C

Je me promenais dans le jardin, après le déjeuner que Joséphine m’avait servi sans m’interroger. Car elle sait que Michelle était partie pour un mois, et le mois s’achève ce soir. J’étais encore tout ému par la visite de mon ami. On a sonné à la grille. J’ai couru. On m’apportait un télégramme. J’ai appelé Joséphine, qui lit difficilement. Michelle revient ce soir par le sud-express. J’ai eu tant de joie tout à coup que j’ai cru que mes yeux allaient s’ouvrir. Mes yeux demeurent fermés. Mais Michelle revient. Elle revient. Il faudra que je lui dise… Que faut-il que je lui dise ? Si j’osais, tout ne deviendrait-il pas plus simple ? Mais Michelle est secrète. Que me dira-t-elle ? Et si je l’ai soupçonnée sans ombre de motif ? Si j’ai construit de toutes pièces ce drame où j’étouffais ? Peut-être vaut-il mieux que je ne dise rien. Peut-être. Peut-être. Peut-être toujours. Demain, dimanche, j’irai, avec Michelle, à la messe de dix heures. Elle priera. Je mêlerai mon credo fragile aux credos retentissants des Basques de la tribune. Je chanterai, les yeux fermés. Et puis, nous rentrerons à la maison par le chemin qui descend vers la mer. Michelle me guidera. Je la suivrai, les yeux fermés. Nous reprendrons notre vie commune et nos travaux. J’ai cessé mes recherches sur les origines du Christianisme. Je voudrais écrire les aventures du corsaire Pellot : Michelle s’y intéressait. Nous n’aurons qu’à utiliser mes fiches ; elles sont dans le troisième cartonnier de gauche. Mais peut-être Michelle préférera-t-elle un autre sujet. Que m’importe à moi ? Je ferai ce qu’il lui plaira. Elle revient. Tout le reste est sans importance. Et quant à ces pages où j’ai noté tant bien que mal ma confession, je vais les enfouir dans le dernier cartonnier de droite, avec les fiches concernant La Vie de Jésus : Michelle ne l’ouvrira pas.

FIN

ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 20 AVRIL 1928
PAR PAUL DUPONT
A CLICHY (SEINE)

ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
EXTRAIT DU CATALOGUE

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