II
Tandis que les humanistes, défenseurs des bonnes lettres, champions de l'hébraïsme, vengeurs de l'antiquité grecque et latine goûtaient les premiers fruits de leurs victoires ; tandis que le chevalier Ulrich von Hutten, ayant, avec ses Hommes obscurs, enrichi la linguistique d'un vocable nouveau : l'« obscurantisme », comme cent ans après lui Miguel de Cervantès devait apporter à l'univers le mot « don quichottisme », comme déjà l'auteur anonyme du Til Ulenspiegel avait fourni celui d'« espièglerie » ; incontesté, glorieux, satisfait et vengé, Reuchlin se retirait du combat, sans vouloir, désormais, participer aux luttes qui bouleversaient l'Allemagne, s'écartant aussi bien de la Réforme que de l'insurrection fomentée contre le Saint-Empire, par les chevaliers rhénans, groupés, au château d'Ebernburg, sous le pennon de Scheckingen, Scheckingen, noble figure, un peu baroque aussi et qui, dans un avenir prochain immédiat, présage l'autre gentilhomme, le caballero andante, redoutable aux pécores, aux marionnettes et aux moulins! Scheckingen, chevalier teutonique, Lohengrin égaré dans l'aube de la Renaissance, croisé de Rutebeuf, épave du Moyen Age! En quête d'aventures, heaume au chef, dague au poing, bardé de fer, jaloux de conserver à la noblesse pauvre, en même temps que le droit féodal de rapine, le privilège exclusif du service militaire, privilège que les troupes nouvelles de Maximilien, reîtres et lansquenets, enlevaient aux gentilshommes sans patrimoine, Frantz de Scheckingen tenta la dépossession de l'archevêque de Trèves, rêva d'assumer, un jour, la pourpre impériale, et combattit, pareil Goetz de Berlichingen, le héros de Gœthe, dans la guerre des paysans. Il continuait les prises d'armes et les gestes de la Chevalerie, au moment même où l'esprit moderne faisait éclater l'écorce du vieux monde, où Luther, en déchirant la bulle qui l'excommuniait, dans la cathédrale de Wittemberg, brisait, du même coup, mille ans d'obéissance à la théocratie romaine et rompait brutalement avec le passé.
Le XVIe siècle, malgré son immense appétit de science, de voyages, d'art, ses passions féroces et l'indomptable vitalité dont il regorge, n'en est pas moins le siècle de la Diplomatie et de la Banque. L'Allemagne a pu s'instruire de cette vérité. L'affaire des indulgences, les marchandages qui aidèrent à « marmitonner » l'élection de Charles-Quint l'ont rendue éclatante et manifeste. Le fils de Jeanne la Folle est empereur. Mais les Fuggers sont rois, dans leur maison d'Augsbourg. Ils tiennent, en même temps que celles de leur coffre-fort, les clefs de la politique européenne. On connaît l'anecdote du fagot de cannelle, qu'allumèrent avec un reçu de huit cent mille florins souscrit par l'empereur ces usuriers magnifiques, le jour où ce prince daigna recevoir leur hospitalité. La Foi seule pourra lutter contre cette omnipotence de l'Argent. Mais les hobereaux de Scheckingen, les paysans de la Souabe, de la Franconie et du Palatinat, que pourront-ils contre les soldats mercenaires chargés de « rétablir l'ordre », et de répondre par la Mort aux révoltes de la Faim? Les chefs périssent glorieusement sans avoir à subir l'humiliation d'être absous ou châtiés par le vainqueur. Mais le roman chevaleresque est à jamais conclu. Scheckingen, dont Albert Dürer a fixé les traits dans une de ces planches « baroques » et « sublimes » où la Mélancolie étreint sans relâche l'Esprit impuissant à prendre son essor ; Scheckingen que la mort conduit aux abîmes sur un maigre cheval, porte dans ses yeux caves et les rides qui labourent son visage dévasté le désespoir infini que, déjà trois cents ans plus tôt, manifestait le « décroisé » du vieux rimeur gaulois.
