CERTIFICAT DE M. LE DIRECTEUR DE L'ASSISTANCE PUBLIQUE
_Vous m'avez demandé d'attester l'authenticité des dernières paroles prononcées par mon pupille G…, tombé au champ d'honneur le 22 mai 1916.
Je m'empresse de vous adresser copie exacte de la lettre par laquelle le
Lieutenant VOISIN, du 36e Régiment d'Infanterie, me les a rapportées:_
_«J'avais toujours pensé, mais le temps m'avait manqué jusqu'alors, à vous entretenir des dernières paroles du jeune G…, un de mes excellents petits soldats et l'un de vos assistés. Il a été tué à Verdun, le 22 mai 1916, à l'attaque de la forteresse de Douaumont; il est resté avant le boyau de Vigouroux, notre objectif.
«En revisant mes notes de campagne, je retrouve le passage de sa mort et ses derniers mots. Je me fais donc un devoir, et c'est pour moi un honneur, de porter à votre connaissance la phrase ci-dessous que j'ai recueillie sur le champ de bataille:
«Ecrivez à M. Mesureur que G… est mort à Verdun, qu'il est perdu dans un grand champ de bataille comme un jour il fut trouvé dans la rue.»
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'assurance de ma considération distinguée._
Le Directeur de l'Administration Générale de l'Assistance Publique:
Louis MOURIER.
Lettre écrite par le Sergent Auguste GARROT, aîné de quinze enfants, 158e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 6 Avril 1916.
Mes chers Parents,
Si le grand malheur arrive, soyez forts pour le supporter; vous saurez que votre fils est tombé d'une mort glorieuse, face à l'ennemi.
C'est vous que j'ai défendus, mes chers parents, c'est ma Patrie, c'est la grande République, une et indivisible.
Grâce au sang versé naîtra la paix dont mes frères jouiront. J'étais l'aîné, il était juste que je les défende; ils ne connaîtront jamais, heureusement, les horreurs de la guerre.
Père, tu peux être sûr que ton fils n'aura pas eu une minute de défaillance.
Oh! papa, maman, et vous tous mes frères et soeurs, jusqu'au bout j'aurai eu vos noms sur mes lèvres.
Adieu. Vive la France!
Auguste GARROT.
Lettre écrite par GAUDARD, quelques mois avant de tomber au champ d'honneur, dans l'Aisne.
Hagiang, 7 Mars 1915.
Chef de l'atelier de l'Artillerie
HAGIANG (Tonkin)
Mon cher Edmond,
J'ai à Sontay reçu ta lettre et n'y ai pas répondu plus tôt parce que je pensais être rapatrié pour pouvoir prendre part à la guerre. Hélas! le sort m'est contraire et je dois rester à la frontière de Chine pendant qu'en France on se bat tout le long de celles du Nord et de l'Est. Et je ne suis pas seul dans mon cas. Ce n'est vraiment pas gai de se trouver, après vingt ans passés de service, à quatre mille lieues de son pays pendant que celui-ci a besoin de défenseurs. Or, je croyais pouvoir prétendre me rendre quelque peu utile, mais le sort et le commandement en décident autrement! Alors, il faut obéir, c'est dur en l'occurrence!!!
Encore une fois avons-nous la chance de voir la Franche-Comté épargnée.
J'ai passé de bien mauvais moments en pensant à vous et vos familles restés à Paris, au moment où ces brigands s'approchaient à marches forcées de la capitale. Je revoyais possibles les horreurs et la famine du siège précédent et je me figurais qu'à temps tu aurais rejoint Etrappe pour éviter le péril que je vise ci-dessus; car il n'aurait pas fallu songer à aller chez Julia, en cas de désastre, sa maison était destinée à être abattue la toute première, de par sa situation au pied du fort La Chaux; il aurait fallu au contraire qu'elle-même se réfugie à Etrappe. Vous n'y auriez pas été grands seigneurs, ni les uns et les autres, mais cela eût mieux valu que rester à Paris.
As-tu eu des nouvelles du gamin? Je suppose que oui. Toutefois, il est possible que, fait prisonnier, il ne lui soit pas possible de faire savoir où il est.
Je sais que François est rentré à Sochaux, où il travaille aux automobiles, que Daclin est en Alsace, qu'Edmond, d'Etrappe, est enrôlé. On m'a annoncé la mort de plusieurs soldats de chez nous, la capture de quelques autres. Et moi, mon cher frère, pendant ce temps, je ne fais rien, ou du moins pas mon devoir de fils de Franche-Comté.
Je suppose que vous êtes en bonne santé. J'espère aussi que, malgré le marasme des affaires, tu trouves à t'employer et ce, dans Paris même, en raison du départ de tous les hommes ayant l'âge de prendre les armes.
Je ne sais quand j'écrirai de nouveau; si la chance voulait que je rentre, je te ferais savoir mon arrivée en France depuis Marseille. Je finis mon séjour le 22 Juin prochain. La guerre durera encore plus tard, alors tant mieux pour moi, car j'y prendrai part. C'est, Edmond, mon plus grand, mon seul désir. Si j'y reste, eh bien, vive la France!!!
Embrasse tout le monde pour celui qui est et restera l'onchot.
GAUDARD.
Lettre écrite par le Maréchal des Logis Henri GAVARD, 21e Chasseurs à cheval, tombé au champ d'honneur.
Ma bien chère petite Maman,
Sois courageuse et ne te laisse pas abattre par la triste nouvelle de ma mort que je tiens à t'apprendre moi-même.
Oui, ma pauvre maman, comme tant d'autres, j'ai payé de mon sang mon tribut à notre belle Patrie. Il est toujours terrible de perdre ses enfants, mais songe combien tu peux être fière en pensant que tes deux fils sont morts en défendant l'honneur et la grandeur de notre France. Nous avons été à la peine: par toi qui dois nous survivre et qui vivras nous serons à la Victoire. Ce sera, sois-en sûre, bien chère petite maman, notre plus belle consolation.
Je demande à mon officier, Monsieur Carf, 21e Chasseurs à cheval, 128e Division, S.P. 48, par ma lettre rédigée en même temps que celle-ci, de te faire parvenir toutes mes affaires et de me faire enterrer, si c'est possible, dans un cimetière. Tu pourras correspondre avec lui à ce sujet.
Inutile d'annoncer ma mort à grand renfort de publicité, simplement, tout simplement aux amis.
Sois forte, ne te laisse pas décourager par ma disparition et vis pour le souvenir de tes deux fils.
Par l'au delà, si la vie se poursuit, nous nous retrouverons un jour. En attendant, je te donne, pour la dernière fois ici-bas, mes plus tendres, mes plus affectueux, mes plus reconnaissants baisers.
Au revoir à tous.
Ton HENRI.
Lettre écrite par le Lieutenant observateur MARTIN DE GIBERGUES, tombé au champ d'honneur, dans un combat aérien, le 5 Mai 1917.
…Si, les ailes brisées un jour dans le ciel bleu, je retombe sur la terre en retournant à Dieu, que ces lignes apportent à ma mère et à mon père les pensées dernières, les désirs, les rêves suprêmes de leur fils tant aimé!
Dès que l'avion mortellement blessé refusera tout travail, dès que l'accomplissement de ma mission sera impossible et ma tâche sur terre terminée, dès que la chute se précipitera, à quelques mètres à peine au-dessus du vacarme de la bataille, une paix infinie depuis longtemps attendue m'envahira et je la chanterai de toute mon âme: Gloria in excelsis Deo!… Oh! ces quelques secondes devant la souffrance et la mort, dont le monde a une telle horreur qu'il essaiera de les cacher comme abominables, vous les bénissez avec moi: elles sont une faveur du juge souverain.
A mesure que mon corps frissonnant s'approchera du sol, mon âme remontera plus légère à des hauteurs inconnues, la séparation se fera victorieuse.
Ce sera le Magnificat complet: la prière d'adoration au seul Dieu grand et miséricordieux, la prière d'action de grâce pour ce qui m'a été donné avec tant de largesse de tous côtés, la prière d'expiation plus pour ce que j'ai omis que pour ce que j'ai fait; et puis l'appel suppliant qui ne peut pas ne pas être exaucé, demandant la vie éternelle, la force et la consolation pour ceux que je laisserai, la miséricorde et la gloire pour la France bien-aimée, l'arrivée du règne de Dieu, Adveniat regnum tuum.
Cette prière sera toute mêlée de vous, mes parents bien-aimés, car je l'ai apprise de vous par vingt-huit années de parole et d'exemple.
Elle sera calme et douce malgré les apparences, elle respirera la confiance et la paix.
Lettre écrite par le Soldat GLATIGNY, 301e d'Infanterie, tombé au champ d'honneur.
21 Octobre 1914.
Mes chers Parents,
Enfin! j'ai sur moi vos deux photographies! Elles me sont arrivées ce matin et ont rempli mon coeur de joie et mes yeux de larmes. J'aurai ainsi—toutes les fois que je le pourrai—devant moi mes bons parents que j'aime tant et un coin du cadre où s'est déroulé le meilleur de ma vie: le jardin de Brezolles, les fenêtres du cabinet de papa et celles de votre chambre à coucher.
Je ne crois pas que maman m'ait jamais fait plus grand plaisir.
Je vous écris de bonne heure, ce matin, car il faut absolument que je vous écrive aujourd'hui. Voici pourquoi. Nous sommes en toute première ligne. A 200 mètres environ, nous devinons les tranchées allemandes. Le général croit savoir que certaines de ces tranchées sont abandonnées. Il faut s'en rendre compte. Des hommes de bonne volonté ont été demandés pour cette mission assez périlleuse, mais très délicate. Deux se sont présentés, dont moi. Prudemment et lentement, avançant à plat ventre, dans une marche rampante, que nous faciliteront les gros arbres de la forêt dans laquelle nous sommes, nous tâcherons d'aller jusqu'à ces tranchées dont l'emplacement approximatif nous a été indiqué. Si nous sommes reçus à coups de fusil, c'est que l'ennemi n'aura pas déguerpi, et il faudra revenir si nous ne sommes pas atteints. Si nous allons jusqu'au bout, le renseignement sera précieux et j'aurai rendu ainsi quelque service.
Il est 10 heures 15. Un capitaine d'artillerie vient d'arriver à nos tranchées pour causer avec nous. L'artillerie va tâcher de nous faciliter l'exécution de notre mission. Son tir cessera à midi et demi, et nous partirons à une heure un quart, suivis du regard, certes avec anxiété, par nos camarades et nos officiers.
Et maintenant, ne me reprochez pas de m'être offert pour cette petite expédition. Le devoir est différent pour chacun. J'estime que le mien me commande cette conduite.
Avant de partir, je remettrai cette lettre à un ami. Si elle vous arrive sans d'autres renseignements sur mon équipée, c'est que j'y serai resté.
Et maintenant, je vais manger une bouchée.
1 heure 10. L'heure du départ est sonnée. Je viens de regarder encore vos photographies et de les embrasser, et maintenant je pars confiant et résolu.
GLATIGNY.
Lettre écrite par le Lieutenant Maurice GOBERT, 110e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 5 Octobre 1915, à Somme-Py.
Aux trois êtres qui me sont chers:
A ma mère, a mon epouse et a mon flls,
En cet instant suprême, à la veille de partir au feu, je vous réunis en une même tendresse.
Si le destin cruel doit me séparer de vous, sachez bien que ma dernière pensée sera pour vous. Soyez braves, demeurez bien Françaises en face de l'adversité. Vous devez vivre encore pour mon fils. Lui, le cher petit, ne souffrira sans doute pas beaucoup de ma disparition, il est de vous trois le privilégié.
Toi, ma chère mère, tu supporteras avec courage cette dure épreuve. Ensemble nous avons passé de cruels moments. Le sort semblait depuis quelque temps nous être favorable. Si je dois te quitter, tu demeureras pour venir de temps à autre me dire bonjour là-bas où sont déjà ceux qui m'ont précédé. Tu auras la sublime consolation de songer que je suis mort en faisant mon devoir, nimbé d'un peu de gloire.
Partage cette pensée, ma pauvre petite Marie. Il est encore bien tôt pour que je t'abandonne, et j'aurais voulu vivre avec toi beaucoup d'années de bonheur et d'amour. Maintenant que je suis disparu, tu deviendras le seul soutien de notre chéri.
