Les Attributs du pouvoir
On s’illusionne souvent sur la puissance des gens, sous prétexte qu’ils semblent occuper un emploi d’une haute importance, et qu’ils sont vêtus d’un costume impressionnant.
Il y a une quinzaine d’années, un dimanche, je passais, vers deux heures, devant un grand théâtre du Boulevard. On y jouait le Bossu, une pièce que je ne me lasserai jamais de revoir… J’y retrouve, à chaque représentation, ma haine fidèle du tortueux Gonzague et mon éternelle sympathie pour Cocardasse et Passepoil… Je suis les péripéties du drame avec angoisse, comme si ce qui est écrit et que je sais par cœur n’était pas définitif, et comme si le traître allait échapper, ce jour-là, à la fatalité du texte.
J’entrai par l’escalier des artistes, salué par un geste amical du concierge qui me connaît très bien (pas sous mon nom d’ailleurs, car il m’a donné un jour le nom d’un de mes confrères ; mais ceci n’est qu’un détail, et l’important est d’être connu).
La lumière du jour pénètre rarement dans les coulisses des théâtres, même en matinée. Je me dirigeai vers la Régie, où un artiste d’un certain âge était assis devant un petit bureau. Il jouait dans la pièce et se trouvait tout habillé et tout maquillé pour entrer en scène.
— Bonjour, comment ça va ? Y a-t-il moyen d’assister à la matinée ?
— Oh ! monsieur… je suis désolé… J’ai les ordres les plus sévères. En l’absence du directeur et du secrétaire, on me défend de donner des entrées à qui que ce soit… Je vous prie de ne pas m’en vouloir. Mais je n’ai aucun pouvoir pour cela, et c’est une consigne formelle à laquelle je suis forcé d’obéir…
Celui qui parlait ainsi n’était autre que le Régent de France, vêtu d’un habit somptueux, magnifique, couvert de pierreries, orné par surcroît d’un large cordon bleu clair qui ne se donnait pas à tout le monde.
Le texte de Mme de Juxanges
La personne qui, dans la pièce précédente, avait répété — jusqu’au troisième jour avant la générale — le rôle de la concierge du deux avait reçu cette fois la mission d’incarner, dans la pièce nouvelle, une femme du grand monde, Mme de Juxanges.
La liste des personnages féminins comprenait d’abord l’héroïne, puis la mère de l’héroïne, puis la rivale d’amour de l’héroïne, puis toutes les bonnes, puis Mme de Livrac, puis Mme de Juxanges.
Il n’y avait pas, entre ces derniers noms, la petite conjonction « et » qui eût donné à l’interprète de Mme de Juxanges une apparence de « vedette américaine ».
Mme de Livrac, elle, était chargée de deux phrases : « Je le crois galant homme », et, plus loin : « Vous verrez qu’il fera sa soumission. » Mme de Juxanges n’avait rien à dire. Le jour de la lecture, on lui remit une feuille de papier, qui portait dans le coin, en grosses lettres de ronde : Mme de Juxanges. On indiquait simplement sur quelles répliques de ses camarades elle devait entrer, puis sortir.
Le directeur avait dit à l’auteur : « Il faudra lui donner une petite phrase. » Puis il avait dit à sa pensionnaire : « On vous piquera quelques mots. »
Chaque jour, à midi trois quarts pour une heure, Mme de Juxanges arrivait la première à la répétition dans une longue six-cylindres, don de M. Roibourg, grand brasseur d’affaires, et commanditaire de la maison. L’automobile stationnait devant l’entrée des artistes jusqu’à cinq heures. Pendant ce temps, Mme de Juxanges, assise sur une chaise rustique dans l’ombre du plateau, entretenait une conversation un peu stagnante avec la cuisinière du trois et le facteur du deux.
D’ordinaire, M. Roibourg arrivait, ses affaires brassées, vers cinq heures, et prenait livraison de Mme de Juxanges.
Le directeur, à deux ou trois reprises au cours des répétitions, avait dit à l’auteur : « Lui avez-vous mis sa phrase ? » L’auteur répondait toujours : « Demain. » A vrai dire, il éprouvait une difficulté singulière à prêter la moindre réflexion ou remarque à un personnage aussi peu défini.
Pourtant il dit de lui-même, quelques jours avant la générale, en voyant répéter Mme de Juxanges : « Il faut que je lui donne sa phrase. » Mais le directeur, par esprit de contradiction, avait dit à mi-voix : « Il y a des choses plus pressées. Établissez-moi d’abord votre baisser de rideau du deux, qui n’y est pas du tout. »
Ce qui ne l’avait pas empêché de demander sévèrement, le lendemain :
— Et la phrase de cette petite ?
Enfin, visité par l’inspiration, l’auteur trouva : Mme de Juxanges dirait à Mme de Livrac :
— Je ne suis pas très tranquille sur le destin de ce petit ménage.
Le jour de la générale, ce propos de mondaine avertie fut proféré très au-dessous du ton par une personne étranglée d’épouvante. On entendit cependant ceci :
— Je ne suis pras tès tancrille sur le dessin de ce petit mén…
La finale age, ce serait pour une autre fois.
Il y eut simplement aux fauteuils un petit : Oh ! oh !… isolé, qui, si discret qu’il fût, fut perçu de la salle entière.
A l’entr’acte, dans un coin obscur du plateau, le directeur passait quelque chose de sérieux à M. Roibourg.
L’auteur, qui faisait ses visites aux loges, n’entra pas dans le 15, où Mme de Juxanges, en larmes, disait à sa compagne de loge, la miss institutrice du trois :
— Je n’ai eu… je n’ai eu… mon texte… qu’il y a sept jours…