Mais voici que Luther, secouant la défroque médiévale, se dresse pour un combat nouveau. Armé du seul Évangile, au nom d'une doctrine plus pure, il combattra les princes et chassera la Papauté de la conscience humaine. Est-ce un dogme inconnu qu'il préconise? une théologie éleuthérienne qui va muer tout à coup la face de l'Univers? Non! Luther, Calvin, l'un avec son traité du serf arbitre, l'autre avec son institution chrétienne, suivent les mêmes errements qu'adoptèrent Jeansen, Duvergier de Hauranne, Port-Royal, si pauvres et si secs. Les uns et les autres partent de saint Augustin, de cette idée que l'homme est impuissant à créer lui-même le salut, à obtenir la grâce, don purement gratuit de la Divinité. Cette doctrine décourageante semble, au premier abord, faite pour anéantir toute l'énergie humaine, pour briser tout ressort intérieur et toute volonté. Mais, proclamant l'impuissance de l'homme à changer son destin, elle affranchit la conscience des dogmes. Elle brise le joug sacerdotal.
Ne donnant au fidèle que l'Écriture pour guide et réconfort, elle crée en même temps le libre examen, la discussion des paroles divines, sans que le prêtre ait besoin d'intervenir en qualité d'interprète ou de médiateur.
Mais ce n'est pas l'action théologique de Luther, les discussions plus ou moins subtiles du docteur Martin qui lui donnèrent de mettre ainsi en mouvement les forces populaires. Pour créer la foi des humbles, cette foi qui soulève les montagnes, cette foi avant toute chose, uniquement, peut-être, il faut beaucoup d'amour.
Or la conquête de Luther n'est autre chose qu'une conquête de l'amour. En déduire la légende tout entière ce serait évoquer, non seulement les annales du XVIe siècle, mais la civilisation moderne depuis ces jours lointains de la Wartburg où le moine en révolte eut son Thabor et sa Pathmos, jusqu'aux luttes, chaudes encore, dont les passions nous agitent et dont l'écho vibre dans l'air.
Guerre sainte, chocs sublimes! Temps héroïques de dévouement et d'espoir! Conflits des princes et des peuples, des doctrines et des hommes, engagements superbes, où, de part et d'autre, luttant pour leur conscience, pour leur foi, pour ce qu'ils crurent la vérité, les hommes sacrifiaient leurs biens, leurs vies, et plus chère que cette vie elle-même, l'existence de leurs proches, la stabilité de leur foyer, aux revendications de l'Idéal! Que Luther tonne à la diète de Worms, et repousse le Légat du Saint-Siège! que Loyola prenne, par ses disciples, la direction du Monde! que l'aigre Calvin dogmatise à Genève, arrêtons-nous dans la familiarité de ces grands hommes. Cherchons dans les meneurs de peuples ce qui transparaît d'éternel, les douceurs et même les faiblesses qui les rapprochent de la condition humaine, en quelque sorte nos frères, les mettent plus près de notre cœur.
J'ai suivi, par les lourds après-midi de septembre, par les couchants de turquoise, de cuivre et d'or, la route d'Hernani à Motrio, gravi l'escarpement de Loyola, rêvé dans la grotte de Manrèze à celui qui, rassasié d'ascétisme et de douleur, inventa un monde à son image, et se sentit assez grand, assez souple et fort pour, de ses mains, pétrir une chrétienté nouvelle. A la Wartburg, où sainte Élisabeth de Hongrie laissait tomber, sur son chemin, des roses, où Wolfram d'Eschenbach, pour une autre Élisabeth, chanta ses cantiques et des hymnes que le Génie, après cinq siècles, devait redire à l'Univers, j'ai retrouvé la cellule monastique où Luther, captif, déclara la guerre à la Papauté, jeta son écritoire à la tête du démon. Il traitait Satan avec le mépris d'un homme qui, portant à ses frères l'acte, la Vie et la Parole, se sait supérieur à l'Esprit de Négation.
Il est un livre unique, touchant, humain dans l'œuvre théologique et pesante de Luther. Là, plus d'abstraction, plus de controverse, d'épilogues, sur la grâce, le serf arbitre et autres arguties. Les Propos de table de Martin Luther sont aux écrits dogmatiques de ce grand homme quelque chose comme tous les Fioretti, de saint François, dans les sermons et les exhortations à ses frais qu'a laissés le Bienheureux.