Pardonne-moi de ne pas vous laisser à tous une situation meilleure.
J'aurais voulu voir votre avenir assuré.
Lorsque ta douleur sera un peu calmée, mets-toi à la tâche, veille sur lui comme je l'aurais fait avec toi.
Rappelle-lui bien que, dans la vie, le devoir est parfois pénible, mais qu'il doit passer avant tout. Dis-lui, lorsqu'il sera en âge de le comprendre, qu'il n'est dans la vie qu'un seul chemin, celui de la vertu. Bien que je ne prétende nullement me poser en modèle, cite-lui mon exemple, raconte-lui que je suis mort en bon Français et que, si la Patrie le réclame, il doit suivre le même chemin que moi.
Allons, adieu. Tous trois, je vous embrasse mille et mille fois par la pensée, en vous souhaitant une dernière fois beaucoup de courage.
Votre très affectueux
Maurice GOBERT.
Lettre écrite par Léon-Pierre GRENIER, 140e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, à Douaumont, le 19 Mars 1916.
Grenoble, le 18 Septembre 1915.
FIAT!!!
Mon très cher Joseph,
Ainsi que tu as dû l'apprendre brièvement, ma situation est changée et me voilà à nouveau dans le service armé, prêt à endosser le sac et à reprendre le «Lebel».
Je ne me plains pas, car Dieu m'a peut-être exaucé, car comme je le lui ai souvent dit: j'aimerais mieux partir que de te voir partir maintenant que tu es marié. Enfin, c'est sa volonté qui se manifeste et, comme ce matin, je redis: «FIAT!»
Je pense quitter Grenoble lundi 20 courant, pour aller m'entraîner, car je suis mobilisable depuis fin février 1914, ce qui me donne l'espoir de partir au premier convoi; au 140e, cela va rondement.
Je pars plein de courage bien que j'aie le pressentiment que je n'en reviendrai pas; cependant, avec quel courage plus grand encore j'y serais allé si j'avais pu embrasser une dernière fois ceux que j'aime … mais il n'y faut pas penser. Mais toi, cher Joseph, qui maintenant jouis du tarif militaire, est-ce que tu ne pourrais pas venir me voir avant mon départ? Si oui, fais-le, car je t'embrasserai doublement de coeur pour maman et pour toi. Si cela est possible, dis-le-moi et attends ma nouvelle adresse.
J'ai demandé plusieurs choses à maman, en outre le petit revolver de poche; c'est une chose précieuse, car si l'on est désarmé ou si l'on a perdu son fusil, si, blessé, vous vous voyez prêt à être achevé, une arme petite, maniable, n'est pas de reste pour sa défense; les blessés en ont tellement reconnu l'utilité que tous, ou presque, s'en munissent avant de partir. Tâche de me le faire parvenir.
Je regrette de vous donner tant de tracas, et peut-être diras-tu que ma personne ne vaut pas la peine de tant se tracasser pour elle; c'est vrai et j'en conviens; aussi, faites comme vous voudrez…. Surtout, priez un peu pour moi et, quoi qu'il arrive, sachez, que je vous ai toujours aimés.
Je m'arrête car je deviens triste malgré moi, je t'embrasse de tout coeur ainsi que ton épouse, que je regrette de ne pas avoir connue.
Ton frère qui t'aime,
PIERRE.
Lettre écrite par Auguste GROENER, tombé au champ d'honneur le 4 Août 1918.
Ma chère Mère,
Montons ce soir pour attaquer. A Dieu vat! si je meurs face aux Boches.
Prends confiance, c'est pour la France et pour garder ta maison.
Adieu, derniers baisers.
GROENER.
Lettre écrite à sa mère par le Lieutenant Henri GROS, 86e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, à Vermandovillers (Somme), le 17 Septembre 1916.
3 Septembre.
D'ici quelques jours, tu liras sur les journaux le récit de grands événements. Tu seras fière de songer que ton fils y participe.
Je n'ai nulle crainte que le fardeau de mon commandement soit trop lourd pour mes épaules. Je saurai en accepter les responsabilités et les devoirs. D'ailleurs en moi, comme pour la plupart des officiers, il y a deux hommes: le chef sérieux et juste et qui a plus que son âge; l'homme privé souvent gosse et aimant à s'amuser. Ils savent tous deux rester à leur place et ne pas empiéter sur leur domaine.
Mes meilleurs et mes plus tendres baisers.
HENRI.
Lettre écrite par le Sous-Lieutenant GUERIN, du 269e Régiment d'Infanterie, mort au champ d'honneur quelques mois plus tard, aux parents de son ami mort glorieusement quelques jours avant.
Cher Monsieur, chère Madame,
Aujourd'hui seulement je trouve le courage de vous écrire, après être bien sûr que vous ayez appris la mort glorieuse de votre fils bien-aimé, mon frère d'armes, mort comme je veux et espère mourir, en défendant le sol sacré de notre France au nom du Droit, de la Civilisation et de la Liberté.
Dans nos conversations amicales,—car, lorsque le service nous laissait un instant, nous étions l'un près de l'autre, discutant la grande chose que l'on puisse faire pour sa Patrie,—nous nous disions: «Quoi que nous fassions, nous ne serons jamais aussi grands que ceux qui sont morts.»
Et, quand la bataille a été finie, mon premier devoir a été d'aller fleurir sa tombe, et les larmes que j'ai versées ne sont pas seulement des larmes de regret, mais d'admiration. Combien il m'a paru grand ce noble et héroïque ami! Il m'a semblé qu'il me disait souriant: «Tu vois, j'ai passé devant toi.»
Nous avions été cités à l'ordre du jour en accomplissant en Lorraine la même action, fiers de posséder la première citation du 269e. Pourtant, ce n'est pas la récompense qui fait la valeur de l'action. Et lorsque nous rampions dans les blés remplis de morts et de mourants, au milieu de nos ennemis, pour aller chercher une mitrailleuse, ce brave Lecomte, Robert et moi, nous n'étions guidés que par le sentiment du devoir.
Plus tard, après avoir arrosé tous les deux de notre sang le sol de la
Patrie, le même sentiment nous a fait revenir, à peine guéris.
Et c'est ce même sentiment qui l'a fait mourir en héros. Nous savions bien, avant la lutte, lui, Chanterel et moi, en nous faisant nos adieux, les sacrifices qu'il fallait faire, c'est-à-dire risquer sa vie dix fois plus que les hommes, être debout quand ils sont couchés, cible vivante alors qu'ils sont abrités. Ce n'est pas que les hommes le comprennent, Ils se disent, au contraire: «S'il n'était pas resté debout, il n'aurait pas été touché». Ils ne se disent pas que s'il n'était pas resté debout, eux n'auraient pu rester couchés.
Et voilà comment votre fils est tombé mortellement en montrant l'exemple du plus beau des sacrifices.
Vous pouvez être fiers, cher Monsieur et chère Madame, de la mort héroïque de votre fils. Sa gloire rejaillira sur vous et dans vos larmes d'infini regret luira l'admiration du plus grand sacrifice consenti par un père et une mère à la Patrie. Et aux pères et aux mères qui verront leurs fils couverts de gloire et de lauriers, vous pourrez fournir l'argument indéniable: «Le mien a fait plus, il a donné sa vie.»
Vous me pardonnerez, cher Monsieur et chère Madame, si j'ai tant tardé à vous écrire, et ce n'est pas de gaieté de coeur que l'on apprend la mort d'un ami si cher, d'un si bon fils, à ses parents.
Je connais bien sa tombe et je sais ce qui me reste à faire, c'est-à-dire le venger ou mourir comme il est mort.
Recevez, Monsieur et Madame, mes condoléances les plus sincères et songez que vous n'êtes pas seuls à pleurer votre héros.
Respectueuses salutations.
GUERIN.
Lettre écrite par le Sergent Henri GUERIN, 113e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, au combat de Vouël-Tergnier, le 23 Mars 1918.
22 Mars 1918, 3 heures 1/2 de l'après-midi.
Ma Soeur bien-aimée,
Nous attendons toujours la soupe, la première de la journée. Nous avons été alertés ce matin, à 4 heures, et nous avons quitté en autos-camions le village d'où je t'ai écrit mes dernières lettres. Les camions nous ont transportés en arrière du front anglais, et nous sommes depuis plus d'une heure dans un champ inculte, prêts à partir au premier signal. Il y a donc des chances pour que nous entrions incessamment dans la mêlée.
J'ai l'âme sereine, comme toujours, en ces heures graves. Je suis le petit enfant du bon Dieu et il ne m'arrivera rien que de conforme à sa volonté. Or, ce qu'il veut pour moi, je le veux avec lui sans réserve…. Je n'ai donc pas lieu de m'inquiéter….
Et j'éprouve une joie suprême à la pensée de faire une fois de plus barrière de mon corps aux ennemis de ma Patrie, et de contribuer à arrêter la ruée ultime qu'ils viennent d'entreprendre.
Le canon tonne sans arrêt. Nous sommes présentement hors d'atteinte de ses coups. A l'heure voulue, nous nous ébranlerons et nous vaincrons si Dieu le permet.
Ma pensée retrouve les chères vôtres, mon coeur s'unit à vos coeurs plus fortement que jamais.
En hâte! baisers fortement doux et tendres à partager avec notre chère petite mère, avec le bon Noël et Daniel.
Je te presse sur mon coeur.
HENRI.
Lettre écrite par Louis-Gustave GUIBERT, Agent de liaison au 30e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 25 Septembre 1915, au combat de Perthes.
Le 24 Septembre 1915.
Ma Grand'Mère bien-aimée,
Peut-être un laps de temps assez long s'écoulera avant que je puisse à nouveau te donner de mes nouvelles. Pendant cette période d'attente, je te prie simplement de penser un peu plus à moi et de prier pour la France et la grandeur de notre Patrie, dont mon coeur sensible et porté vers les arts admirera toujours les divines productions, la belle littérature, la musique, les objets de luxe, que sans fatuité j'ai cru comprendre et goûter.
Je souhaite que ma prochaine lettre soit écrite de Rethel ou de Mézières et que l'action qui va se dérouler devienne la réalisation de cette magnifique espérance qui ne m'a jamais abandonné et fut toujours impatiemment attendue.
En bon Français, je ferai mon devoir jusqu'au bout. Il me semble que je rachète bien des petites erreurs passées. Cela ne diminue en rien la vive tendresse que toute ma vie j'ai ressentie pour ma famille et pour toi, Mémée, qui fut une maman bien tendre et eut un coeur exquis de grand'mère.
Si la joie immense m'est dévolue de me voir vainqueur guerrier sur le bord du Rhin ou plus modestement à notre frontière, je te demanderai de m'envoyer ce qui pourrait me faire besoin. Pour l'instant, je te remercie simplement de la délicieuse lettre reçue cette après-midi et je vais te rassurer: ma santé est parfaite. Je couche sur la dure! Mais que seront les jours à venir à côté de ceux que je passe? Ne me plains pas. Espère. Je te reviendrai un jour très fier, mais très doux, et si les privations momentanées m'ont amaigri un peu, sache que je suis bien plus élégant encore que par le passé.
Je suis (tu me le demandes) cycliste du capitaine Brun, mais appartiens à la 2e Compagnie du 1er Bataillon. Voilà pourquoi mes adresses sont dissemblables. J'aime mon chef. Il m'estime beaucoup … c'est une raison de ma confiance. Ma tendresse pour toi est un réconfort moral précieux et les baisers que je t'envoie sont enthousiastes.
GUIBERT.
Lettre écrite par HARDY, pupille de l'Assistance publique, tombé au champ d'honneur.
«A faire parvenir à Monsieur le Commandant P…, si je ne suis pas revenu le mercredi … à six heures du matin.»
Mon Commandant,
Ayant une mission, petite, il est vrai, mais assez hasardeuse, le lieutenant m'a fait l'honneur de m'y envoyer; c'est donc sans déplaisir que je pars, car c'est plutôt ma place qu'à n'importe lequel. Mais, comme il se peut que j'y reste, je vous remercie, ainsi que Mademoiselle Y…, d'avoir pensé à m'envoyer un oeuf de Pâques. Aussi, mon Commandant, permettez-moi de vous remercier.
En avant! Vive la France!
HARDY.
