire, qui fut dirigé par les pères de l'Oratoire et a fourni pendant deux siècles à l'Église de France les prêtres les plus distingués. «On y a vu, dit Piganiol, tout ce qu'il y a de plus titré et de plus grand nom parmi les prélats.» Ses bâtiments, donnés à l'institution des Sourds-Muets, ont été reconstruits en 1823. Cette institution, qui date de 1774, est due à l'abbé de l'Espée: elle fut placée au couvent des Célestins jusqu'en 1790.

4° La communauté des Ursulines, fondée en 1608 par madame de Sainte-Beuve, fille de Jean Lhuillier, président de la Cour des comptes; elle était vouée à l'instruction des jeunes filles et a été le berceau de toutes les maisons de même genre qui se sont établies en France, et qui, en 1790, dépassaient le chiffre de quatre cents. La fondatrice de cette congrégation était enterrée dans la maison. C'est là que madame de Maintenon fut placée dans son enfance et qu'elle abjura le protestantisme. C'est là aussi qu'après la mort de Scarron, elle se retira pendant deux années. Cette maison est aujourd'hui détruite, et, sur son emplacement, a été ouverte la rue des Ursulines. Celle-ci aboutit rue d'Ulm, dans laquelle se trouve l'École normale.

Cette école, créée par la loi du 30 novembre 1795 pour former des professeurs, fut établie dans l'amphithéâtre du Jardin-des-Plantes. Lagrange, Laplace, Monge, Haüy, Berthollet, Volney, Bernardin de Saint-Pierre, La Harpe y ont professé. Elle eut à peine quelques mois d'existence, fut rétablie en 1808 rue des Postes, supprimée en 1820, rétablie en 1832 dans l'ancien collége Duplessis; elle a été transférée en 1845 dans un palais construit spécialement et qui est un des nombreux exemples du luxe absurde qu'on a prodigué depuis trente ans pour construire des édifices qui ne demandaient que de la solidité et de la simplicité. Quant à l'institution elle-même, ce n'est pas le lieu de la discuter, et nous dirons seulement que, contrairement à ce qui se passe dans la plupart des grands établissements d'instruction publique, qui ne sont que de pompeuses apparences, là les études sont sérieuses, et que les sciences et les lettres y sont cultivées avec un zèle qui fait souvenir des étudiants de l'ancien régime.

5° Le couvent des Feuillantines, fondé en 1622 par madame d'Estourmel, et qui est aujourd'hui converti en propriétés particulières.

6° Le couvent des Bénédictins anglais, fondé en 1640 et où Jacques II a été enterré en 1701. C'est aujourd'hui une propriété particulière.

