Note sur la Transcription

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[Table]

FRAGMENTS D'ÉPOPÉES ROMANES DU XII.e SIÈCLE



LITTÉRATURE
DU MOYEN-AGE.

FRAGMENTS D'ÉPOPÉES ROMANES
DU XII.e SIÈCLE.


Lille.—L. Lefort, Imprimeur-Libraire. 1838.



FRAGMENTS
D'ÉPOPÉES ROMANES
DU XII.e SIÈCLE,
TRADUITS ET ANNOTÉS
PAR EDWARD LE GLAY.

PARIS.
TECHENER, LIBRAIRE,
PLACE DU LOUVRE, 12.
1838.


Toute littérature commence par la poésie: singulière destinée dont l'explication importe peu ici, mais qu'il faut signaler pourtant, ne fût-ce que pour constater l'origine toujours antique, toujours mystérieuse de cette forme du langage humain. Quand une société vient à naître, elle chante tout d'abord, et elle conte: c'est l'enfance qui s'émeut et qui s'émerveille, qui s'éprend et qui veut que tout s'éprenne, s'ébaudisse autour d'elle:

«Oyez chançons de joie et de baudour!»

Imprévoyantes et insoucieuses de l'avenir, les jeunes nations, comme les jeunes individus, se complaisent dans le passé. Ce sont de pieux enfants qui voient en beau tout ce qu'ont fait leurs pères, qui professent un doux culte pour les souvenirs, non pour ceux de la triste réalité et de l'histoire nue et froide, mais pour les souvenances embellies de tous les charmes de l'imagination, colorées de toutes les fantaisies du mystère.

Et remarquez qu'au milieu de ces rêveries où s'égare la jeune raison des peuples, c'est encore l'histoire qu'ils croient écrire ou entendre; ils sont de bonne foi dans leurs gracieux mensonges; car leurs œuvres ne seraient pas empreintes de tant de génie, s'ils avaient menti sciemment. Ils ont été les premiers à croire en leurs propres créations.

Et d'ailleurs, qui oserait affirmer que la vérité n'y est point? Je veux dire la vérité morale, poétique, la vérité de sentiment et d'impression.

C'est dans les plus beaux siècles de l'antiquité, que l'on a manifesté le plus d'admiration pour les écrivains poétiques des premiers âges. La Grèce a eu des temples pour Homère, des autels pour Hésiode. Elle a, pour ainsi dire, divinisé les neuf livres de l'histoire un peu fabuleuse d'Hérodote, en désignant chacun d'eux sous le nom de l'une des neuf Muses. Là il ne s'est pas trouvé des hommes qui, sous prétexte de je ne sais quelle renaissance, ont répudié les premiers et les plus beaux monuments de la littérature nationale. On n'a point vu dans Athènes des professeurs d'égyptien et de persan, impatroniser, dans les jardins d'Académus, les livres venus de Memphis et d'Ecbatane, et proscrire ceux des rapsodes, d'Eschyle ou de Thespis.

Nous avons été moins sages.

—Dans notre fanatisme pour l'antiquité grecque et latine, nous autres Français, nous avons oublié tout-à-coup les titres de notre propre gloire pour une gloire d'emprunt; d'inventeurs qu'étaient les pères, les fils sont descendus au rôle de traducteurs.

Au temps de saint Louis, on créait une langue; et avec cet idiome tout neuf on écrivait de gigantesques épopées. L'architecture, la sculpture, autres expressions de la société, élevaient des monuments qui n'avaient point eu de modèles jusque-là, et qui depuis n'eurent point d'imitateurs. Au quinzième siècle, on parut se lasser de ses propres richesses; l'art chrétien sembla ne plus suffire. Il se fit en Europe une invasion de Grecs et de Latins qui nous imposèrent leur langue, leur littérature et presque leurs mœurs; ce que n'avaient pu faire autrefois la conquête romaine et une occupation de trois siècles. Nous fûmes presque honteux de nos vieux romans de chevalerie, de nos vieilles églises, de notre vieille foi.

On vit alors des savants, des prélats qui, pour l'amour du grec, se seraient faits volontiers prêtres de Jupiter ou d'Apollon. Ne s'est-il pas rencontré un cardinal Bembo, qui recommandait à Sadolet de ne pas trop lire les épîtres de saint Paul, de peur de gâter son style cicéronien: Omitte has nugas, disait-il....