Si vous recevez cette carte, c'est que je serai tombé pour toujours.
En avant quand même!
HARDY.
Lettre écrite par le Sergent André D'HARMENON, 20e Bataillon de Chasseurs à pied, tombé au champ d'honneur le 6 Juin 1915.
5 Juin 1915.
Mes chers Parents,
De la tranchée où me «revoici» pour la dixième fois, ces quelques mots que je veux avant tout très tendres.
Pardonnez-moi si mes lettres ne le sont pas toujours autant que vous le désirez et autant que je le voudrais moi-même; cela tient à ma grande lassitude d'esprit et à mon coeur que cette horrible guerre a endurci.
Je vous aime de tout mon coeur et vous remercie de toutes vos bontés.
Merci à ma bonne tante Alice de ses paquets qui me sont parvenus hier.
Je vous écris sur le parapet de la tranchée.
Il est 8 heures 1/2 du soir, je ne vois plus. Je vous embrasse de toutes mes forces.
Votre ANDRE.
Lettre écrite par le soldat Henri HlLLAIRE, 11e Cuirassiers, tombé au champ d'honneur.
Les tranchées, à 21 heures,
le 25 Septembre 1918.
Bien cher Papa,
Bien chère Maman,
Si ces quelques mots vous parviennent, ce sera que votre Riri ne sera plus.
Je suis en ligne, ma lettre de ce matin a dû vous le dire. Nous allons attaquer; nous sortons des tranchées à 2 heures 30 demain matin. Encore quelques heures et nous bondirons sur l'ennemi. Ma dernière pensée aura été pour vous, mes chéris. Je sais que si cette lettre vous parvient c'est fini pour vous: la joie, la gaîté disparaîtront pour toujours de cette maisonnette où nous étions si bien. Mais courage, de là-haut votre Riri veillera et attendra que la suprême réunion se fasse pour vous dire tout….
Sachez qu'il vous a aimés et adorés, ma lettre quotidienne a dû vous le prouver.
Adieu donc, mon Papanou, adieu donc ma Mamanette, adieu à tous ceux que j'ai aimés.
Votre Riri qui vous aime.
Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Marc HUBERT, 8e Génie, blessé mortellement le 23 Septembre 1917.
24 Septembre 1917.
Mon cher Papa,
Je te mets quelques lignes pour te montrer d'abord que je ne suis pas grièvement atteint: un obus, tombant sur ma cagna, m'a fracturé la jambe. C'est tout … étant un peu fatigué, je passe la plume à mon camarade Maillet (le radio du Commandant).
Lettre écrite par le Lieutenant Joseph JEANNIN, 103e Régiment d'Infanterie, blessé à Ethe, le 22 Août 1914, victime des atrocités allemandes à l'ambulance de Gomery, mort pour la France, au feld-lazareth de Vezin-Charency, le 27 Août 1914 (Meurthe-et-Moselle).
Paris, 2 Août 1914.
Mon cher Jules, chères Soeurs,
Je vous écris collectivement puisque, surpris par les événements, vous devez être encore réunis; en tout cas, si Monique et Guite ont repris la route de Provence, veuillez faire suivre.
Je me trouve à Paris, mobilisant avec le 103e et je prendrai dans quelques jours les routes d'invasion vers l'Allemagne, je l'espère fermement.
J'aurai probablement la satisfaction de conduire ma compagnie au feu, comme commandant de compagnie, et soyez persuadés que je ferai taper ferme. On ne peut pas présager l'avenir; mais notre cause est juste, puisqu'on nous attaque, et j'ai la profonde conviction qu'on peut tout espérer. Pauvre papa, serait-il heureux, s'il voyait l'élan français, lui qui tressaillait à la moindre alerte.
J'ai quitté ce matin, pour toujours peut-être, ma pauvre chère Madon et mes deux mignons. Ce fut bien dur, grand Dieu!
Vous savez tous, chers père et soeurs, quelle affection j'ai toujours eue pour vous; mon grand regret est de ne point vous revoir avant de me jeter corps et âme dans la fournaise.
Si le sort veut que je tombe au champ d'honneur, ne pleurez point, mais, en souvenir de moi, veillez sur les êtres si chers que je laisserai…. Je vous confie ma chère femme, j'ai admiré son courage ce matin, mais quelles transes pour elle maintenant, seule et immobilisée à Saint-Cyr; je vous confie ma petite Monette et mon petit André, si je viens à leur manquer qu'ils ne s'aperçoivent pas qu'ils n'ont plus de papa.
Mais au loin les tristes présages, car je compte bien revenir dans les rangs de nos armées victorieuses. Quel coup de torchon! mes aïeux! je crois que les Prussiens paieront cher leurs menées hypocrites et leur folie sanglante. La population, ici, est admirable de calme et de froide résolution, et c'est un état d'esprit général. C'est la guerre au couteau qu'ils auront voulue, je suis persuadé qu'on les servira en conséquence. J'ai vu aujourd'hui dans la foule plusieurs faits touchants de patriotisme se produire: un ouvrier arrachant, sur la place des Invalides, une carte d'Etat-Major à un monsieur qu'il supposait être un Allemand, et me l'apportant; un camelot vendait ses journaux, mais les donnait à l'oeil aux officiers et aux soldats, parce qu'il allait partir lui-même pour la frontière; ce ne sont pas des faits isolés; une nation comme la France, animée de ces sentiments, est mûre pour le succès.
Mes aspirants, en même temps que moi, ont rejoint leurs régiments, ils exultaient tous. Charles doit être à son poste. Où? je l'ignore, mais quel beau début de carrière pour un officier.
Et maintenant courage, mon cher Jules, mes chères soeurs. Nous allons traverser la période la plus dure que le monde ait vécue, soyons à la hauteur de notre tâche.
Je vous embrasse bien tendrement.
Votre frère,
J. JEANNIN.
Lettre écrite, sur l'Yser, par l'Aspirant Henri JOYEUX, blessé mortellement, un an plus tard, à la prise de Monastir.
18 Juin 1915.
Mon cher papa, ma chère maman,
Depuis quelques jours, je vous écris régulièrement. Je n'ai pas reçu de vos nouvelles. Je pense néanmoins que ma lettre vous trouvera toujours en bonne santé et toujours bien courageux, comme vous l'avez été jusqu'ici. Allons! soyez-le encore plus aujourd'hui. C'est la volonté de votre petit Doudou, de votre grand Henri.
Si cette lettre vous parvient, voyez-vous, c'est que la France m'aura voulu tout entier. J'aurai fait mon devoir, comme les autres, pas plus. J'en suis fier, et vous devez l'être aussi de savoir que votre enfant est mort vaillamment, qu'il a vu la mort avec gaîté et délivrance, l'âme complètement tranquille. Pourquoi en avoir peur? Vous rappelez-vous de ce soir-là où j'ai parlé avec papa sur la mort, sur sa douceur que je réclame. Ne me délivre-t-elle pas d'une vie que je n'ai pu qu'entrevoir et à laquelle je n'ai pu goûter, si j'ose dire, sous un jour âpre et terrifiant. Où sont les douces années de ma toute petite enfance, lorsque j'allais me consoler dans les bras d'une aussi bonne maman, d'un aussi bon papa que j'avais. Ici, je suis seul, pour me consoler de ne pouvoir vous embrasser, de ne pouvoir vous serrer dans mes bras, je suis encore seul. Si ce n'était ça, rien ne m'aurait coûté d'aller voir là-haut le beau résultat de la grande bataille. Aussi, en vous écrivant cette lettre, ce dernier adieu, je viens vous remercier de la tendre, de la douce affection que vous m'avez toujours témoignée. Pardon aussi de l'avoir connu trop tard, pardon d'avoir oublié mes devoirs d'enfant, pardon de tout ce que vous ne savez pas. Enfant je l'étais et c'est la guerre, la dure campagne qui m'a mûri, vieilli, qui a fait de moi un homme à 20 ans.
Allons, courage! refoulez vos larmes et ne vous abandonnez pas dans un chagrin qui pourrait abréger les quelques jours de tranquillité, de paix que vous trouverez auprès de mon petit frère quand il reviendra, lui; montrez-lui cette lettre qui devra lui faire comprendre que si je meurs tranquille, c'est que je pense bien à sa présence. Il saura adoucir par tous les moyens les jours heureux qui vous restent à passer ensemble.
Promettez-moi aussi de vivre heureux jusqu'au moment où le bon Dieu jugera que vous veniez me retrouver.
Peut être qu'un jour vous viendrez rechercher mes restes dans cette Belgique, la vraie, pas celle dont le sol a été foulé par d'impies barbares. Mon seul bonheur est de penser que vous viendrez me rechercher et qu'un jour je reposerai près de vous, à Marcey, que j'aurais tant souhaité revoir.
Faites mes adieux aux personnes amies, à tous ceux qui ne m'ont pas encore oublié.
Quant à vous, adieu, au revoir, mon bon papa, ma bonne maman. Je vous ai aimés, vous m'avez tout pardonné. Je vous embrasse pour la dernière fois bien bien fort.
Votre petit Henri mort pour la France.
Courage!
Lettre écrite par Albert JULHIEN, 6e Bataillon de Chasseurs Alpins, tombé au bois de Berthonval le 20 Décembre 1914.
19 Décembre 1914.
Mes chères tantes,
Si vous recevez cette lettre, mes chères tantes, c'est que, suivant mon pressentiment, l'attaque qui se prépare m'a été fatale. Si je vous confie la triste mission d'en avertir mes chers papa et maman, c'est que je sais que, dans la religion, vous saurez trouver les paroles de consolation qui leur seront si nécessaires en ces tristes moments et que votre grande affection vous dictera les précautions à prendre pour atténuer la douleur que leur causera certainement cette nouvelle.
Pour moi, j'ai la certitude d'avoir fait mon devoir de Français jusqu'au bout et c'est sans amertume que je fais à notre belle France le sacrifice de ma vie.
Notre cause est belle et elle triomphera certainement. Heureux ceux qui verront le triomphe, mais il ne faut point pleurer ceux qui y sont restés pour y contribuer, afin de ne pas diminuer la joie du triomphe.
Pourquoi ai-je pris tant de précautions ces jours-ci? Probablement que le bon Dieu a voulu qu'à vous tous j'aie le temps de lancer un dernier adieu.
Adieu, mes chères tantes, je mets dans mes caresses toute ma tendresse, et encore une fois je vous recommande ma chère famille. Dites-leur bien que ma dernière pensée a été pour eux et que, si je les ai précédés là-haut, c'est pour préparer la place où bientôt nous nous réunirons tous.
A vous de tout coeur.
BEBERT.
Lettre écrite par Pierre KIEFFERT, tombé au champ d'honneur.
Le 15 Avril 1917.
Mes chers parents bien-aimés,
Je n'ai que le temps de vous écrire ces quelques lignes, écrites avant mon départ vous savez où, je vous l'ai dit dans ma dernière lettre.
Je me remets tout entier dans la Providence divine, dans le coeur de Dieu. Puisse Dieu avoir pitié de vous et de moi, il a toujours eu pitié des nombreuses familles.
Ce soir, si je peux, j'irai une dernière fois le remercier de toutes les grâces qu'il nous a accordées jusqu'à ce jour. Oui, remercions-le ensemble et dans une fervente prière prenons confiance.
Je reviendrai, mais si toutefois le bon Dieu veut mettre fin à ma vie, ne pleurez pas, les vrais chrétiens ne pleurent pas puisqu'ils retrouvent ceux qu'ils ont perdus là-haut dans le ciel.
Je serai probablement longtemps sans vous écrire, cela dépendra, mais aussitôt que je pourrai le faire je vous écrirai un mot. Je n'ai pas changé de secteur depuis Verdun.
Donc, au revoir, chers parents, et confiance, priez pour moi, à bientôt.
Je vous embrasse tous deux, embrassez pour moi Simone, Jeannette,
Marthe, André.
Votre fils qui vous aime de tout coeur,
PIERRE.
Lettre d'Emile LACCASSAGNE, petit soldat de la classe 14, adressée à son patron chez lequel il avait été apprenti et ouvrier.
Du front, le 20 Septembre 1915.
Cher Monsieur Lasson,
C'est tout heureux que je viens de recevoir votre aimable carte. J'ai donné également de mes nouvelles à Madame Lasson, en réponse d'une carte que m'avait envoyée notre chère petite Nénette; vous en a-t-elle causé sur ses petites mignonnes lettres?