Par les plaines d'Assise, longs promenoirs plantés de pins et de cyprès, ces cyprès qui donnent au paysage de la Toscane et de l'Ombrie une incomparable noblesse, retrouvant quelque chose du panthéisme antique et de la douceur virgilienne, le padre Francesco invoquait, à l'appui de sa dilection, « l'eau si pure, si humble et si chaste », la lune, le soleil, les astres, la terre tout entière, le conviait aux épousailles de l'âme humaine avec son Dieu.
Les fresques de Giotto, dans la basilique d'Assise, le montrent, chancelant, ivre de tendresse, portant à toute créature la nouvelle eucharistique de l'éternel amour.
Ce serait, peut-être, pousser le goût du paradoxe historistique un peu plus loin que d'envisager François d'Assise comme un précurseur de la Réforme. Néanmoins, la modification profonde qu'apportèrent dans l'esprit chrétien les prédications franciscaines offre, en quelque façon, une analogie avec le mouvement suscité par Luther. En substituant à la doctrine ecclésiastique, à la direction, le pur amour, François d'Assise, par d'autres chemins, arrivait à la même conclusion que le docteur de Wittemberg. Il proclamait que le fidèle se peut affranchir du prêtre ; et cela constitue, au point de vue orthodoxe, la plus damnable des hérésies. Si François d'Assise, esprit docile et tendre, s'inclina toujours devant les décisions du Saint-Siège et lui resta soumis, il n'en fut pas de même, pour quelques-uns des disciples ayant subi de près ou de loin son influence, les fraticelli, par exemple, ou fra Salambiene.
Certes, Luther, paysan allemand, fils d'un mineur, venu d'un sang plus lourd et d'une race moins artiste, n'a pas l'élégance patricienne, inhérente au padre Francesco. Mais celui-ci fut, peut-être en dépit de lui-même, un émancipateur de l'intelligence. Gebhardt dans son Étude sur « l'Italie mystique » au XIIIe siècle, montre François au milieu des sages et des prophètes dans le paradis du Dante, au sommet de la Divine Comédie, cette haute cathédrale, dont la porte s'ouvre encore sur les ténèbres du Moyen Age, sur la forêt obscure « où le soleil se tait », mais dont les flèches, les tours et le pinacle, touché déjà par l'aube de la Renaissance, portent comme Santa Maria dei fiori les stigmates de l'esprit nouveau.
Luther, ce gros moine priapique, bedonnant et vociférateur dont Lucas Cranach a buriné les traits énergiques, plébéiens et volontaires, la face carrée, aux yeux de douceur et de flamme, au menton d'empereur romain, incarne la voix même de la Foule, atteste la vitalité, non seulement du Peuple, mais de la Populace. Lui-même se nommait volontiers Herr Omnes, Monseigneur « Tout le monde », incarnant, pour la première fois, les droits de l'Homme, le Droit éternel, méconnu par l'Église et la Féodalité.
Il est dur, violent, poète néanmoins à sa manière, avec cette lourdeur monacale que raillait Hutten et ce fonds de brutalité germanique dont ne sont pas exempts les meilleurs poètes d'outre-Rhin, qui faisait dire à Henri Heine se raillant lui-même : « Je suis une choucroute arrosée d'ambroisie. » Mais Luther n'a garde, quant à lui, de railler. Il se sait le porte-parole des hommes qui naîtront demain. Il revient de la diète de Worms comme autrefois Julien de Nicomédie, comme saint Paul du promontoire d'Éphèse où son génie adressa aux gentils cette « épître qui rompait le câble de la vieille loi mosaïque ». Il revient dans son jardin de Wittemberg. Il joue, alors, au milieu des rosiers, sous les tilleuls en fleurs avec son petit Jean qui se roule, d'abord, sur le sable des allées, puis vient à table, prend part à la conversation. Elle roule sur les choses du Ciel. Madeleine, sa fille, et Martin, son dernier-né, que lui apporte Catherine de Bora, complètent ce groupe que pourraient peindre les petits maîtres hollandais : Jan Steen ou Pieter de Hooghes. Son cœur s'emplit d'amour, déborde sur toute chose. Un soir, il voit un oiseau se poser sur un arbre et se réjouit de comprendre que cette gracieuse créature habite dans la protection de Dieu. Il respire une rose et contemple en elle un magnifique ouvrage du Créateur ; il aime le vin, le goûte, le conserve pour les repas de noce. Le pain, dit-il, confirme le cœur de l'homme. Le vin le réjouit. Il protège les nids contre les passants, avec le geste de François d'Assise défendant les hirondelles. Il fait taire les grenouilles pour écouter le rossignol. Il parle, comme Virgile, des cygnes agonisants qui, près de quitter la terre, tentent de leur voix sublime les astres éthérés.