Bref, nous en sommes venus au point d'oublier qu'avant Malherbe et Racan il y avait des poètes plus grands, plus originaux surtout que Racan et Malherbe.

Si, de temps à autre, un souvenir tombait sur ces œuvres du moyen-âge, c'était un souvenir de mépris et d'insulte. (Voyez Boileau, Art poétique).

A la vérité, au siècle dernier, quelques littérateurs ont cherché dans l'ancienne poésie française des motifs de romans et des sujets d'opéras comiques. Quelques-uns même, comme Legrand d'Aussy, se sont livrés avec un certain soin et non sans un certain succès à l'étude de ces vieux monuments. Ce n'était point assez...—Les bénédictins, plus érudits et surtout plus judicieux que le cardinal Bembo, ont commencé dans leurs amplissimes collections, et dans l'histoire littéraire de la France, à rendre justice aux productions de tant de génies méconnus. C'est dans les bibliothèques de leurs couvents que furent religieusement conservées, durant des siècles, ces chroniques, ces poèmes dont l'existence n'était révélée qu'au petit nombre. Ne pouvant lutter contre l'ignorance et le dédain universels, ils gardaient ces précieux dépôts, en attendant des temps meilleurs; et se bornaient à en montrer parfois quelques parcelles, comme pour essayer et préparer le goût public.

Parmi les causes qui ont longtemps inspiré une sorte de dégoût pour cette littérature romane, il en est une qui peut-être n'a pas été assez remarquée; c'est l'ignorance où l'on est resté jusqu'à nos jours des formes et des règles de l'ancien langage français. Le lecteur était comme rebuté par l'incohérence et la barbarie qui paraissaient régner dans cet idiome; on se figurait qu'il n'était soumis à aucune loi grammaticale, à aucune convenance syntaxique.

On se demandait pourquoi l'écrivain emploie tantôt l'article li et tantôt l'article le; pourquoi un nom singulier prend parfois l's final, et pourquoi le même mot au pluriel en est souvent dépourvu; par quel caprice les noms propres varient-ils sans cesse de terminaison: Pierre, Piéron; Gui, Guion; Marie, Marien; Alaïs, Alaïde, etc.

Ainsi, outre l'obscurité nécessaire d'un langage dont la plupart des mots sont aujourd'hui rayés de nos vocabulaires et mis au rang des morts, on était encore déconcerté et comme fourvoyé par ce mépris apparent de toute règle; et l'on n'avait guère confiance dans les œuvres d'écrivains qui semblaient violer si outrageusement les plus simples lois de l'orthographe.

Ces objections étaient demeurées sans réponse; et les bénédictins qui avaient tout entrevu, mais qui n'ont pas eu le temps de tout approfondir, ont consigné dans leur Nouveau traité de Diplomatique une remarque qui a donné l'éveil sans doute à notre illustre Raynouard. Cet académicien, poète lui-même, a étudié avec un amour de poète les œuvres dédaignées des troubadours et des trouvères; et c'est véritablement lui qui en a retrouvé et refait la grammaire. Il résulte de ses travaux que cet idiome, loin d'être livré à l'arbitraire et à l'anarchie, comme on se le persuadait, a été soumis à des règles vraiment rationnelles. Fils du latin, il est, comme le latin, au rang des langues transpositives où les désinences varient, suivant la fonction que remplit le mot dans la construction phraséologique. Ainsi s'expliquent toutes ces anomalies; ainsi disparaissent les accusations d'irrévérence pour la syntaxe.

Il est vrai que souvent dans les manuscrits, dans les chartes, ces règles se trouvent violées; mais alors il faut s'en prendre à l'ignorance des copistes, ignorance peu surprenante dans ces temps reculés, puisque de nos jours elle est encore si commune parmi nos scribes de profession, voire même parmi certains magistrats municipaux, plus habiles, j'aime à le croire, à faire des règlements de police qu'à observer eux-mêmes ceux de la grammaire.

Les grandes compositions poétiques du moyen-âge, que l'on nomme romans de chevalerie ou chansons de geste, sont de trois sortes, ou plutôt sont renfermées dans trois cycles principaux: 1.º cycle d'Alexandre. 2.º cycle de la Table ronde. 3.º cycle de Charlemagne.

Les romans du premier cycle sont consacrés au récit des exploits d'une foule de héros antiques: Jason, Enée, Hector, Philippe de Macédoine et son fils. Ce sont des fictions qui ne supportent pas la critique historique. Les lieux, les temps et les personnes y sont étrangement dénaturés et confondus.