Je vois que vous vous êtes fait avec cette nouvelle vie et que vous êtes prêt à tout supporter pour contribuer avec toutes vos forces à la défense de notre chère Patrie.
Il faut que je vous gronde un peu!… Vous le permettez, n'est-ce pas?
Oh! ne tremblez pas déjà, car je ne suis pas trop terrible, allez.
Sur votre dernière lettre, vous me parlez de vos travaux, du rendement colossal que vous devez produire, de l'effervescence qui nuit et jour règne dans vos ateliers. C'est heureux, c'est beau, c'est merveilleux, c'est admirable. Et vous, quelle est votre déduction de tout cela? Que la guerre ne touche pas à sa fin, loin de là!…
Ah! non, par exemple, vous voyez de trop belles choses pour penser comme cela!…
Voyons, vous êtes là, vous voyez avec quelle rapidité le génie français se montre dans toute sa beauté et dans tout son développement.
Dans un an, la France a trouvé le moyen d'être plus prête que l'Allemagne dans quarante ans.
Chaque jour, notre puissance s'affirme davantage. Nos ennemis le sentent, et il faut que nous, depuis le simple pioupiou jusqu'au plus haut gradé, depuis le combattant jusqu'au peuple qui nous regarde et nous observe, il faut que nous sachions que nous sommes les plus forts.
On installe de nouvelles machines et aussitôt vous pensez: «tout cela prouve que la guerre ne tire pas à sa fin».
Que diriez-vous, si je vous disais, moi, que cela prouve le contraire?
Si l'on installe tout un machinisme nouveau, c'est sûrement pour fabriquer plus vite. Si l'on fabrique plus vite, c'est que les besoins se font plus pressants. Pensez-vous donc, si nous faisions une nouvelle campagne d'hiver, que nous n'aurions pas, en restant sur la défensive, le temps, pendant cinq ou six mois encore, de préparer des munitions en vue de l'offensive prochaine, et cela sans faire des modifications dans nos ateliers?
Il faut une fin prochaine à tout cela. Une seconde campagne d'hiver, c'est la ruine de l'Allemagne, la misère chez nous, la mort lente, triste, effrayante, des habitants de la tranchée, c'est une chose que l'on envisage, mais qui, pour moi, ne se fera pas.
Pour moi, d'un côté ou de l'autre, doit se tenter un grand coup, qui sera décisif. Si les deux partis résistent à ce choc formidable, qui sera le dernier, il ne nous restera plus qu'à attendre, à patienter, jusqu'à ce que l'Allemagne dise: «Eh bien!… j'en ai assez».
Mais cela n'arrivera pas, car que les Boches nous attaquent ou que nous le fassions, quand toutes les nations civilisées seront debout contre ce chef bandit du militarisme prussien, ils seront battus, c'est indiscutable. Ah! ce cri que le Juif Errant de la légende entendait retentir au-dessus de sa tête, chaque fois que, ruisselant de sueur, brisé de lassitude, il tentait de s'arrêter: «Marche». C'est à l'humanité tout entière que sa conscience crie aujourd'hui: «Marche à travers les obstacles, parmi les périls, malgré la mort, marche … sans repos, sans trêve, jusqu'au bout, jusqu'au bout, jusqu'à la victoire, jusqu'au sommet baigné de lumière d'où—le passé n'étant plus sous tes pieds qu'une ombre en train de s'effacer—tu verras se lever, dans un éblouissement, l'aube de l'avenir».
Comment vous l'expliquer, ce serait un livre à faire, mais tous ceux qui sont là au front le comprennent et le sentent bien. Vous verrez que pour Carnaval nous aurons presque fini. Vous serez chez vous, et j'espère bien manger un poulet avec vous. C'est entendu.
Allons, secouez-moi un peu tous ces gens-là qui se font un mauvais sang et qui voient tout sous un mauvais jour. Mais nous, qui sommes ici, nous sommes toujours contents. On s'encourage soi-même, on se dit ce que je vous raconte, on a le pouvoir de se persuader doucement, et c'est ce qui fait notre patience et notre calme.
Comprenez-vous notre secret?
Pour ce que je vous disais l'autre jour, c'est accepté. Je sais que je ne ferai pas cela comme qui s'amuse, ça m'est égal. Mais si je réussis, je sais bien qu'ainsi des camarades seront sauvés, et peut-être aussi de cela dépendra un heureux succès pour nos armes. Quand dois-je rentrer en action? Je l'ignore, mais enfin cela arrivera.
Je souhaite fort de réussir et, si je suis tué, je désire ne l'être qu'après avoir terminé mon travail.
Enfin, soyez tranquille, nous ferons tout notre possible pour obtenir le succès et nous réussirons. C'est égal, ce sera terrible, mais nous allons assister à quelque chose de beau.
Je vais terminer ma lettre, cher Monsieur Lasson, après vous avoir souhaité bon courage et en espérant vous voir bientôt.
Allons, adieu, bonne santé.
Vive la France!
EMILE.
Lettre écrite par l'Aspirant LAGORCE, Augustin-Pierre-Edouard, 89e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 25 Septembre 1916, à Bouchavesnes (Somme).
24 Septembre 1916, 6 heures.
Départ ce soir. Très probablement pour après-demain. Excellentes dispositions. Tout va bien et je me sens plein de confiance en Dieu et en moi-même.
Mille et mille baisers.
EDOUARD.
Lettre écrite par l'Aspirant Alexis LAMBLOT, 210e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 31 Mars 1917, à Koritia (Albanie).
15 Mars 1917.
Chers Parents,
Voilà cinq jours que le 210e attaque sur la rive gauche du lac de Prespa; le 6e bataillon, dont je fais partie, est parti l'avant-dernière nuit pour attaquer à son tour, mais a été rappelé à l'arrière au moment où j'allais aborder les Allemands avec ma section. J'ai été chargé par le commandant de protéger la retraite du bataillon.
Voilà la situation, pas brillante, il est vrai, mais pas désespérée; il est fort probable que nous repartirons à l'attaque cette nuit peut-être et je voudrais vous dire adieu avant.
Quand vous recevrez ces mots, je serai certainement mort.
Croyez que j'aurai fait mon devoir de Français et de chef comme tous ceux qui sont tombés jusqu'ici.
Je viens vous demander de me pardonner tout le mal que j'ai pu vous causer durant ma vie….
Je vous demanderai de conserver mon souvenir sur cette terre de France, où je n'aurai pas eu l'honneur de verser mon sang.
Au revoir, chers parents, ainsi qu'à tous mes parents et amis. J'espère vous revoir un jour au ciel.
Votre fils qui vous aime,
A. LAMBLOT.
Lettre écrite par le Sergent Victor LAMOTHE, 119e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 15 Mai 1917.
Chère Mère,
Si je tombe dans la lutte actuelle, tu ouvriras cette petite lettre, elle te donnera mon dernier baiser.
Mère chérie, sois fière de ton enfant, il aura fait son devoir jusqu'au bout avec courage et foi. J'ai donné ma vie à la France, ne pleure pas, ma mort est belle, est grande, je meurs content.
Adieu, mère chérie, merci de tous tes bons soins, que ta santé soit toujours bonne et grand soit ton courage.
Je t'embrasse une dernière fois.
Adieu, mère, adieu!!!
Ton fils qui t'aime,
VICTOR.
Jean DE LANGENHAGER appartenait à une famille de médecins, il se sentit attiré par vocation vers la médecine, et prit quatre inscriptions à la Faculté de Paris. Il achevait sa première année de service militaire, au Havre, quand la guerre éclata. Ayant obtenu de partir comme soldat dans le rang, et non comme infirmier, il fit avec son régiment la partie initiale de la campagne, Charleroi, la retraite, la Marne. Blessé le 7 Septembre 1914, à la bataille de la Marne (combat de Cougivaux), il passa de longs mois dans les hôpitaux de l'arrière. Sa blessure, quoique peu grave, était mal placée: il avait eu le pied fracturé, et une saillie osseuse, due à une consolidation vicieuse, gênait la marche. Les médecins voulaient le faire passer dans le service auxiliaire. Il s'y refusa, obtint de porter une chaussure orthopédique, qui corrigeait le vice de la démarche, et, maintenu dans le service armé, rejoignit enfin le dépôt de son régiment. Là il trouva sa nomination de caporal, qui l'attendait depuis la bataille de la Marne; mais bientôt, en exécution des ordres ministériels qui, pour combler les pertes du cadre des jeunes médecins, prescrivaient de rechercher dans les formations combattantes les étudiants en médecine, même pourvus de quatre inscriptions seulement, pour les nommer médecins auxiliaires, il fut promu à ce grade et renvoyé au front en cette qualité. D'abord affecté à un régiment territorial, qui gardait les lignes de l'Argonne, il passa, sur sa demande, dans un régiment de l'active, et il tomba, dans une attaque, frappé d'une balle en plein coeur, en suivant, dit la citation à l'ordre de l'armée dont il fut honoré, la vague d'assaut de son unité, pour secourir plus rapidement les blessés.
4 Avril 1917.
Mon cher Oncle,
Nous nous recueillons pour l'action prochaine, qui n'est un mystère pour personne. C'est assez proche. Pas du tout d'enthousiasme. Mais pas du tout de défaillance, ni même de défiance. La guerre est devenue presque une habitude, un nouveau genre de vie, pour mes camarades, et ils sont blasés. Ils ne vont pas joyeusement au feu, presque ivres d'avance d'une victoire certaine et décisive, comme ceux de Mesnil-lès-Hurlus, de Tahure, de Massiges. Ils comptent avec l'ennemi. Ils savent qu'on a déjà fait bien des tentatives coûteuses et infructueuses. Ils savent aussi que, fatalement, un jour viendra où une de ces tentatives sera suivie d'une grosse avance, et ils se disent: Ce sera peut-être cette fois-ci. Ce ne sera pas un élan de patriotisme et d'abnégation. Ce sera une tâche, presque un métier, résolument entreprise, poursuivie avec patience, avec conscience, avec un courage contenu et le souci de la mener à bien. Je trouve que c'est, après trente-deux mois d'épreuves, un très beau moral.
Quant à moi, j'ose à peine m'abandonner à l'espoir que je suis peut-être appelé à prendre ma revanche d'Août-Septembre 1914. Je suis content d'avoir enfin une raison d'être. Depuis que je suis revenu au front, il y a presque un an, l'évidence de mon utilité ne m'était pas apparue. Je vais enfin vivre de grandes heures. Pourvu que mes parents soient forts! J'aime autant les savoir à Paris, où ils pourront puiser chez vous un peu de réconfort.
Comment te dire, cher oncle Paul, à quel point j'ai été ému de savoir que tu tournais vers moi tes pensées et tes voeux. Comment t'en remercier, sinon en te disant que mon plus cher désir, si je reviens de la guerre, sera d'avoir avec toi de fréquents entretiens pour essayer de profiter de ta longue expérience des choses et des hommes, et de toute la philosophie que tu as amassée…. Je termine en t'envoyant toute mon affection, et en vous embrassant, tante Marie, Henri et toi, de tout coeur.
JEAN.
Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Claude LANGLE, tombé au champ d'honneur le 26 Septembre 1915.
25 Septembre 1915.
Mon cher Papa,
Si jamais cette lettre t'arrive, ce sera parce que je serai tombé glorieusement dans la grande bataille qui va achever le triomphe de la France. C'est de bon coeur que je donne ma vie pour la plus belle de toutes les causes. Je n'aurai que le regret de vous faire de la peine à toi et à maman. Je vous en supplie, ne pleurez pas; c'est si beau de mourir utilement! Nous sommes régiment d'attaque; les jeunes de la classe 15 vont montrer le chemin victorieux aux vieux.
Si tu as l'occasion d'écrire à Monsieur Canivinq, dis-lui de dire à mes camarades de Carnot de faire comme nous, de consacrer leur vie à notre beau pays de liberté, de se rappeler le cri de ralliement de 1915: «En avant pour la France!»
Je vous embrasse tous de tout mon coeur.
Claude LANGLE.
Lettre écrite par Raphaël LAPORTE, Aspirant au 215e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, à Crugny (Marne), le 28 Mai 1918.
Langres, 18 Mars 1915.