Un tel rapprochement ne saurait choquer ni surprendre. Le Choral de Luther aussi bien que le Cantique du Soleil porte, en lui, une beauté suffisante pour s'imposer à l'admiration des hommes, en dehors de toutes préoccupations confessionnelles. Mais, ce qui apparente l'hérétique de Wittemberg au « trouvère de Jésus », c'est un amour pareil pour la nature, pour les êtres faibles et tendres, pour les oiseaux, pour les bestioles innocentes que l'homme tue et martyrise afin d'assouvir sa gloutonnerie ou sa cupidité. Saint François prêchait les engoulevents, sauvait un pauvre lièvre traqué par les chasseurs, défendait le meurtre au loup d'Aggubio, conviait la Nature entière à la fête éternelle du printemps et de l'amour divin : Laudato sia, Signore mio!
Ce que Luther aime, au-dessus de tout, c'est la musique. « La musique sainte — dit son contemporain Paracelse — met en fuite la tristesse et les esprits méchants. » Or, le Diable est un esprit chagrin. Il désespère les hommes. Aussi ne peut-il souffrir que l'on soit joyeux. De là vient qu'il détale au plus près, sitôt qu'il entend la musique, et ne reste jamais, dès que l'on chante, surtout des hymnes pieux! Ainsi David, avec sa harpe, délivra Saül en proie aux attaques du Démon.
« J'ai toujours aimé la musique ; la connaissance de cet art est bonne ; elle sert à toute chose ; la musique est un présent de Dieu, elle est alliée de près à la théologie et, pour beaucoup, je ne voudrais être dépourvu du petit savoir que j'ai en fait de musique. Un maître d'école doit être habile musicien. La musique chasse beaucoup de tribulations et de mauvaises pensées, la musique est la meilleure consolation que puisse éprouver un esprit triste et affligé ; elle rend les gens plus aimables, plus doux, plus modestes et plus intelligents. Un tel goût suffit pour ennoblir qui le professe. »
Et lui-même, Luther, nous apparaît comme un chanteur divin, comme un psalmiste, qui, sur la harpe de David, retrouve les cantiques des prophètes, pour chanter son espoir et sa jubilation. Luther, luthier, le psaume qu'il accompagne sur un nouveau psaltérion apporte à l'humanité des forces, invigore son espoir. Les anges qu'on rêve, ceux de Flandre, ou de Toscane ; les anges de Memling et ceux de Jean de Fiesole n'entonnèrent jamais pareils cantiques devant le trône de leur Dieu!
Mais, ce chantre enthousiaste est, en même temps, un solide buveur, un homme de chair et de sang. Il se plaît à table, rit avec fracas, au milieu de ses amis. Il s'emplit de bière et tient, les coudes sur la nappe, des propos qui n'ont rien d'édifiant. Ce n'est pas, lui non plus, un ascète, mais un homme, un homme à qui rien n'est étranger. Il éclate de force, de joie, et de bonté. Il fait trembler, sur sa chaire, le pontife romain, au fond du Vatican, mais il obéit, sans mot dire, aux humeurs de sa ménagère. Il a l'odeur, l'expansion et la force du peuple. Il en a aussi la crédulité. S'il ne brûle pas les sorcières, à la façon des juges ecclésiastiques, il débobine sur leur compte mainte histoire digne d'un Sprenger. Il croit aux killecroffs, enfants du Diable, que les mauvais Esprits couchent dans les berceaux dont ils ont emporté les nourrissons et que cinq nourrices ne parviennent pas à rassasier. Il apprend à ses commensaux, Mélanchthon, Auri-Faber, Jean Stols, Lauterbach, les manigances du Diable qui prend, tour à tour, la figure d'un veau noir et d'un avocat, lorsqu'il peut sous cette forme emporter l'âme des aubergistes. Parfois aussi, Luther se plaît à des inventions que n'eût pas désavouées Jacques de Voragine. Cette gracieuse histoire, par exemple, d'un enfant égaré comme les frères du Petit Poucet et qu'un ange nourrit pendant trois jours, au fond des bois. Quand ils ont bien joué tous deux ensemble, au moment où la nuit tombe, l'ange le reconduit chez ses parents.