7° Le couvent des Carmélites, fondé en 1602 par le cardinal de Berulle et par deux princesses de Longueville, dans l'enclos Notre-Dame-des-Champs. Cet enclos était le centre du vaste cimetière romain, voisin du grand chemin d'Italie, qui s'étendait de Sainte-Geneviève au marché aux chevaux: on y a trouvé une multitude de tombeaux, de caveaux, de coffres, de squelettes, de médailles, etc. Au IIIe siècle, un oratoire y fut élevé, où, suivant la tradition, saint Denis célébra les saints mystères. Reconstruit sous le roi Robert, moins la chapelle souterraine, qui a subsisté jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, il devint une église très-vénérée dans le moyen âge et desservie par les religieux de Marmoutier. Elle fut cédée en 1605 aux Carmélites, et Marie de Médicis fit alors décorer l'intérieur avec une grande magnificence. On y voyait des tableaux nombreux de Champagne, de Lahire, de Stella, de Lebrun, et c'était l'une des plus riches de Paris. On sait quelle était l'austérité de la règle des Carmélites, et cependant leur ordre comptait en France soixante-dix maisons, et le couvent du faubourg Saint-Jacques, si célèbre dans le XVIIe siècle sous le nom de Grandes-Carmélites, n'était peuplé que de religieuses appartenant à la plus grande noblesse [81], que de femmes dégoûtées du monde ou de la cour, que de grandes dames, qui allaient y ensevelir leurs passions ou pleurer leurs faiblesses. La plus illustre de ces pénitentes est la duchesse de la Vallière, qui, en 1676, à l'âge de trente et un ans, y vint expier ses amours avec Louis XIV, en prenant le voile sous le nom de Louise de la Miséricorde. Bossuet, en présence de la reine et de toute la cour, prononça le sermon de profession de cette touchante «victime de la pénitence.» «Elle fit cette action, cette belle et courageuse personne, dit madame de Sévigné, d'une manière noble et charmante; elle était d'une beauté qui surprit tout le monde.» C'est là qu'elle mourut en 1710, après trente-six ans des plus rebutantes austérités. Ce couvent avait une si grande réputation de sainteté que plusieurs maisons avaient été construites dans le voisinage, où se retiraient des personnes de la cour «pour mourir dans la céleste société des Carmélites» et se faire enterrer dans leur cimetière. «On ne sait mourir que dans ce quartier-là,» disait un courtisan; et, en effet, on y briguait des sépultures. La principale de ces maisons avait été construite par une fameuse pécheresse, qui s'y retira pour y faire pénitence pendant vingt-sept ans: c'était la sœur du grand Condé, la belle duchesse de Longueville, l'une des reines de la Fronde, «dont l'âme, comme elle le disait elle-même, avait été uniquement partagée entre l'amour du plaisir et l'orgueil, durant les jours de sa vie criminelle.» Elle y mourut en 1679. Une autre fut habitée par la princesse Palatine, autre héroïne de la Fronde, qui y mourut en 1685, et dont Bossuet prononça l'oraison funèbre; une autre par la duchesse de Guise, une autre par la maréchale d'Humières, etc. Aussi le cimetière des Carmélites était-il peuplé de morts célèbres, tels que le duc et la duchesse de Montausier, le médecin Vautier, l'historien Varillas, etc. On y avait aussi déposé le cœur de Turenne. Ce couvent a été supprimé en 1790: sur une partie des bâtiments a été ouverte la rue du Val-de-Grâce; dans l'autre partie a été rétablie en 1816 une maison de Carmélites, dont la chapelle renferme le tombeau du cardinal de Bérulle.

8° L'abbaye royale du Val-de-Grâce de Notre-Dame-de-la-Crèche, fondée en 1621 par Anne d'Autriche et ornée par elle des plus beaux priviléges. C'était là qu'elle se réfugiait contre les colères de Louis XIII et les persécutions de Richelieu; c'est là que le chancelier Séguier fut envoyé par le terrible cardinal pour saisir sur elle-même sa correspondance avec l'Espagne. En action de grâces de la naissance de Louis XIV, elle fit magnifiquement reconstruire le couvent et bâtir l'église, qui est un des plus beaux monuments de Paris: commencée en 1645 sur les dessins de François Mansard et de Lemercier, elle fut achevée en 1665 par Lemuet; sa belle coupole a été peinte par Mignard; les riches ornements de sculpture qui décorent le sanctuaire sont de François Anguier. Le cœur d'Anne d'Autriche, ainsi que ceux de tous les princes et princesses de la famille des Bourbons étaient déposés dans une chapelle dédiée à sainte Anne, qui fut dévastée pendant la révolution. A cette époque on fit du couvent l'hospice de la Maternité, et de l'église un magasin d'équipements; en 1800, on a transformé le couvent en un hôpital militaire, qui est devenu le plus important de toute la France et qui renferme mille lits. En 1820, l'église a été restaurée et rendue au culte.