Cher Papa et chère Maman,
Je vous envoie tout simplement ce petit perce-neige, cueilli dans les jardins de l'hôpital le 16 Mars 1915, date bénie de mes vingt ans.
Vingt ans! l'âge tant désiré et tant regretté. A cette heure, je n'ose leur sourire. Que vais-je bien en faire de mes vingt ans? Aidez-moi, j'ai trop peur de les gaspiller follement et de les perdre à tout jamais.
J'ai bien réfléchi à toutes ces belles années passées. Plus j'y songe, plus je vous aime. Merci de tout coeur. Vous les avez faites belles, bien belles; vous m'avez gâté et à quel prix! Grand merci de votre petit soldat plein de reconnaissance. Mille fois pardon pour tous les soucis, les peines grandes et petites, les larmes que pendant ces vingt années je vous ai coûtés…. Pardon, je vous aime bien quand même.
Vingt ans, être soldat: c'est toute ma fortune en ce moment, et, malgré moi, de mon coeur à mes lèvres monte la belle phrase, le beau geste du zouave de Patay. Mon cher papa et ma bien chère maman, ne vous inquiétez plus si, dans quelques semaines, je tombe frappé en faisant mon devoir; j'aurai encore le courage de redire et de tout mon coeur:
Mon âme à Dieu, mes vingt ans à la France!…
Je vous aime.
Raphaël LAPORTE.
Lettre écrite par le Sergent LASCOUX, François-Pierre-Joseph, 412e Régiment d'infanterie, tombé au champ d'honneur, aux tranchées de la Miette, le 4 Octobre 1915.
Si vous recevez cette lettre, ce sera pour vous apprendre que je suis tombé au champ d'honneur et tombé en brave et en chrétien. Je dis en chrétien, car je suis prêt.
Je vous dis, non pas seulement au revoir, mais à Dieu, c'est là que je vous attends et que je vous donne rendez-vous, sûr de vous y retrouver un jour.
Soumettez-vous entièrement à la volonté de Dieu, qui a permis cet événement pour le plus grand bien de mon âme.
Regardez Marie au pied de la croix; comme elle, dites le Fiat!
Adieu, chère maman, consolez-vous en pensant que votre fils est mort en faisant son devoir et que sa dernière pensée aura été pour Dieu, pour la France et pour sa mère.
Rendez-vous … au ciel!
Même rendez-vous à tous ceux que j'aime.
Lettre écrite à sa soeur par le Sergent Jacques-Etienne-Benoist DE LAUMONT, du 66e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 25 Septembre 1915, à Agny-les-Arras.
24 Septembre 1915.
Ma chère petite Amie,
Je t'écris cette lettre à tout hasard; demain matin, à l'aube, vers les 3 h. 1/4, 4 heures, nous partons à la charge: c'est la grande, peut-être la victorieuse offensive, comme nous l'espérons tous, comme nous en sommes tous sûrs; nous devons percer et nous percerons, si ce n'est pas ici, c'est à côté que cela aura lieu.
Or, le 66e a l'honneur d'attaquer et le 1er bataillon en tête (le mien); je suis fier que le général nous ait jugés dignes de cet effort. Le sort est aveugle et peut me frapper, comme il peut m'épargner; tu peux être certaine que, dans l'un comme dans l'autre cas, je ferai mon devoir, tout mon devoir.
Si je suis tué, annonce-le à maman et à papa avec de grands ménagements; ma seule douleur, mon seul regret est que ma mort puisse vous faire de la peine à vous tous que j'aime tant; mais pourquoi pleurer, nous nous retrouverons un jour tous ensemble, un peu plus tôt, un peu plus tard. Et puis, n'est-ce pas la plus belle mort qui soit au monde, une mort utile, une mort pour un but, pour une idée, pour un idéal. Et dans le siècle médiocre où nous sommes, cela fait du bien de se dire: «Eh bien, moi, j'aurai au moins servi à quelque chose et j'aurai la mort qui me plaît le plus.»
Je veux être enterré là où je serai tombé. Je ne veux pas être enfermé dans un cimetière où l'on étouffe. Je serai mieux et plus à ma place de soldat dans la terre de France, dans un de ces beaux champs pour lesquels je donne ma vie avec joie, je vous le jure.
Cette lettre te parviendrait seulement dans le cas où il me serait arrivé malheur.
Je vous embrasse tous qui avez été si bons pour moi et que j'aime du plus profond de mon coeur.
JACQUES.
Lettre trouvée près du corps de Georges LE BALLE, Sous-Lieutenant au 151e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 22 Août 1914, à Barlieux, bataille de Pierrepont (Meurthe-et-Moselle).
22 Août 1914.
Mes chers petits Parents et Soeurettes bien-aimés,
Quand vous recevrez cette carte, votre petit gars ne sera plus. Faisant une patrouille avec 6 hommes, on m'a tiré une balle à quelques mètres, qui a rompu l'artère de la cuisse. Puis, abandonné, j'ai vécu encore vingt-quatre heures et je suis allé dans le sein de Dieu, où je vous retrouverai tôt ou tard. Ne pleurez donc pas trop et priez pour moi.
Allons! mes dernières pensées seront pour vous et pour Dieu.
Je vous embrasse pour la dernière fois bien longuement et bien tendrement.
Votre petit gars et frérot qui vous dit au revoir dans l'éternité,
GEO.
Extraits de lettres de l'Enseigne de Vaisseau de 1re classe Auguste-Charles-Jules-Marie LEFEVRE, mort héroïquement, le 27 Avril 1915, sur le Léon-Gambetta, torpillé à l'entrée de l'Adriatique par un sous-marin autrichien.
…Un jour, probablement, nous succomberons dans cette guerre sournoise que nous font les sous-marins, mais nous avons tous sacrifié notre vie à l'avance et nous ne sommes plus troublés.
…N'est-ce pas notre rôle de nous dévouer, de risquer notre vie? Que vaut-elle, après tout? N'avons-nous pas l'espoir d'une autre existence infiniment plus douce à ceux qui ont fait leur devoir ici-bas?
…De quel secours n'est pas la religion! Comme on la trouve belle, comme on l'aime, et comme elle réconforte!
Je communie très souvent, et j'y avais rarement trouvé de telles délices.
Cette guerre a une vertu morale très grande et il faut l'accepter comme un moyen de Dieu.
Peut-être, quand mon bateau coulera, aurai-je une angoisse atroce, insurmontable…. Mais, en ce moment, avec toute ma lucidité, sain de corps et d'esprit, je pense à cette heure sans amertume, le coeur en paix.
…Il aura appartenu aux enfants de vingt ans de régénérer la France. L'oeuvre accomplie, Dieu les rappelle à lui pour leur donner l'exquise récompense des martyrs.
…Priez un peu pour moi, non pas pour que le Ciel m'épargne, mais pour qu'il me fasse fort au moment du combat et à l'heure de la mort.
…Quand on est embrasé par la joie d'une vie future, on ne peut plus craindre la bataille.
Lettre écrite par le Sergent André LEGER, tombé au champ d'honneur, en 1915, devant Neuville-Saint-Waast.
Cher Papa,
Nous étions hier soir dans notre guitoune en train de faire une petite manille avec mes trois copains, lorsque mon caporal surgit à la porte: «André! un colis». Tout le monde pose à bas les cartes et tire son couteau de sa poche. Juge donc de notre bonheur: chaussons, mouchoirs, odeur, saucissons, sardines, pâtés, gâteaux, rhum, papier à lettres, enveloppes. Juge donc de notre joie.
Mais ce qui m'a fait le plus grand plaisir, cher père, c'est de m'avoir envoyé ta photographie et celle de la pauvre maman; aussitôt que je les ai vues, c'est immédiatement toute la maisonnée présente devant moi, et une intense émotion m'a surpris, c'est toute l'affection familiale dont je suis privé depuis trois mois qui brusquement s'est fait ressentir en moi.
Cela m'a ému et n'a pas affaibli mon courage. Au contraire, père, lorsque je monterai à l'assaut, je regarderai encore ta photographie, et elle me donnera tout ce que tu me dis par la pensée: «Courage! honneur! Vas-y en brave!»
Cela a augmenté mon ardeur, car c'est pour vous, pour mes frères et soeurs, tous les parents, que nous soldats faisons la barrière infranchissable devant laquelle les efforts des brutes et sauvages déchaînés viennent se briser. Et penser que c'est pour vous que je me bats, vous tous que j'aime tant, n'est-ce pas le plus grand encouragement qu'un soldat puisse recevoir?
Cher père, je te dis ceci tout naturellement, sans forfanterie, tu sais que nous subissons de grandes épreuves. Eh bien, tout ceci, vois-tu, pas une fois je n'ai regretté de le subir et au contraire je suis gai de souffrir, si quelquefois cela arrive, en pensant à la noble cause que nous servons. C'est dans ces sentiments que je puise mon inaltérable gaieté, que tu nommes courage. Oui, je veux être toujours gai, faire tous les sacrifices nécessaires avec bonne humeur, et si je reviens, car j'en ai le bon espoir, je pourrai dire: «Je n'ai jamais rien regretté à la Patrie!»
Les gâteaux d'Amélie sont excellents. Bons baisers à tous, j'écrirai demain à chacun en particulier. Soyez tous assurés de ma plus grande soif de triomphe et de mon impatience de vous embrasser tous bien fort. En attendant ce jour qui couronnera tous nos efforts et auquel il ne faut pas encore penser, patience, courage; on ne détruit pas en quelques jours un monstre de sauvagerie, patiemment édifié depuis quarante-quatre ans, mais, avec la ténacité, il finira par s'écrouler et, ce jour-là, l'horizon d'idéal et de liberté en sera bien éclairci.
Ayez comme nous confiance en la justice et l'immortalité de la France.
Ces jours-ci sont pour elle une de ses époques les plus glorieuses.
Vive la France!
ANDRE.
Lettre écrite par Jean-Marie LE GUEN, pour annoncer à sa mère la mort de son frère, quelques jours avant que lui-même ne soit tué.
En campagne, le 7 Octobre 1915.
Ma chère Mère,
Vous savez sans doute maintenant la triste nouvelle, puisque j'avais écrit à Tonton Louis pour lui demander d'aller vous annoncer cette nouvelle, qui a dû vous fendre le coeur à tous. J'ai trouvé qu'il valait mieux ainsi que de vous écrire directement, vous auriez ainsi du moins quelqu'un pour partager votre douleur, et la douleur partagée en commun se supporte plus facilement. Mon pauvre frère a été tué dimanche 3 Octobre. La veille, j'avais eu de ses nouvelles par un camarade qui lui avait parlé et il était toujours solide et confiant.
Dimanche au soir, on est venu m'avertir qu'il avait été blessé grièvement. Je suis parti aussitôt pour aller le voir, mais en route on m'a appris qu'il avait été tué sur le coup. C'est Marc GORREC, de Coat-Crenn, qui se trouvait à ses côtés, qui m'a donné les détails de sa mort. Un autre camarade et lui s'étaient creusé un gourbi pour pouvoir se mettre à l'abri et se reposer un peu, et il y avait à peine une demi-heure qu'ils s'y étaient étendus qu'un obus est tombé en plein sur leur abri et les a ensevelis. Marc et les autres camarades qui se trouvaient à côté se sont empressés de les dégager, mais, dix minutes plus tard, quand ils ont réussi à les dégager, il était trop tard, ils étaient morts asphyxiés. Yves était couché sur le côté, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fermés, sans aucune blessure et nullement défiguré. Ils avaient été surpris dans leur sommeil et avaient été étouffés sur le coup. Il est du moins mort sans souffrir et n'aura pas eu le sort de beaucoup d'autres qui, blessés, ont dû rester trois ou quatre jours sur le champ de bataille et mourir ensuite. Quand je suis arrivé là-bas, il était déjà enterré dans une tombe, tout seul, et non comme beaucoup d'autres qui sont enterrés dans le même trou. J'ai fait faire une croix sur laquelle j'ai fait inscrire son nom, sa compagnie, son régiment et la date de sa mort, d'un côté, en peinture et, de l'autre côté, son nom gravé avec une pointe rougie au feu. Il est enterré dans un petit ravin, à deux kilomètres environ au nord de Perthes, à droite de la route qui va de Perthes à Tahure. Prenez bien note de ces renseignements: vous pourrez ainsi le retrouver si je ne revenais pas moi-même et faire transporter son corps pour qu'il repose au milieu de la famille. Faites dire un grand service pour lui sans attendre que l'acte de décès vous arrive, car cela pourrait mettre du temps, surtout maintenant qu'il y en aura tant à établir. Ce n'est pas qu'il ait besoin de prières, car il est tombé un jour de victoire en faisant son devoir et il repose dans une terre reconquise aux Allemands par son régiment, et où ils ne mettront jamais plus les pieds, et l'aumônier nous a répété bien des fois qu'il n'y a aucun doute à avoir sur le salut de ceux qui tombent en faisant leur devoir.
