IX.

Celui qui eût vu le droiturier comte sous le tremble, brandir son épée, défendre sa personne et sa proie, attaquer et frapper à la fois ses six adversaires, celui-là auroit pris grand'pitié du gentilhomme.

Il a jeté morts trois de ces cavaliers, et les autres ont pris la fuite. Jamais ils n'eussent recommencé le combat; mais voilà que par le bois se promène un sergent, le fils de la sœur au forestier. Le sergent porte arc d'aubour et flèches d'acier.

Ils l'ont aperçu et l'appellent.

«Viens vite de ce côté, beau sire, et que Dieu te soit en aide.—Le riche forestier, ton oncle, est mort; un braconnier vient de l'abattre devant nous.—Hâte-toi, beau sire, et songe à le venger!»

Plein de courroux à ces paroles, le sergent saisit son arc, court vers Bégues, ajuste à la corde une grande flèche d'acier, vise le comte et le frappe à l'instant.—La flèche a pénétré d'un pied dans le corps, et a percé la maîtresse-veine du cœur. Bégues fléchit; sa force l'abandonne; son épée lui tombe des mains.—Il fut sage alors et ne perdit pas le sens; car il implora le Dieu glorieux du ciel.

«Glorieux Père, qui avez toujours été et qui serez toujours, ayez merci et pitié de mon âme.—Ah! Béatrix, gentille et franche épouse, vous ne me verrez plus sous le ciel!—Garin de Lorraine, beau-frère, mon corps ne pourra plus défendre le tien: et vous, mes deux enfants, les fils de ma femme, si j'avois vécu, je vous aurois armés chevaliers.—Que le Dieu glorieux du ciel vous serve de père!»

Lors, il prend trois brins d'herbe à ses pieds, les consacre, et les reçoit de bon gré pour Corpus Domini.—L'âme abandonne le gentil chevalier.—Que Dieu lui fasse paix et miséricorde!

Les trois pillards se sont rués sur le cadavre; chacun le frappe de sa tranchante épée, et lui baigne le fer dans le corps jusqu'à la garde.—Ils s'imaginent avoir tué un braconnier.—Non, par ma foi, ce n'est pas un braconnier, mais un bon chevalier, le plus loyal et le plus franc qui fut jamais sous la cape du ciel: il s'appelle Bégues, le Lorrain tant vanté!

Après avoir fait une bière pour y coucher leurs morts, ils chargent le sanglier sur un cheval, emportent le cor d'ivoire et l'épée, et emmènent le bon coursier.—Bégues seul reste dans la forêt; mais ils n'ont pu empêcher ses trois chiens de revenir près de lui.—Les limiers se prennent à hurler et à braire comme s'ils étoient enragés.

Arrivés à Lens, les soudarts portent les cadavres au palais, tandis que, d'autre part, un forestier mène le destrier à l'étable.—Beaucent[16] hennit, grate du pied la terre, et nul être de chair n'oseroit l'approcher.—Le sanglier est déchargé devant le foyer: écuyers et sergents, clercs et belles dames, chacun s'empresse de l'aller voir.—Les dents lui sortent d'un pied de la gueule.

Le palais retentit de plaintes et de regrets sur les victimes du glaive de Bégues.—Le vieux Fromont, assis dans sa chambre, a entendu les clameurs et en est courroucé. Sortant à peine vêtu: «Fils de courtisanes, s'écrie-t-il, pourquoi tant de tumulte?—d'où vient ce sanglier? où avez-vous pris cette épée?—baillez-moi ce cor entre les mains.»

Il le retourne en tous sens: il a vu les deux viroles d'or pur et la superbe attache d'étoffe verte.

«Voilà des garnitures de prix, dit Fromont; telles n'en porta jamais varlet ou braconnier. D'où vient ce cor?.... ne me le cachez pas; car, par ma barbe, je le saurai en autre temps.

—Nous vous le dirons, beau sire. Nous fesions la ronde en votre forêt, quand nous trouvâmes un audacieux braconnier, lequel avoit attaqué un sanglier avec trois chiens, et nous nous disposions à vous l'amener en ce palais: mais, voilà que d'un coup de poing il tue votre forestier.—Trois autres de vos cavaliers succombèrent ensuite sous ses coups.... Enfin, nous l'avons mis à mort; la faute en est à nous.

—Et qu'avez-vous fait du corps?

—Sire, nous l'avons laissé dans le bois.

—Vous avez eu grand tort, répliqua le vieux Fromont: n'étoit-ce pas un chrétien?—Dans le bois, les loups l'auroient bientôt mangé. Allez, allez à l'instant même le chercher et apportez-le céans. La nuit, on le veillera aux chandelles; et le matin nous l'enterrerons au moustier.—Les francs hommes doivent avoir pitié les uns des autres.

—Très-volontiers, répondent-ils.» Ils le font de mauvais cœur; mais ils n'oseroient désobéir.

Les gens de Fromont sont retournés en la forêt.—Ils rapportent le chevalier dans un cercueil, derrière lequel les chiens cheminent, et bientôt arrivent à Lens.

Sur la table où Fromont mange dans les grandes fêtes, quand il tient sa haute-cour, on a couché le baron droiturier. Les trois limiers se tiennent autour de leur maître, léchant ses plaies, braïant, hurlant et menant grand deuil.—Personne sous le ciel ne fût resté impassible à un tel spectacle.—Le mort est étendu les mains croisées sur sa poitrine; barons et chevaliers vont le contempler. «Comme il est grand et bien fait! se disent-ils entr'eux; quelle belle bouche! et comme ce nez sied à sa figure!—Ce sont de méchants soudarts qui l'ont tué; jamais franc chevalier ne l'eût voulu toucher.—Il faut que ce soit un bien gentilhomme, puisque ses chiens l'aimoient tant!»

Le vieux Fromont, entendant ces paroles, s'en vient droit au corps et le regarde en tous sens.—Il l'a vu vivant; et mort il le reconnnoît à une blessure au visage que lui-même lui a faite de son épée sur le gravier, près de St.-Quentin.

A cet aspect, le comte entre en fureur et tombe pâmé entre les bras de ses chevaliers: il se relève enfin en poussant des cris de colère:

«Fils de courtisanes, vous me disiez avoir tué un varlet de chiens, un braconnier, un mauvais larron!.... Non, par ma foi; c'est bien le meilleur chevalier, le plus sage, le plus courtois, qui jamais portât des armes et montât sur destrier. Ah! comme vous m'avez trahi!....»