Et voici que ce brave homme, ce naïf conteur d'histoires horrifiques touchantes, éclaire les peuples et les rois, promulgue des arrêts souverains sur le gouvernement des empires, juge d'un mot décisif les maîtres de l'Europe. Puis son esprit vagabond l'emporte vers les spéculations théologiques. Le ton s'élève, grandit. Tout à l'heure, c'était un bourgeois teuton, humant le pot, dans son logis. A présent, c'est un prophète. Le charbon d'Isaïe a touché ses lèvres éloquentes. Mais bientôt le rire, un rire large et sensuel, reprend ce gros homme en liesse. Le revoici la coupe en main. Il rit, il invective. Il se glorifie avec ingénuité, car il manque absolument de modestie. Il se montre, dans son naturel, plein de bonhomie et de dureté, d'égoïsme et de dévouement, de bizarrerie et de lucidité, d'enthousiasme et de doute, d'éloquence et de trivialité, de petitesse et de grandeur.
C'est, pourrait-on dire, un personnage de Rabelais. Il en a la verve intempérante, la belle humeur tapageuse, un peu brouillonne, l'esprit bachique, le langage cynique et la haute raison. Comme ceux de Pantagruel, c'est un géant déchaîné parmi les nains. C'est une force de la Nature. Il prend sa place à table, mord joyeusement à tous les fruits offerts. Il aime sa femme, Catherine, ses enfants ; il aime, nous l'avons vu, les fauvettes, les rossignols, les cygnes. Il s'appelait tout à l'heure « Mgr tout le Monde ». Ne pourrons-nous pas le nommer, à présent, cet instigateur de révolte, cet éveilleur des forces latentes, ne pourrons-nous pas le nommer « Panurge », l'homme de tous les travaux? Comme Rabelais encore, partant d'un point de départ si différent, Luther, à l'aube du XVIe siècle, retrouvait la douceur de vivre, mettait fin au long carême du Moyen Age. Il relevait Adam déchu, Adam vetus, tandem lætus, d'un geste fraternel, l'exhortait au bonheur : « Lève-toi, pauvre homme! bois et mange! Puis, espère! travaille. Et, sur la route printanière, toute blanche de pommiers fleuris, par les campagnes verdoyantes, sous le ciel d'azur et d'or, marche appuyé sur la Bonté suprême, marche confiant vers l'avenir! »
Blessé au siège de Pampelune que le roi d'Espagne défendait contre Jean d'Albret, lequel prétendait reconquérir cette capitale ancienne de la Navarre, le capitaine Ignace de Loyola fut soigné par un chirurgien, ignorant de son métier. Sa jambe mal soudée le laissait boiteux. Derechef, il la brisa lui-même, reconstitua le pansement et, quelques semaines après, marcha droit, comme par le passé.
Cette violente et froide énergie est une caractéristique des races d'Eskaldune, que nul péril n'effraie et que nulle souffrance ne fait broncher d'un pas. A la bataille de Trafalgar, Churruca, compatriote d'Ignace, né au village de Motrio, et commandant une frégate, a les deux jambes emportées par un boulet. Sur-le-champ, il ordonne qu'on le plonge dans un baril de son, pour contenir l'hémorragie et ne cesse de faire tête à l'ennemi qu'autant que la mort a pris son dernier souffle. Et tous, coureurs de la montagne, écumeurs de l'Océan, gravissent les pics inabordables, ou, sur leur barque faite de quatre planches, vont aux pêcheries de Terre-Neuve, touchent peut-être aux régions polaires et, sans même avoir conscience de leur héroïsme, devancent les explorateurs les plus illustres, parmi les épouvantes, les récifs, les déserts de l'Océan. Le sombre génie de la Biscaye vit en eux. Pays aux monts tragiques, pleins d'embûches et de précipices, où le sol de basalte noircit, dirait-on, les feuillages des grands arbres et la hampe vigoureuse des maïs. Une race d'origine inconnue, apparemment sémitique, « ibères non romanisés » dont le langage ne s'apparente à aucun dialecte indo-européen, vit dans l'âpre montagne, jalouse de ses privilèges, guerroyant pour ses fueros, prompte à l'insurrection contre les pouvoirs établis, dès qu'il s'agit de défendre ses autels ou son foyer, prête à reconquérir l'Espagne sur les Maures avec Pélage ou bien à faire le coup d'escopette pour el rey netto, avec Zumalacarregui.