A qui donc serait-il, le paradis, sinon à ceux-là? Mais, et c'est surtout ce que je tiens à dire à mes frères et à mes soeurs, nous ne pourrons jamais assez faire pour honorer la mémoire de celui qui nous a gagné du pain et qui était si bon pour nous tous. Je voudrais que dès maintenant vous fassiez faire une belle tombe ou du moins une belle croix en sa mémoire parmi la famille où on pourra le mettre un jour. J'ai reçu hier une carte de Tonton Jean qui me donnait sa nouvelle adresse. Je lui ai écrit aussitôt pour lui annoncer à lui aussi la triste nouvelle. Il trouvera cela bien dur aussi, car, comme moi, il est là-bas tout seul sans personne pour partager sa peine. Vous aussi vous aurez ce coup-là bien dur et rien ne pourra jamais vous consoler de la perte que nous venons de faire. Il nous reste cependant à tous une consolation, c'est de penser qu'il pourra un jour, quand cette terrible guerre sera finie, dormir son dernier sommeil au pays natal et que sur sa tombe nous pourrons aller lui dire que nous ne l'oublierons jamais. C'est la volonté de Dieu qui l'a rappelé à lui; du haut du ciel, il prie maintenant pour ceux qui étaient sur la terre l'objet de ses préoccupations et pour ses camarades qui combattent toujours, car ce sont les vivants qui ont besoin de prières. Priez pour nous tous et pour que cette terrible guerre finisse un jour.
Votre fils dévoué qui vous embrasse pour lui et pour son frère,
JEAN-MARIE.
Lettre écrite par Paul LEVEQUE, engagé volontaire à 17 ans, le 7 Septembre 1915, disparu près de Verdun, au 54e Régiment d'Infanterie, le 21 Juin 1916.
Belrupt, 19 Juin 1916.
Maman chérie,
Nous montons ce soir à Verdun. La bataille diminue sur ce front-ci. Il ne faut rien craindre pour moi; nous sommes prêts tous; vraiment, il est magnifique de voir de près l'enthousiasme de certains soldats qui paraissaient si fermés.
J'ai eu la grande joie de communier ce matin … te dire ce que j'ai été heureux de le pouvoir faire. Le bon Dieu décidera de mon sort, et au fond du coeur il faut dire: que votre volonté soit faite et non la nôtre.
Il faut te dire aussi que nous serons au moins dix jours sans écrire et sans avoir rien comme ravitaillement; ton colis m'arrive comme si Dieu l'avait permis.
Oh! ma maman, qu'il m'est doux de faire mon grand devoir d'homme, de soulager ainsi notre plus grande France; prie bien et reste ferme avec moi pour nous retrouver tous à la victoire glorieuse. Ton Paulo restera bon et deviendra meilleur encore; prions plus que jamais, que ton coeur soit haut et gai pour nous tous, que je le savoure encore comme le bon Dieu le voudra bien.
J'aurais voulu avoir quelques lignes de toi ce soir! mais tu n'auras pas non plus de mes lettres, il ne faut pas que tu t'ennuies!
Dis bonjour à Madame X… de ma part, je n'écris qu'à toi et n'ai le temps de rien.
Bons baisers à toi, à papa et de toi à tous.
Ton petit,
PAULO.
Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Georges LEVY, 3e Bataillon de marche d'Infanterie légère d'Afrique, tombé au champ d'honneur, au combat de Moronvilliers, le 17 Mars 1917.
Ma chère petite Maman,
Si cette lettre te parvient, c'est que je ne serai plus. Je veux que tu reçoives alors ce dernier adieu. Certes, ce n'est pas très gai de mourir à 22 ans, mais tu pourras être fière de moi comme je le serai moi-même.
J'aurai fait mon devoir et pour un israélite c'est deux fois plus beau. J'aurais voulu vivre pour te rendre heureuse, Dieu ne l'a pas voulu, que sa volonté soit faite. Je n'ai pas toujours été un fils modèle, mais mes bêtises m'avaient servi de leçon et j'aurais voulu te prouver combien je t'aimais!…
Avec ta pensée, je vais au combat et t'embrasse avec toute la tendresse et l'affection que j'ai pour toi.
GEORGES.
Lettre écrite par l'Aspirant LORMIER, 54e Régiment d'Infanterie Coloniale, tombé glorieusement au champ d'honneur le 15 Septembre 1918.
Aux armées, le 2 Septembre 1918.
Mon cher Papa,
Nous allons attaquer sous peu. La compagnie est en première ligne; si tu reçois cette lettre, c'est que je serai tombé au champ d'honneur, comme je l'ai toujours souhaité, car c'est la seule mort pour un soldat.
Je ne veux pas que l'on porte mon deuil, car il n'y a pas à pleurer dès l'instant que j'ai terminé ma vie en campagne et face à l'ennemi.
Je demande qu'on laisse mon corps là où je serai tombé, parmi mes camarades de combat.
Notre attaque sera dure, très dure, mais je pense qu'elle réussira quand même, ce qui permettra de libérer Monastir de ces êtres exécrés que nous aurons bientôt. Ma mort n'est rien si nous avons la victoire et si le drapeau français continue à flotter sur tout l'univers comme précédemment et si je ferme les yeux en voyant l'objectif atteint.
Je te prie de faire savoir ma mort aux parents, aux proviseurs des Lycées Henri IV et Michelet, ainsi qu'à Madame Magnien, à Brémont, par Rotter (Saône-et-Loire), et à mon camarade Henri Blin, dont les parents habitent 27, rue d'Ulm, à Paris (5e). Je te prie, en outre, d'annoncer au commandant ma joie de tomber à l'attaque, en tête de ma section et en contemplant le drapeau tricolore sur lequel vos têtes qui me sont chères apparaissent à la place des victoires, gravées en lettres d'or, de la France.
Encore une fois, je ne veux pas que l'on porte mon deuil, car j'ai 22 ans et l'on attaque, c'est-à-dire que j'ai fait volontiers le sacrifice de ma vie pour la victoire de mon pays et l'écrasement de l'hydre germanique.
Nous allons sortir dans peu d'instants, je pense en revenir et, si je meurs, ce ne sera pas sans avoir embrassé une dernière fois votre photographie qui est placée dans mon portefeuille. Je regarde aussi une dernière fois notre drapeau et le portrait du Maréchal Joffre, qui symbolisent la France et que je mets au-dessus de vous, mes chers parents, car c'est pour elle que je mourrai au champ d'honneur.
Vive la France!
Adieu, mes chers parents.
LORMIER.
Lettre écrite par le Sergent Marcel DE LOSME, 116e Chasseurs Alpins, tombé pour la France, le 26 Octobre 1916, sous le fort de Douaumont (Verdun).
14 Octobre 1916.
Maman chérie, chers tous,
Ce soir, pendant la manoeuvre, je relisais vos lettres si chères. Quel bon temps elles me font passer!… Tous ces petits détails que vous me racontez, bien loin de m'ennuyer, me font vivre avec vous. Les bruyères de Nans iront rejoindre les lis séchés dans mon carnet de route, et ainsi je me raccroche à toutes ces choses qui sont pour moi comme le souvenir du Paradis perdu et comme un aperçu de la terre promise.
Parfois je rêve aussi, couché sur les coteaux meusiens arides sous le ciel gris … je rêve, car dans les manoeuvres actuelles on ne marche pas beaucoup, et alors c'est la vision, si vive qu'elle semble réelle, de vous tous dans les lieux que j'aime tant. Je vous vois, en ce moment, tous réunis, faisant, le soir, la promenade de Lorges, alors qu'au-dessus des rochers gris la première étoile brille dans le ciel encore clair.
Je vous vois, plus tard, à la veillée, autour de la table de famille, plongés dans la lecture des journaux…. J'entends l'appel de vos voix dans le jardin. Alors je me laisse bercer par des rêves de paix et de tendresse.
Mais, tout à coup, un appel de sifflet me réveille au milieu de la guerre et de son attirail … et je suis la voie que le devoir m'a tracée.
Je la suis volontiers et sans regret, fortifiant au contraire cette volonté qui nous est si souvent nécessaire…. Je ne regrette rien, non rien, quelque pénible que soit ma vie parfois. Je sens que c'est là ce que je devais faire et que je suis bien à ma place, et la satisfaction de faire son devoir est encore quelque chose.
Et puis ce rude contact est une bonne chose: il faut avoir souffert physiquement pour être solide; il faut souffrir moralement pour avoir la notion exacte de la vie et avoir l'âme haut placée.
Je sens qu'à ces deux points de vue j'ai fait d'immenses progrès. Quelquefois, quand, le barda sur mon dos, je chemine sur les interminables routes, je songe que vous me prédisiez que je n'irais pas bien loin en pareil équipage et que je supporterais fort mal la vie militaire, et, ma foi! je donne un démenti assez catégorique à ces craintes. Quant au moral, j'étais trop heureux et incapable d'un effort de longue haleine. J'ai pris l'habitude de ne pas me rebuter aux désillusions; parce qu'il le fallait, j'ai fait par volonté ce que je rêvais de faire par enthousiasme….
J'entends la musique qui, sur la place de l'Eglise, joue une marche entraînante au rythme des chasseurs, et je vois notre retour triomphal après la victoire, sur les boulevards de Nice, au milieu des pavois et des fleurs. J'entends le bruit des cuivres dans le tumulte des vivats, je vois les baïonnettes brillantes et les visages heureux de ceux qui retournent.
Je vous vois sur un trottoir attendant le défilé, puis vous mêlant à la foule qui suit enthousiaste, en cherchant Marco.
Et puis, voilà Marco qui passe, aussi heureux de ce qu'il a souffert que de la joie immense du retour.
Ah! quelles belles expansions!
Quelles extravagances ne ferai-je pas?
Oui, mes chéris, ça viendra, encore un effort et puis ce sera le retour triomphant!
Marcel DE LOSME.
Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Max MAGNUS, 1er Régiment Etranger, tombé au champ d'honneur, à Florina (Macédoine), en 1916.
23 Septembre, 12 h. 45.
Ma chère Bérénice,
Depuis quatre jours, nous sommes au feu sans nous déchausser ni nous déséquiper. Il fait aujourd'hui un temps splendide. Je me sens très fort et très vigoureux. Nous allons attaquer dans quelques instants. Si je suis tué, mes dernières pensées seront pour toi.
Je t'embrasse.
Max MAGNUS.
Lettres du Commandant IMHAUS DE MAHY, officier en retraite, qui a repris volontairement du service à 60 ans, tué héroïquement à Verdun, à 62 ans, le 30 Mars 1916.
28 Mars 1916.
A sa Femme.
…Bombardement effroyable. De temps en temps, j'apprends que quelqu'un ou quelques-uns de mes bien-aimés petits soldats, fils de femmes de France et mères éplorées, sont tués ou blessés. L'assaut peut venir d'un moment à l'autre. J'ai choisi mon P.C. dans la tranchée au centre de l'attaque, puis mon dernier réduit où, entouré des derniers défenseurs, je lutterai jusqu'à la mort. Ton mari, ma chère femme, sera digne de nos enfants, des DE MAHY, des DE LA SERVE. S'il tombe, ce sera face à l'ennemi, ce sera la plus belle des morts. Vous que je laisse, je vous plains. Quant à moi, mon sort sera digne d'envie. Celui qui meurt ressuscite. Vive la France! A toi de tout coeur. J'ai la conviction de retrouver des êtres adorés….
A ses deux plus jeunes Fils après la mort de son Fils aîné.
