I.

Un jour Bégues étoit au château de Belin[15] assis à côté de la belle Béatrix. Le duc lui baise le front, et la duchesse en sourit doucement.—Bientôt elle aperçoit venir dans la salle ses deux fils: l'aîné a nom Gérin, et son frère Hernaut: l'un a dix ans et l'autre douze.—Il sont accompagnés de six damoiseaux de haut lignage: ils courent l'un vers l'autre, bondissent, jouent, et folâtrent ensemble.

Le duc les regarde et se prend à soupirer.—La dame alors lui adresse la parole: «Puissant duc, pourquoi soupirer ainsi? Vous avez or et argent en coffres, faucons sur perches; vous avez riches fourrures, mulets et mules, palefrois et destriers; vos ennemis sont terrassés; et il n'est pas à six journées d'ici de tant forts voisins qui ne vous viennent servir à la première demande.

—Dame, lui répondit le duc, vous dites vrai; mais il est une chose sur laquelle vous vous méprenez grandement. La richesse ne réside pas dans les deniers, dans les mulets et dans les chevaux; la richesse, ce sont les amis et les parents.—Le cœur d'un homme vaut tout l'or d'un pays.—N'avez-vous plus remembrance de ce jour où je fus assailli dans les Landes, quand j'allai vous épouser.—Sachez bien que si je n'eusse pas eu d'alliés, j'aurois été honni et mal traité.—Pépin m'a établi dans ce fief où je n'ai près de moi nul ami, à l'exception de mon cousin Rigaut et d'Hervis son père.—Un seul frère me reste, Garin le Lorrain, et voilà sept ans passés que je ne l'aie vu... Cette pensée me chagrine et m'afflige.... Oui, si Dieu m'aide, j'irai trouver mon frère Garin, je verrai le jeune Girbert son fils que je ne connois pas encore.—On m'a parlé de la forêt de Puelle, des abbayes de Vicoigne et de Saint-Bertin. On dit que ces parages nourrissent un énorme sanglier. Si Dieu me prête vie et assistance, je le chasserai, et j'en porterai la hure au duc Garin pour l'émerveiller; car il paroît que jamais mortel n'a vu semblable animal.

—Sire, fait la dame, que dis-tu là?—C'est le pays au comte Bauduin que.... tu sais.... tu as occis de ta main; et l'on m'a conté que Bauduin a un fils.—C'est sur les marches du farouche Fromont dont tu as fait mourir les frères et les amis.—Ne pense plus à cette chasse, je t'en conjure.... Mon cœur me dit, et je ne te le cacherai pas, que si tu y vas, tu n'en reviendras pas vivant.

—Dieu! madame, vous m'étonnez.... Mais non.... je le veux....; tout l'or que Dieu fit ne pourroit me décider à n'y aller pas; car j'en ai trop grand désir.

—Alors, beau sire, dit la dame, que le Dieu glorieux qui naquit d'une vierge soit avec toi!»

Le duc apercevant son cousin Rigaut: «Cousin, dit-il, vous viendrez avec moi, et votre père gardera ce pays.»

La nuit, Bégues se couche près de Béatrix... Le lendemain, à l'aube du jour, son chambellan vient pour le servir. Bégues n'a plus sommeil; il se lève et s'habille sans tarder. Il revêt sa tunique et sa pelisse d'hermine, lace ses chausses et met des éperons d'or fin.

Il fait charger dix chevaux d'or et d'argent, afin d'être bien servi partout où il se trouvera; prend avec lui trente-six chevaliers, des veneurs habiles et bien appris, dix meutes de chiens et quinze varlets pour préparer les relais.—Puis il recommande à Dieu la belle Béatrix et ses deux enfants, Hernaut et Gérin.—O douleur! il ne les a plus revus!

Et Bégues passa la Gironde au port Saint-Florentin, alla se confesser et pleurer ses péchés à un ermite qui fonda Grammont, et repartit après messe.

Bien des journées s'écoulent; enfin il arrive à Orléans où il voit son neveu le bon duc Hernaïs et sa sœur la belle Helvi.—Il reste trois jours auprès de l'impératrice de France qui lui fit bel accueil; puis, ayant pris congé d'elle, il se remet à la voie.

Il vient en deux jours à Paris, couche le troisième à Senlis, en repart au lever du soleil, entre en Vermandois par Coudun, passe l'Oise à Chary, traverse le Vermandois et tout le Cambrésis et ne s'arrête qu'à Valenciennes. C'est un châtel assis sur l'Escaut et bien loin du manoir de Belin.

Bégues s'héberge en la maison de Béranger le Gris, le plus riche bourgeois de la comté.—Béranger recommande de bien servir son hôte: il achète pour lui canards, perdrix, grues et agneaux.—Après manger, on prépare les lits; Bégues se couche aux côtés de son cousin Rigaut et appelle Béranger.—Le baron vient et, s'adressant au duc, il lui parle de belle façon:

«Sire, à ce visage, à cette taille élancée, je vous prendrois pour le Lorrain Garin qui vient souvent en ce pays.—Il est mon hôte quand il passe à Valenciennes.—Que Dieu lui rende le bien qu'il m'a fait; car il m'a beaucoup enrichi.

—Sire, dit Bégues, je ne vous le cacherai pas; le Lorrain Garin est mon frère. Engendrés tous deux par un même père, tous deux la même mère nous a portés et nourris.—J'habite un lointain pays, au-delà de la Gironde, dans les alleux de Saint-Bertin que me donna l'empereur Pépin.—Depuis le grand siége de Bordeaux, je n'ai vu mon frère, et je vais maintenant l'embrasser.»

Son hôte lui répondit: «Vous avez tué Bauduin, et vos ennemis en cette contrée sont nombreux.—Hugues le comte de Cambrai, et Gauthier de Hainaut, dont nous dépendons, sont vos neveux, et s'ils vous savoient ici, ils viendroient vous y joindre.

—Je désire vivement les voir, dit Bégues de Belin,.... mais on m'a parlé du bois de Puelle et du sanglier que cette forêt nourrit.—Je le chasserai, le cœur m'en dit, puis j'en porterai la tête au duc Garin mon très-cher frère, que je n'ai pas vu depuis si longtemps.

—Je connois le gîte de l'animal, repartit Béranger, et demain je vous y conduirai tout droit.»

Bégues l'entendit et en fut plein de joie: il détacha son mantel de martre zibeline, et, embrassant Béranger:

«Tenez, bel hôte, vous viendrez avec moi.»

Et Béranger, tout en prenant le manteau de bonne grâce, dit à sa femme:

«Voilà un franc baron.... Qui sert prud'homme y trouve grand profit.»

La nuit, Bégues se coucha. Le matin, son chambellan vint au lit pour le servir. Le Lorrain revêtit une cotte à chasser, mit ses chaussures et ses éperons d'or fin.—Puis il monta le bon cheval coursier que lui donna l'empereur Pépin quand il prit congé de lui à Orléans.—Le cor au cou, l'épée au poing, il part emmenant avec lui dix meutes de chiens.—Son cousin Rigaut et les trente-six chevaliers l'accompagnent.—Ils passent l'Escaut, entrent dans la forêt, et se dirigent sur Vicoigne pour attaquer le sanglier.—Béranger le Gris les guide avec adresse vers la partie du bois ou se tient l'animal.—Bientôt commencent les cris et les aboiements des chiens.