Ignace de Loyola fut, pour employer le mot de Carlyle, l'homme le plus « représentatif » de ce peuple et d'un tel pays. Il en eut la calme audace, l'infrangible volonté.
Comme Pascal, au pont de Neuilly, cet homme opiniâtre subit une crise morale qui détermina, chez lui, l'orientation nouvelle de son esprit.
Pendant les importuns loisirs d'une longue convalescence, au château de son père, ayant lu, afin de se divertir, la Légende dorée, il fut ému par les récits qu'elle renferme et se jura de devenir un saint.
Il faut dater de sa guérison, la retraite à Manrèze, la crise d'ascétisme qui faillit se terminer par un départ en forme pour les lieux saints.
Il alla, mais en simple visiteur, à Jérusalem. Car il ne tarda guère à comprendre, étant d'un esprit net et résolu, qu'en se faisant ermite, et fuyant le Monde, il ne rendait à l'Église aucun des services qu'elle pouvait espérer de lui.
Déjà la Réforme devenait menaçante. La pensée de créer un Ordre qui, par la parole, par l'enseignement et la direction, en combattrait les progrès ne tarda pas à germer en lui. A la diète de Worms, c'est-à-dire en 1521, Luther avait rompu, non seulement avec la Papauté, mais avec le Saint-Empire. Prisonnier à la Wartburg, où l'électeur de Saxe le cachait, il instituait cette prédication nouvelle, cet apostolat qui, bientôt, déchaîneront des fureurs homicides, mettront aux prises, en un choc éperdu, ceux qui, jusqu'alors, s'appelaient du nom de chrétiens, mais se diviseront, à l'avenir, en catholiques et réformés.
Sept ans après, en 1528, Ignace jura, dans les souterrains de Montmartre, de se consacrer, avec les disciples qui l'accompagnaient, à la défense de l'Orthodoxie et de la Papauté. Il formula bientôt la règle de son Ordre, cet Ordre qui, dans moins d'un siècle, allait prendre la conduite de l'Église, diriger la politique des nations et la conscience des rois.
Le Concile de Trente, qui ne dura pas moins de dix-huit années, de 1545 à 1563, consacra les prépondérances des Jésuites, lesquels, depuis, confesseurs des princes, mêlés à toutes les grandes choses, aux guerres, aux traités, aux conciles, aux ambassades, apaisant les révoltes et gouvernant les souverains, ont eu, jusqu'à la Révolution française, et même quelque temps après, la haute main sur les événements publics. Ignace, dès le début du XVe siècle, avait senti que l'ancien monarchisme ne cadrait pas avec la forme et l'esprit de son temps. Il ne s'agissait pas de recommencer la règle de Bernard ou de Benoît. Tout en maintenant ses fils spirituels dans une étroite obédience, il comprenait, avec un sens très juste des réalités, qu'il importe, avant tout, de charmer ceux que l'on prétend conduire, qu'il faut plaire si l'on veut régner.
Il apprit à conquérir les jeunes gens, les femmes, à pénétrer dans l'intimité du riche, à rendre humaine, accueillante et douce la religion qu'il défendait. Il emprunta au Monde ses plaisirs, ses futilités : spectacles, réunions, musique. Il enseigna l'art de bâtir des églises pleines de fleurs, de dorures, de parfums. Il commanda aux maîtres de la peinture des toiles à grand effet, d'une couleur aimable et d'un goût théâtral, propre à charmer, du même coup, les mondains et les dévots. L'art jésuite était fondé.
Une psychologie exacte, une observation pénétrante, une connaissance approfondie, un jugement net des circonstances et des caractères permit à la Compagnie de Jésus d'occuper, dès le début, chez les grands, la place qu'elle a tenue pendant près de trois siècles — malgré l'éclipse de 1719 — place qu'elle défend avec un génie opiniâtre et qu'elle garde encore par une obstination intelligente, par des moyens sans cesse renouvelés, par une souplesse forte, que, même hostiles ou indifférents, les esprits cultivés ne peuvent envisager sans admiration, comme étant le résultat le plus magnifique de la persévérance, de l'énergie et de la volonté.