…Vous serez dignes de vos devanciers qui ont regardé la mort en face, leur sang fécond a arrosé la terre de France. Nos bien-aimés sont entrés dans l'immortalité. Comme eux, vous frapperez fort et vous tomberez s'il le faut sans peur, sans reproche, face au ciel qui vous attend. La cause de la France est celle de l'Univers. Gloire à notre France immortelle….
…Notre force morale vient de ce que nous défendons non seulement notre sol et nos libertés, mais encore les droits imprescriptibles de l'Humanité contre la plus odieuse des machinations qui sera renversée. Mais ce résultat exige un holocauste sanglant.
Extraits de lettres écrites par le Sergent André IMHAUS DE MAHY, 5e Régiment d'Infanterie Coloniale, engagé volontaire, disparu le 29 Septembre 1915, à Souain (Champagne).
…Il m'est impossible de vous exprimer ma grande satisfaction de servir la Patrie. Je suis heureux de faire mon devoir….
…Mes chers parents, je montrerai que j'ai une Patrie pour laquelle nous devons nous donner, que j'ai la qualité d'être Français, que j'ai un nom. Je me montrerai digne de vous, de mes frères, et je n'oublie pas que je dois en venger un. Je ne commettrai jamais de cruauté….
Fragment de lettre écrite par le Sergent Emile IMHAUS DE MAHY, engagé volontaire, disparu le 29 Septembre 1915, à Souain (Champagne).
«Nous sommes prêts aux prochains sacrifices. Tout le monde fait son devoir sans broncher et avec honneur».
Extrait de lettre écrite par François IMHAUS DE MAHY, Caporal au 22e Régiment d'Infanterie Coloniale, engagé volontaire, blessé mortellement, le 27 Août 1914, à Stenay.
«Je suis heureux de mourir en ayant fait mon devoir.»
François IMHAUS DE MAHY.
Fragment de lettre du Capitaine Georges IMHAUS DE MAHY, 33e Régiment d'Infanterie Coloniale, tombé au champ d'honneur, le 29 Juillet 1918, à Romigny (Marne), après son père, son frère aîné et la disparition de ses deux plus jeunes frères.
«…Nous avons tous fait le sacrifice de notre vie….»
Georges IMHAUS DE MAHY.
Dernière lettre du Capitaine Henri MARQUIZAA, tué devant Loos (Belgique), le 20 Octobre 1915, à sa mère.
Chère Maman,
Si je meurs à la guerre, sache que mes dernières pensées auront été pour le bon Dieu, pour la France et pour toi.
Pour le bon Dieu à qui je demande de me mettre en état de grâce.
Pour la France que j'aurais voulu voir victorieuse.
Pour toi enfin que j'adorai et que j'aurais voulu embrasser avant de partir.
Ton HENRI.
Lettre écrite par le Caporal Léon-Roger MARX, 4e Zouaves, tombé au champ d'honneur le 27 Juin 1917.
J'ai découvert la beauté simple de cette volonté de tenir, de résister à sa sensibilité, de se dominer. Ne crois pas que cela m'ait rendu plus dur; mais j'ai été très content de voir que j'arrivais à ne plus craindre la tristesse, à ne plus me laisser noyer par elle, comme j'ai su, et je t'assure que j'en suis fier, n'avoir jamais peur du danger. Cet équilibre, je voudrais le garder toute ma vie sans pour cela que ma sensibilité s'amoindrisse….
Ne te frappe pas pour les bonnes années qu'on a passées si loin; d'abord, la France est si belle et nous a valu une si admirable formation morale et esthétique! Enfin, nous apprécierons mieux encore notre bonheur pour avoir vu et pressenti tant de choses tristes … tristes, tu sais.
Cette vie éreintante, je l'ai voulue et elle est celle que je devais mener…. Je me trouve, ce matin, presque calme et sans tristesse, plein de force et de clarté en moi. Je pense qu'on est heureux de se sentir valide, au pied, pour ainsi dire, de son devoir; et vraiment rien ne me fait peur tant que je me sens fort et comme fier.
Lettres de Roger MEYER et de Raymond LOUIS, tombés au champ d'honneur, le 23 Août 1914, dans une petite maison d'Hanzinelle (Belgique) qu'ils avaient mission de défendre.
Quand la mère et belle-mère des deux soldats est allée, en 1919, en Belgique, pour tâcher de parvenir à les reconnaître, la femme qui habitait la maison, dans laquelle un obus les a tués tous, a remis en pleurant à Mme LOUIS un petit bout de papier qu'elle a trouvé dans la poche d'un jupon, en rentrant chez elle après l'armistice, et sur lequel étaient tracées les lignes ci-dessous:
Monsieur, Madame, chers Alliés,
Nous sommes 15 petits soldats français barricadés dans votre maison. Nous y sommes entrés précipitamment et force nous a été de faire des dégâts; nous en sommes très fâchés pour vous, mais il nous est impossible de faire autrement. Avant de mourir pour la France, pour la Belgique, nous vous réitérons nos regrets et vous saluons.
LOUIS.
Le 20 Août 1914.
Bien chers Parents, Frères et Soeurs,
Les deux bonnes lettres de père m'ont causé la plus grande joie et c'est avec un plaisir toujours nouveau que je les lis et relis aux moments où l'esprit se repose de cette vie un peu ahurissante et mouvementée. Depuis cinq jours, nous marchons, nous marchons sous la pluie, le soleil, les nuages de poussière. Nous faisons à peu près 25 kilomètres chaque jour, sans voir autre chose de tous côtés que des fantassins, des zouaves, des tirailleurs sénégalais, des cavaliers, des artilleurs, bref tout ce qu'un pays comme le nôtre peut aligner contre les lâches et barbares Allemands.
Depuis trois jours, nous sommes en Belgique, et l'accueil si chaleureux et si hospitalier de la population nous réconforte et nous donne des jambes et du coeur à l'ouvrage. Ce ne sont qu'acclamations sur notre passage; on nous donne des fleurs, des drapeaux, des rubans; les seaux de café, de bière, de cidre sont alignés sur le pas des portes, on distribue à profusion d'immenses tartines de beurre et de confitures, des cigarettes, des cigares.
Nous trouvons dans les villages la plus large hospitalité. Jusqu'à présent, je n'ai connu le lit dans la paille que deux fois. Vous voyez que nous n'avons pas lieu jusqu'à présent de nous plaindre. D'autre part, les succès journaliers des armées belges et françaises nous donnent confiance et espoir. Nous sommes maintenant à peu de distance de l'ennemi, et il est fort probable qu'aujourd'hui nous aurons le baptême du feu. Je vous assure que je n'ai aucune appréhension. Que voulez-vous, c'est au petit bonheur; j'ai toujours eu l'idée que nous en reviendrons; si le contraire se produit, ma foi, vous pourrez avoir la certitude que nous y sommes allés gaiement, sachant que nous travaillons pour le bien-être de tous ceux qui resteront et qui seront à jamais débarrassés de ce fléau germanique qui empoisonne le monde depuis quarante ans.
Quelle fête à notre retour! Nous aurons à célébrer les victoires françaises, la joie du retour et la venue au monde du cher petit que nous attendons avec tant d'impatience et que je voudrais tant avoir connu avant de partir.
Enfin, l'avenir nous réunira tous, plus unis et plus joyeux que jamais. Je vous donnerai bientôt d'autres nouvelles; communiquez celles que je vous donne à tous ceux qui me sont chers.
Je vous embrasse tous, bien chers parents, frères et soeurs que j'aime tant, avec toute l'affection de mon coeur de soldat français.
Vive la France et à bientôt la joie du retour.
Votre fils qui pense toujours à vous,
ROGER.
Je joins un petit mot à la lettre de Roger, à mon vieux frangin, pour vous assurer de notre inséparable amitié et vous envoyer, à vous et à tous les vôtres, mon plus affectueux souvenir. Ayez confiance, nous reviendrons tous deux. Dieu ne nous abandonnera pas. Si toutefois le sort nous désignait, vous auriez la satisfaction de savoir que c'est pour votre bien-être à tous que notre sang aurait été versé.
Encore une fois, soyez tous courageux comme nous-mêmes en cas de malheur et recevez encore mes affectueuses amitiés.
RAYMOND.
Dernière lettre du Lieutenant René MONIER, du 43e Régiment d'Infanterie Coloniale, mort pour la France, le 28 Septembre 1915, à Givenchy.
Le 11 Septembre 1915.
…L'heure n'est pas aux discours, à la phraséologie. Le vocabulaire de l'héroïsme épistolaire est d'ores et déjà épuisé et je n'ai garde de vous laisser une de ces belles lettres in extremis en «trémolo majeur», du genre de celles qui trouvent place chaque jour dans nos quotidiens en mal de copie.
Inutile de vous redire ce que je fus pendant ma vie, vous le savez, je ne vous ai jamais rien caché.
Inutile de vous dire ce que je serai devant la mort, au champ d'honneur, vous le devinez ou d'autres vous le diront.
«Mourir pour la Patrie est le sort le plus beau». Ce n'est pas moi qui l'ai dit; mais je tiens du moins à tirer de cette vérité universellement acceptée toutes ses conséquences logiques. Donc:
1° Pas de larmes! On ne pleure pas un être que l'on sait avoir joui du sort le plus beau.
2° Pas de deuil, mon désir est formel et devra être respecté.
3° Ni discours, ni fleurs, ni couronne sur ma tombe … mais un simple drapeau!
Je lègue mon sabre et mon épée à papa, qui les mettra en panoplie dans son bureau pour symboliser les deux états où je sus, grâce à l'exemple qu'il m'a donné, faire droitement et simplement mon devoir.
Lettre de MONNIER, Charles, 217e Régiment d'Infanterie, 4e Compagnie de Mitrailleuses, tué à Locre (devant le mont Kemmel), le 31 Mai 1918.
Mai 1918.
Parents chéris, Soeur et Frère,
Quand vous recevrez cette lettre, je ne serai plus.
Ne vous désolez pas trop, chers parents; Dieu m'appelle à lui; la Patrie demande mon sang; volontiers je le donne, après tant d'autres.
Ne vaut-il pas mieux mourir jeune, au cours d'une bataille qui peut-être décidera du sort du monde, de la belle mort du soldat et ne pas affronter tous les chagrins, toutes les peines dont la vie est remplie?
J'ai fait toujours courageusement mon devoir; vous pouvez être fiers de moi, je n'ai pas failli à ma tâche de bon soldat. Cela m'a été assez facile: je n'ai eu qu'à mettre en pratique les fiers et patriotiques principes que vous m'avez toujours inculqués.
Je n'ai pas toujours été un fils bien docile. Oubliez-le, car j'étais jeune.
Avant de vous quitter, je vous souhaite, parents adorés, une vieillesse tranquille, après une vie de labeur comme la vôtre vous avez droit au repos.
Et toi, chère soeurette, j'espère que Dieu exaucera tes voeux et que tu vivras heureuse auprès de celui que ton coeur aime.
Petit frère, sois obéissant, travaille avec ardeur afin de devenir un fils faisant honneur à ses parents.
Une pensée pour tous nos parents.
A vous tous, ma famille, une dernière fois, adieu.
CHARLES.
Lettre écrite par le Sergent Georges NICOLET, pasteur de l'église réformée évangélique de Mont-rouge, 66e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 20 Février 1915.
1er Février 1915.
Mes chers Parents,
Je viens de prendre une grande décision. On manque de sous-officiers dans les régiments d'infanterie et le ministre en a demandé chez nous. Personne ne voulait s'offrir. Il m'a semblé que c'était plus à moi qu'à tout autre à donner l'exemple et je me suis fait inscrire. Entraînés par mon exemple, un caporal et trois hommes de mon groupe se sont fait inscrire à leur tour et maintenant le branle est donné. J'espère que ma décision ne vous peinera pas trop et que vous comprendrez qu'il y a des circonstances où un homme courageux ne peut pas s'empêcher de payer de sa personne. D'ailleurs, je ne suis pas beaucoup plus en danger dans un régiment qu'aux brancardiers de corps, car on nous laisse de plus en plus à bonne portée des canons allemands.
…Mais la question est plus haute. Il faut en finir avec les Allemands et on n'en finira que si, au printemps, chacun donne à sa place et selon ses aptitudes son coup d'épaule, et pour en finir la France a besoin de réunir dans un faisceau tout ce qui lui reste d'hommes courageux et capables de conduire ses soldats.