Au cycle de la Table ronde, se rapportent les poèmes qu'ont inspirés les traditions bretonnes, qui nous racontent tant de merveilles de Clovis et d'Arthur, tant de victoires remportées sur les Pictes, les Angles et les Saxons.

Karle le Grand, avec sa race et ses douze pairs, vrais ou faux, a fourni matière au plus ancien et au plus beau cycle poétique du moyen-âge. Là encore l'histoire proprement dite n'est pas toujours religieusement respectée; et l'on rencontre dans ces épopées, tout-à-fait françaises et de fond et de forme, bien des héros fictifs, bien des évènements imaginaires.

C'est que jamais les trouvères ne célébraient les gestes contemporains auxquels il manque toujours un certain prestige, mais des faits advenus un siècle ou deux auparavant, faits que leur imagination échauffée par les souvenirs populaires pouvait quelquefois dénaturer, mais qu'elle revêtait toujours des formes les plus poétiques.

De là ce caractère de vérité morale, et cette couleur de localité qui feront à jamais le charme principal de nos vieux romans de chevalerie.

Et, en effet, ces actions héroïques, ces évènements singuliers, ces personnages merveilleux qui posent si bien dans les récits de nos bardes, c'étaient des personnages jadis fameux dans la contrée; c'étaient des traditions recueillies à l'âtre des chaumières, dans les salles d'armes des châteaux, au réfectoire des monastères.

Tout le moyen-âge est là vivant, parlant, agissant.

Mais, hélas! il y a bien longtemps que les foyers de la Flandre, du Haynaut, de l'Artois et du Cambrésis n'ont plus ouï chanter les belles rapsodies de Godefroi de Bouillon, de Bauduin de Sebourg, du chevalier au Cygne, de Chyn de Berlaimont, de Jehan d'Avesnes, de Raoul de Cambrai, et tant d'autres romans délicieux dont notre positive époque soupçonne à peine l'existence.

Et cependant, le public accueille avec faveur ces vieux monuments que lui exhume une érudition laborieuse; mais, il faut en convenir, jusqu'à ce jour le public a paru moins apprécier le mérite des œuvres éditées que la bonne volonté et le zèle patriotique des éditeurs.—On le conçoit; le public, c'est tout le monde: tout le monde ne comprend pas la langue romane, et chacun l'entend à demi.—C'est là ce qu'il y a de fâcheux. On est porté à trouver insipide un livre déchiffré avec peine, et pour l'intelligence duquel il faut avoir un glossaire sous la main. Le lecteur n'aime pas qu'on lui impose une tâche; il lit pour le plaisir de lire, et non pour la peine de traduire.

Ce n'est pas tout de rendre à la lumière ces textes que notre ingratitude a méconnus si longtemps; ce n'est pas tout de les faire connaître aux érudits et aux philologues, et leur fournir par là l'occasion de faire de la science, et de procréer des théories et des systèmes magnifiques sur les origines de notre littérature, toutes choses fort bonnes sans doute, et qui vaudront peut-être à leurs auteurs un fauteuil à l'académie, mais qui ne rendront pas le moins du monde nos vieilles poésies à la popularité dont elles ont joui lors de leur apparition, et dont elles devraient jouir encore.

La popularité, pour elles, c'est la traduction.

Non pas une traduction libre comme celles du siècle dernier, qui hissaient les antiques châtelaines sur des vertugadins, et leur collaient des mouches aux joues; mais une traduction littérale, servile même, reproduisant avec une facile clarté le style énergique, naïf, rustiquement chevaleresque de la poésie romane.

Indiquer les qualités que doit avoir cette espèce de traduction, c'est peut-être faire d'avance la censure de celle que j'offre aujourd'hui au public. Aussi je ne la présente que comme une tentative qui a besoin d'indulgence.

«On le peut: je l'essaie, un plus savant le fasse.»


Les trois premiers épisodes qu'on va lire sont extraits d'un roman du XII.e siècle, dont Raoul, comte de Cambrai vers 940, est le héros.—Ce roman, tout-à-fait inédit, repose, en manuscrit de l'époque, à la bibliothèque du roi, sous le N.º 8201, petit in-4.º vélin. Il renferme environ six mille vers et est écrit en tirades omoioteleutes ou monorimes. L'auteur est resté ignoré jusqu'à ce jour[1].