De la Réforme à la Compagnie de Jésus, de la Diète de Worms au Concile de Trente, de l'action à la réaction, le champ est délimité, où, pendant quatre siècles et davantage, sans doute, va se jouer l'un des plus grands drames qui ait intéressé les individus et les nations. C'est d'abord la noire et sanglante épopée, le massacre d'Amboise, la Saint-Barthélemy, l'atroce guerre de Trente ans, le sang humain prodigué à travers les champs de bataille et sur les échafauds, les pures victimes, offertes de part et d'autre à je ne sais quelle implacable divinité, la mort, donnée pour argument suprême, à l'appui d'une doctrine de pardon et d'amour, les catholiques brûlant Anne Dubourg et le malheureux Dolet, dont les peccadilles ne méritaient pas une fin si cruelle, Calvin souillant sa robe noire du stigmate de Caïn et, fratricide, menant Servet à l'échafaud.
Puis la division se fait. L'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre accueillent, sous des noms divers, la Réforme dont le docteur Martin fut l'initiateur. La France déchire le pacte consenti par Henri IV aux Huguenots, rejette à l'inconnu, à la mort, au désespoir, les « tribus fugitives » de ces parfaits chrétiens qui ne savaient que mourir, sujets féaux d'un roi barbare auquel, tout janséniste qu'il était, Racine donna des pleurs.
Le généreux XVIIIe siècle ouvre l'ère de la tolérance. Voltaire que Flaubert appelait un « saint », Voltaire, ce génie humain et bienfaisant, rend à Calas l'honneur que tenta de lui ravir un jugement inique. Bientôt, la Révolution française, consacrant les principes des Encyclopédistes, de Montesquieu, de Voltaire, d'Alembert, des penseurs et des sages, montrant à l'Humanité la route vers des mœurs plus douces, laïcisa le pouvoir, proclama la liberté de conscience, ce premier droit de l'homme, laissant à chacun la faculté de juger, dans son for intérieur, ce qu'il convient de penser touchant les questions religieuses qui déchaînèrent autrefois de si cruelles animosités.
Certain protestant étranger disait naguère, en France, un mot qui peut paraître assez topique. Le voici : « Votre gouvernement a bien raison de faire droit à toutes nos requêtes, car c'est à nous qu'il doit la Révolution française. » Et, de fait, il n'est pas douteux que, depuis la Révocation de l'Édit de Nantes jusqu'aux États généraux de 1789, les ferments déposés dans l'esprit de la bourgeoisie française par la Réforme et les persécutions dont elle fut le prétexte ont éveillé les haines, les colères et cette soif de justice dont le monde moderne est sorti. Sous les notes lentes du Choral de Luther, j'entends déjà les timbres de la Marseillaise, l'hymne sacré, « liberté chérie », le cri d'irrésistible affranchissement que poussent, à la face du monde, les conscrits de l'an II, et plus tard, jeune postérité de ces magnanimes ancêtres, tous ceux qui donnèrent leur vie et risquèrent leur liberté pour conquérir à leurs frères de douleur un monde, une cité miséricordieuse, pacifique et des jours plus cléments.
Le même feu qui brûla dans la poitrine de Luther anime encore ceux qui cherchent à tous les problèmes angoissant l'Humanité des solutions miséricordieuses, qui rêvent de bannir à jamais la guerre, la pauvreté, l'ignorance et la douleur. C'est pour eux que Luther, au nom de l'amour, a soulevé le monde, faisant paraître aux hommes à venir les routes libres et les chemins ensemencés.