9° L'abbaye de Port-Royal.--Cette abbaye avait été fondée en 1204 par Matthieu de Montmorency dans une vallée près de Chevreuse; comme elle était située dans un endroit marécageux et très-malsain, elle fut transférée à Paris en 1625 dans une maison du faubourg Saint-Jacques, qu'on éleva avec les dons de la marquise de Sablé, de la princesse de Guémenée, de madame de Guénégaud et de plusieurs autres dames; mais l'ancienne maison, le Port-Royal des Champs, continua de subsister, et, ayant été rebâti, devint en 1669 une abbaye indépendante de la maison de Paris. On sait quelle célébrité Port-Royal des Champs acquit dans le XVIIe siècle par l'austérité et l'indépendance de ses opinions, comment il fut détruit en 1709 par la vengeance des jésuites, comment ses biens furent réunis à ceux de Port-Royal de Paris. Cette maison a eu une existence moins orageuse que celle de sa sœur: néanmoins, ses religieuses eurent aussi à souffrir, à cause de leur attachement aux doctrines des pieux solitaires dont le nom vivra autant que ceux des Arnaud, de Pascal et de Racine. Elle n'en fut pas moins, comme Port-Royal des Champs de la part de tous ceux qui l'avaient habité ou fréquenté, l'objet d'une vénération profonde et de l'amour le plus touchant, et plusieurs personnages célèbres se retirèrent «du service des rois de la terre pour servir le Roi des rois,» dans le voisinage de cette illustre maison. Parmi eux on remarque le sieur de Pontis, l'auteur des Mémoires sur le règne de Louis XIII, qui y était enterré. C'est à Port-Royal que se retira et mourut madame de Sablé [82]. C'est là que voulut être inhumée la duchesse de Fontanges, morte à vingt-deux ans en 1681.

Pendant la révolution, cette maison fut transformée en prison sous le nom de Port-Libre, et l'on y renferma la plupart des suspects du faubourg Saint-Germain, les vingt-sept fermiers-généraux, Malesherbes, Lechapelier, d'Espremesnil, le garde des sceaux Miromesnil, les princes de Rohan et de Saint-Maurice, mademoiselle de Sombreuil, les duchesses du Châtelet et de Grammont, etc. «Rien ne ressemblait moins à une prison, dit Riouffe; point de grilles, point de verroux; les portes n'étaient fermées que par un loquet. De la bonne société, excellente compagnie, des égards, des attentions pour les femmes; on aurait dit qu'on n'était qu'une même famille réunie dans un vaste château.» Il n'est pas de prison où l'on ait fait plus de madrigaux et de chansons. Un vieil acacia, sous lequel avaient pieusement rêvé les religieuses de Port-Royal, servait à couvrir les amours des détenus: «C'était le rendez-vous de la gaieté, dit le même historien; on s'y retirait après l'appel, et on y prenait le frais jusqu'à onze heures du soir.» Mais, après la loi du 22 prairial, Port-Libre devint, comme les autres prisons, «l'antichambre de la Conciergerie et du tribunal révolutionnaire,» et la plupart des détenus n'en sortirent que pour aller à l'échafaud.

En 1796, Port-Royal devint l'hospice de la Maternité pour les enfants nouveaux-nés, et, en 1805, l'hôpital d'accouchement, c'est-à-dire l'un des plus tristes asiles de la misère humaine: il renferme cinq cent quinze lits et reçoit annuellement deux mille femmes enceintes. On l'appelle vulgairement la Bourbe, à cause du nom ancien de la rue voisine, appelée aujourd'hui Port-Royal. A cet hôpital est annexée une école pratique d'accouchement, où quatre-vingts élèves reçoivent l'instruction nécessaire à la profession de sage-femme. C'est dans une des salles de cet hospice que le cadavre du maréchal Ney, fusillé à quelques pas de là, fut transporté. Comme on le voit, il est peu de maisons dans Paris où les contrastes historiques soient plus heurtés, dont les transformations inspirent de plus tristes réflexions: Port-Royal, Angélique Arnauld, mademoiselle de Fontanges, la Bourbe, Port-Libre, Malesherbes, Ney! Que d'enseignements dans ces noms rapprochés!

10º Le couvent des Capucins, fondé en 1613 et transféré en 1783 dans la Chaussée-d'Antin. C'est aujourd'hui l'hôpital du Midi, destiné au traitement des maladies vénériennes et renfermant trois cents lits.

11º L'hôpital Cochin, fondé en 1779, destiné d'abord à quarante malades et renfermant aujourd'hui cent trente-cinq lits. Le buste du vénérable fondateur décore la salle principale.