Pour mettre le lecteur en connaissance avec les acteurs des drames épisodiques que nous reproduisons littéralement, nous donnons d'abord la traduction analytique de l'exposition du poème.


EXPOSITION DU POÈME.
TRADUCTION ANALYTIQUE.

Le Comte de Cambrai, Raoul Taille-fer, vient de trépasser, laissant sa femme Alaïs, sœur du roi de France Loys[2], sur le point de devenir mère. Les barons ensevelissent leur droit seigneur, le portent au moustier Saint-Géri, et après avoir célébré ses funérailles, l'enterrent dans l'église. La franche comtesse Alaïs a grand deuil de la mort de son époux.

—Cependant les jours et les mois s'écoulent; elle met au monde un fils, et ses larmes tarissent. La belle dame enveloppe son enfant dans un drap pourpré et le confie à deux hauts barons; ceux-ci le portent sans délai à l'évêque de Beauvais, Gui, cousin de la comtesse, qui le baptise et lui donne le nom de son père, Raoul de Cambrésis.

Le roi de France Loys avoit à sa cour un jeune comte, qu'on appeloit Gibouin le mancel. Il a servi le roi de sa bonne épée d'acier, et en récompense il lui demande le fief de Cambrai, laissé vacant par la mort de Raoul. Le roi le lui accorde jusqu'à ce que le fils de Taille-fer soit assez grand pour porter ses armes et lui promet une autre terre pour cette époque. Gibouin accepte; mais il voudroit que le roi lui fît épouser la comtesse Alaïs. Loys lui en donne l'assurance, et envoie un message au moustier Saint-Géri à Cambrai, où étoit sa sœur...[3].

Le fils de Taille-fer a un peu grandi.—Son oncle, le comte d'Arras, Géri le sor[4], se rend à la cour du roi à Paris, et prie Loys de remettre le fief de Cambrai à son neveu. Le prince répond qu'il ne le peut ôter au manceau.

—Géri alors lui adresse les reproches les plus violents; et ne pouvant rien obtenir, il s'en vient à Cambrai, près de sa belle-sœur, promettant de faire une guerre à mort à Gibouin, aussitôt que son neveu sera en âge de combattre.

Il demeure quelque temps au moustier Saint-Géri, auprès de la comtesse Alaïs et de son fils. La dame, à cette occasion, donne un grand festin où elle délivre aux barons de riches fourrures; puis, le sor retourne à Arras.

Les années s'écoulent.—Raoul a quinze ans; il est grand et bien formé.

—Le comte Ybert de Ribemont avoit un fils nommé Bernier. Il n'existoit pas dans la contrée un jeune homme plus beau ni plus habile à manier la lance. Bernier est en outre fort bon et plein de sens. La comtesse Alaïs le donne pour écuyer et pour compagnon à son fils[5]...

Enfin il paroît que les discordes se sont apaisées; car Raoul est à la cour de Paris avec son écuyer. Le roi Loys qui chérit son neveu, le fait chevalier, lui donne des armes magnifiques, un beau coursier et un glaive, valant Durandal, la fameuse épée de Roland; puis au bout de quelque temps il le nomme sénéchal de Ponthieu.

Raoul se rend à son poste.—Il n'y a pas de seigneur qui n'envoie son fils, son neveu ou son cousin à la cour du sénéchal pour se former. Raoul distribue à ces jeunes barons des armures de fer, de bons destriers d'Arabie, et les héberge à plaisir.

Le lundi de Pâques on doit s'ébaudir. Raoul sort du moustier et s'en va jouer avec ses chevaliers sur la place de Saint-Cenis, où une quintaine[6] a été dressée. Mais les barons s'échauffent; et dans la joûte les deux jeunes fils du comte Ernaut de Douai sont jetés morts à terre par Raoul. Les chevaliers l'en ont grandement blâmé; et, de la vie, le comte Ernaut ne sera l'ami de Raoul.

A la Pentecôte, le roi Loys tient cour plénière. Raoul, accompagné de son écuyer, lui sert le piment[7] au dîner. Tout le monde admire la beauté de Bernier et son riche équipement. Une quintaine est dressée; l'on combat et l'on brise maints écus, maints hauberts. Bernier fait des merveilles; et quand tous les barons sont rentrés au palais, il s'agenouille devant le roi, à qui il rend foi et hommage; puis il implore sa bienveillance en faveur de ses cousins, les enfants du comte Herbert de Vermandois, lequel alloit trépasser.