Son duel avec Loyola, cette guerre sans merci, de la Réforme et de la Papauté, les prises d'armes, le réveil du fanatisme, un fleuve de sang, l'échafaud d'Amboise et la nuit du 24 août, les Guises et Richelieu, l'assassinat préconisé, l'Église ne respirant qu'homicide, le clergé, les moines rivalisant avec les rois de France d'exaction et de férocité, les Janotus de Gargantua et les Ortuinus de Hutten, aiguisant le couteau de Ravaillac, le meurtre, en habit de capucin ou de minime, appelant au secours des arguments théologiques le mousquet et la pertuisane, ont-ils apporté dans le monde un peu de raison et de bonheur? On peut hésiter à le croire. Au début du XVIe siècle, sous Jules II, à l'avènement de Léon X, le christianisme en pleine décomposition cadavérique se liquéfiait dans la boue. Et ses dogmes ineptes, sa morale inobservée et rebutante n'en imposait plus déjà qu'aux esprits sans culture. La Réforme galvanisa, remit sur pied le moribond. Elle suscita des monstres, la ruse, l'énergie implacables d'Ignace, la contagieuse folie et le morne délire de Thérèse. Les jésuites devinrent bientôt maîtres du monde avec leurs méthodes artificieuses, leur talent de captation, leur abjecte complaisance pour la richesse et le pouvoir. Ils imaginèrent de rendre la science « inoffensive » et l'art vérécundieux. Ils eurent leurs « bons savants », leurs éditions à l'usage des Dauphins. Ils mêlèrent je ne sais quel fade miel de collège aux œuvres les plus hautes de la science humaine ; ils falsifièrent les archives ; ils persuadèrent au riche de leur confier ses trésors et ses enfants. Secondés en cela par leurs adversaires et non moins tartuffes que les protestants eux-mêmes, ils intronisèrent le mensonge déliant leur clientèle de tout honneur et de toute probité. C'est, pour la meilleure part, à leur influence que le monde est redevable d'une cinquième vertu cardinale, chère et précieuse au bourgeois, une vertu qui défend le capital, qui lui donne au besoin des ministres et des soldats, une vertu chère aux bedeaux comme aux académiciens, une vertu que, depuis quatre siècles bientôt, Rome et Genève pratiquent avec une émulation louable ; cette vertu sans pareille se nomme Hypocrisie. Elle défend l'Église et trône au Parlement. Elle inspire les discours des ministres et laïcise la France au bénéfice de la Papauté. Les jésuites, par elle, devinrent les sauveurs de la morale et des dogmes chrétiens.
Donc, si la Papauté au XVe siècle, ne s'était point vue menacée à la fois dans son temporel et dans sa domination intellectuelle, tout porte à croire qu'elle aurait pris à son compte l'évolution de l'esprit humain, qu'elle aurait marché dans les voies de la Science, adopté le progrès et fait cause commune avec les esprits les plus ouverts. Le christianisme gangrené, moribond, caduc, tombé en enfance, eût disparu du monde, sans que nul en prît souci, comme tombent, au vent d'automne, les feuilles et le bois mort. Sous l'influence de Gémiste Pléton, le concile de Florence mettait, presque au rang des pères de l'Église, l'Athénien Platon et proscrivait la scolastique de ses discours harmonieux. C'était le temps où le cardinal Bembo disait en grec son bréviaire « afin de ne point gâter sa latinité par les formes incorrectes de la Bible italique » ; temps admirable où les pontifes, patriciens de la Rome papale, encourageaient les artistes et les érudits, où, comme Pétrarque déposant, avant de mourir, son Virgile dans le trésor de Venise, l'Italie entière, avec ses princes guerriers, ses cardinaux, ses prêtres, ses nobles dames, que peignaient Botticelli, Vinci, Pollaïolo, confondaient, en un même culte de beauté, toutes les religions de l'âme humaine. Et que de sang épargné, que d'hommes employés à des œuvres utiles, à des travaux féconds en résultats prospères! Quoi qu'il en soit, ayant pleuré tous les morts et glorifié tous les martyrs, suspendu à tous les autels des guirlandes pieuses, devant ces longues plaines en deuil, ces champs funèbres de l'Histoire, il convient de répéter le mot de Gœthe : « Par delà les tombes, en avant! » ; de regarder avec espoir du côté de l'aurore, d'attendre ce jour qui viendra peut-être, ce jour que l'esprit scientifique annonce et prépare, en dépit de tous les obstacles, de toutes les mauvaises fois, où la guerre d'idées aussi bien que les guerres d'intérêts ne seront plus qu'un lugubre souvenir, un cauchemar sinistre emporté par l'aube des temps nouveaux, où la Science et la Justice mettront en commun leurs oracles, où, sur une terre plus féconde, habiteront pour toujours les hommes fraternels et les dieux réconciliés.
Laurent Tailhade.
ÉPITRES
DES
HOMMES OBSCURS