Géri le sor vient ensuite trouver le roi; et, lui rappelant ses services, il le conjure derechef de rendre au fils de Raoul Taille-fer le fief de Cambrésis. Le roi a refusé de nouveau.

Alors Géri d'Arras sort courroucé; il trouve dans une des salles du palais son neveu Raoul qui jouoit aux échecs; il le tire violemment par sa pelisse d'hermine, et le maltraite à cause de son indifférence. Raoul ébranle la salle de ses cris, et furieux va trouver le roi.—Il réclame son héritage. Loys lui répète qu'il ne peut l'enlever au mancel Gibouin, à qui il l'a accordé. Raoul jure que le lendemain, avant le soleil couchant, il aura attaqué Gibouin, qu'il veut mettre à mort de sa propre main.

Le roi sort de la salle ému des menaces de Raoul.

Le mancel est venu près du roi; il le supplie de garantir ce qu'il lui a donné. Le roi écoutant ces prières, appelle son neveu et le conjure de laisser Cambrai à Gibouin encore deux ou trois ans; il lui promet que si, dans cet intervalle, un des fiefs de Vermandois, d'Aix-la-Chapelle ou de Laon demeure vacant, c'est pour lui.—Raoul, après avoir consulté son oncle Géri d'Arras, consent à la proposition de Loys; mais il demande quarante otages que le roi lui accorde.

Raoul étoit de retour en Cambrésis depuis un an et quinze jours, lorsque le vaillant comte Herbert de Vermandois vint à trépasser. Il tenoit sous sa puissance Roye, Péronne, Origni, Ribemont, Saint-Quentin, le château de Clary, et tout le pays d'alentour.

En apprenant sa mort, Raoul incontinent monte à cheval avec son oncle Géri, et ils ne cessent d'éperonner jusqu'au palais du roi à Paris, où ils sont bientôt arrivés.

—Raoul rappelle au roi sa promesse et demande le fief d'Herbert. Loys dit qu'il ne peut le lui accorder, ni déshériter les quatre fils d'Herbert en sa faveur, ajoutant que ces quatre jeunes barons, puissants et valeureux, ne voudroient plus désormais le servir et deviendroient ses ennemis.

A ces paroles, Raoul pense perdre la raison de colère; et mandant ses otages, il les menace de les faire enfermer dans une tour; Joffroi, l'un des otages, s'agenouille aux pieds du roi et lui peint la position précaire dans laquelle ils vont se trouver.

Loys attristé appelle Raoul et lui jure que jamais ni lui ni ses hommes ne s'opposeront à son entreprise contre le Vermandois.

Bernier, présent au discours du roi, se lève et supplie Loys de ne pas agir au moins ouvertement contre ses cousins, les fils d'Herbert, lesquels sont de vaillants hommes, capables de se défendre dignement. Puis s'adressant à son maître Raoul, l'écuyer Bernier lui montre combien ses cousins sont bons et francs chevaliers, et combien il y auroit déloyauté à ravir leur héritage.

Raoul n'écoute rien: à toute force il veut leur terre que Loys lui a accordée.

En grande hâte il retourne à Cambrai, suivi de son écuyer, qui est triste et dolent. Il descend au perron où sa mère l'attend.

La bonne dame serre son fils dans ses bras, lui baise le menton, et ils montent ensemble au palais. Alaïs félicite son fils, et lui demande s'il ne se met pas en mesure de reprendre son fief à Gibouin le manceau. Raoul, chagrin de cette parole, lui répond que non, et qu'il va attaquer les enfants d'Herbert de Vermandois.

La dame soupire et supplie son fils de ne point usurper le bien de ces orphelins, dont le père a toujours été l'ami du sien, le comte Taille-fer. Raoul repousse durement les supplications réitérées de sa mère, qui, désespérée de ne pouvoir le fléchir, fond en larmes, et se retire en lui prédisant le sort funeste qui l'attend dans cette guerre.

La pauvre dame s'agenouille devant l'autel, à l'église de Saint-Géri, et conjure le ciel de détourner de son fils les malheurs qu'elle a pressentis.

Cependant Raoul inflexible a mandé tous ses vassaux et ses amis, s'est avancé avec eux vers le Vermandois, et a résolu de commencer la guerre par le sac et l'incendie de la riche abbaye d'Origni.


INCENDIE DE L'ABBAYE D'ORIGNI[8].