Je vous écrirai le plus souvent possible, ne vous inquiétez pas. Je me suis déjà tiré sain et sauf de tant de situations périlleuses que je suis convaincu qu'il en sera ainsi jusqu'au bout et que je vous reviendrai en bonne santé à la fin de la guerre, c'est-à-dire bientôt, car je ne crois pas que cette guerre dure encore de longs mois, comme le disent les journaux.
Je vous envoie mes plus affectueux baisers.
Georges NICOLET.
P.-S.—J'ai bien reçu le quatrième mandat de 50 francs. Le paquet de sardines ne m'est pas arrivé.
Lettre écrite par le Sergent Maurice NINORET, 123e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 7 mai 1916.
4 Mai 1916.
Chers amis,
Ma lettre, aujourd'hui, a un caractère spécial; je vous l'écris du fort de S—— où 9e et 10e sommes arrivés cette nuit. Même vue à 10 kilomètres, l'impression colossale de la lutte qui se déchaîne devant Verdun ne peut être comparée à l'effroyable réalité. Pauvre 123e, d'ici à huit jours, il sera bien maigre. Hier soir seulement, pour faire la relève sur les pentes sud de Douaumont, au cours de la traversée du bois de la Caillette, ou plutôt de ce qui le fut, le 10e bataillon a beaucoup souffert; qu'il me suffise de vous dire que le lieutenant Verron a été tué, le capitaine Missaut blessé de nouveau, etc., etc…. Nous-mêmes avons eu à traverser pour nous rendre ici, à 1.800 mètres de la première ligne, des rafales de leurs gros obus et une chance réelle nous a seule permis d'en sortir indemnes.
Ce soir, nous allons renforcer le bataillon déjà en ligne et, malgré tout mon courage, qui n'est pas amoindri, j'appréhende cette galopade à la mort. Il faut les vivre, ces minutes, pour en comprendre toute la tragique angoisse; tout sent le carnage: par ici, l'air est empesté d'une odeur de charnier.
Et pourtant notre artillerie nous montre bien sa terrible puissance par son fracas ininterrompu. Nous ne resterons point longtemps ici, car c'est le coin le plus terrible du secteur de Verdun. Tous les régiments qui s'y succèdent n'y font souvent pas plus de huit jours; à ce moment, si je suis encore debout, je vous enverrai une carte….
Soyez persuadés que ma façon de vous écrire ne m'est pas inspirée par un sentiment de crainte, mais bien parce que je suis logique avec moi-même, mais parce que dans cette fournaise l'importance de mon devoir m'apparaît précise et que tous mes efforts tendront à l'accomplir, pour notre chère France, jusqu'à mon dernier soupir.
Chers amis, je vous embrasse, permettez-moi ce bonheur.
A bientôt, et vive la France!
M. NINORET.
Lettre écrite par Victor-Désiré-Joseph OLLAGNIER, tombé au champ d'honneur le 20 Juillet 1915.
14 Juin 1915.
Mes bien chers Parents,
Je viens de recevoir votre lettre du 10 Juin et j'y réponds immédiatement. Nous sommes aujourd'hui au repos sur place à Gaschney. Ma santé est toujours excellente, je ne puis demander mieux à ce sujet-là; au moral, il en est de même.
Je suis un peu inquiet au sujet de maman; papa me dit que chaque jour elle se décourage un peu.
Il ne faut pas de cela, au contraire; malgré les soucis de l'heure présente, il ne faut songer qu'au but poursuivi. Je crois qu'aujourd'hui nous tenons la main sur les Boches. En particulier dans le secteur, ils ont peur de nous, et l'heure n'est pas éloignée où nous allons leur passer une triquette quelque chose de soigné. Tous les jours, au contraire, je suis plus confiant dans l'avenir, et ce n'est pas un sentiment unique, personnel, c'est aussi le sentiment vrai de nos chefs, de mes camarades.
On les aura, on veut les avoir. Mais il ne faut pas se leurrer. Pire que les poux qui se collent partout, ils se cramponnent; mais maintenant c'en est fait: on leur passera sur le ventre et demain nous verrons se lever devant nous une ère de bonheur. On sera d'autant plus heureux que notre bonheur aura été payé plus cher. Quelle satisfaction n'aurons-nous pas au retour!
Ne serez-vous pas, et maman aussi, très fiers après la guerre de vous dire, de pouvoir dire à tous: mon fils, notre enfant, a fait son devoir; et moi-même, auprès de vous, je marcherai la tête bien haute, fier de pouvoir chanter bien haut: «Dans cette lutte gigantesque, j'ai pris ma part, j'ai collaboré à cette oeuvre immense, j'y ai trempé mon courage, éprouvé mon énergie», et je ne souhaite qu'une chose, pouvoir dire jusqu'à la fin, comme je puis le faire aujourd'hui, jamais mon courage ni mon énergie n'ont faibli.
Je dirai même, mais ceci comme un enfant cause à ses parents, en pleine intimité et en toute franchise, et sans forfanterie de ma part: Si vous saviez comme je suis heureux, étant chef de section, de sentir autour de moi mes cinquante lapins qui ont en moi une confiance absolue. Il est une chanson bien douce à mon âme quand j'entends leurs conversations après une petite affaire, le soir au bivouac: «Avec le sergent Ollagnier, ça c'est un gars, j'irais n'importe où»; c'est un caporal de ma section qui disait cela. Eh bien! voyez-vous, je l'aurais embrassé, c'était aussi bon pour moi que si devant la brigade on m'eût donné la médaille militaire.
Malgré cela, n'ayez point trop d'inquiétude, je sais que j'ai non seulement à me garder pour vous, pour Germaine, mais aussi que les cinquante hommes de ma section ont aussi des mères, des femmes, des enfants.
Donc, je vous en prie, bien chers parents, pas de défaillances, même d'une minute. Ce serait m'ôter de mon courage, de ma confiance que de savoir que là-bas, bien loin, à la maison, maman se désespère.
J'attends une lettre dans laquelle maman me dira elle-même qu'elle a repris le dessus, et m'exhortant à avoir confiance.
Adieu, bien chers parents, recevez mes plus tendres embrassades.
OLLAGNIER.
Lettre écrite par le Sergent OUDET, Georges-Adolphe, 46e Régiment Territorial d'Infanterie, tombé glorieusement à l'ennemi, le 24 Août 1915, au bombardement de Nisslessmath.
20 Août.
Ma chère petite Lulu,
Je reçois bien tes lettres. En est-il de même des miennes pour toi? Je ne le pense pas, elles doivent subir un retard considérable depuis qu'il nous est permis à nouveau d'écrire sous enveloppe fermée, car, ne pouvant s'assurer de l'observation stricte des consignes imposées aux militaires que très difficilement, l'autorité supérieure les retarde afin que, lorsqu'elles parviennent aux intéressés, les renseignements donnés ne puissent être nuisibles aux mouvements ordonnés; mais enfin tu les recevras. Dans cet ordre d'idées, je puis donc te parler de ma vie de soldat, mais sans détails, tu dois le comprendre.
La guerre actuelle est une guerre où toute l'intelligence de l'homme est mise à épreuve sous toutes ses formes: se masquer, c'est l'attention de toutes les secondes; se démasquer, c'est le courage à l'instant choisi; se garantir est un devoir, tout comme ricaner à la mort comme il le faut en est un autre. Puisque ton coeur de femme est assez stoïque, je vais te donner avec la plus grande sincérité, dénuée d'aucune ficelle, des épisodes. Je vois des choses qui vont te laisser rêveuse.
Rien en ce moment et depuis une demi-heure déjà, et cela va durer tout le jour. Je t'écris au son d'une musique militaire en plein centre d'action—c'est fou—non, c'est sublime. Ici, la mort se fait en plein champ. On salue celui qui tombe par une salve ou par une marche qui hurle: «En avant!» On ne pleure pas les morts, on les élève aux nues sur des ondes sonores qui relient le coeur de l'homme aux confins du ciel…. Une civière passe, on salue et on chante la gloire aux héros, on fait des funérailles de soldat; il semble que celui qui vient d'entrer dans le repos éternel vient d'illuminer le bataillon d'un rayon de gloire de plus. Jamais une larme, jamais un sanglot, un cri immense des canons qui crachent, des cuivres qui sonnent—Vive la France!—Quand le silence se fait, la civière a marqué sa trace lumineuse dans un sillon de têtes nues où l'imagination a tracé la route du devoir.
Hier, j'ai vu, écouté et regardé six hommes à béret montagnard, qui jouaient une banque endiablée, car ici l'argent compte à peu près comme les haricots que l'on joue en famille; pour placer les cartes, ils avaient une planche ronde ou plutôt ovale; un éclat d'obus gros comme une noix tombe au milieu de la planche, crève une carte…. J'étais à un mètre d'eux, je suivais sur leurs visages non pas les émotions que le jeu pouvait y mettre, car il y a longtemps que leurs muscles sont voués à l'impassibilité, mais la trace des rires que les saillies, les lazzi pouvaient entraîner, je les ai vus tous comme l'objectif le plus pur pouvait les prendre et voici ce que j'ai vu: l'un d'eux, celui qui distribuait les cartes, a pris la carte crevée, qui désormais allait se reconnaître, et a dit une seule parole: «Salauds!» Aucun des six hommes n'a interrompu son jeu; l'un des cinq autres a dit: «Donne-moi une carte». Et la partie a continué sans qu'une parole de fanfaronnade soit ajoutée. J'ai regardé ces hommes et, moi que tu connais, j'ai rougi … j'ai rougi pour moi-même qui venais de saluer l'obus avec un serrement de coeur, j'ai rougi pour mon courage de jeunesse que j'ai un peu oublié dans la quiétude du foyer, j'ai rougi pour mes nerfs encore indomptés et, une larme de rage au fond du coeur, j'ai fait le serment de forcer ma carcasse humaine à faire arrêter mon coeur plutôt que de le sentir battre pour autre chose que pour la cause que nous défendons. Ces hommes sont au feu pour la plupart depuis un an et la mort ils ne s'en soucient guère. C'est eux qui sont devenus des hommes malgré leur jeunesse et c'est nous qui sommes des enfants; mais déjà nous nous ressaisissons au contact de tant de vaillance et la meilleure des preuves c'est que la nuit, moi et mes compagnons, nous dormons du sommeil du juste et qu'avec le temps, nos nerfs obéissent à nos cerveaux.
Quant à l'avenir, il est certain que l'Allemagne est vaincue, que le soleil luit. Ceux qui en douteraient peuvent toujours prendre un billet d'aller et retour pour le front. Ici, plus rien des doutes, des torpeurs, des angoisses; rien que du soleil dans l'âme, même dans la brume; de la joie, même dans le malheur, et des fêtes sublimes, même dans la mort!…
Lettre écrite par l'Adjudant Paul OUDIN, 128e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 12 Mai 1916.
A vous, chers et bons parents, mes dernières pensées.
Je ne puis trouver d'accents assez forts pour vous remercier des bons soins dont vous m'avez entouré.
Je vous sais à l'abri du besoin et si je tombe ce sera ma consolation.
Mille fois merci et tendres baisers.
POLO.
Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Laurent PATEU, 141e Régiment d'infanterie, tombé au champ d'honneur, le 15 Juin 1915, à Notre-Dame-de-Lorette.
Rouge-Croix (Pas-de-Calais). 4 Novembre 1914.
Ma Femme bien-aimée,
Mes Enfants chéris,
Si vous recevez cette lettre, je ne serai plus; mais je vous défends de pleurer. A cette époque où les enfants de la France versent leur sang, le mien n'est pas plus rouge que celui des autres. Vous supporterez d'autant mieux votre douleur que vous vous direz avec une inexprimable fierté que j'ai payé ma dette à la plus belle Patrie du monde et que je suis mort pour elle. Levez la tête bien haut, on doit vous saluer bien bas!
Tu m'as souvent recommandé, ma femme adorée, d'avoir du courage. J'avais le mien propre et celui que tu m'as donné. Je te les adresse tous deux pour t'aider à supporter la douleur. Je t'ai toujours aimée, mon Angèle chérie, malgré mes quelques rares moments d'emportement, je ne t'ai jamais oubliée et j'aspirais, mon Dieu! avec quelle ardeur, au bonheur du retour. Je ne te laisse rien que mon souvenir et je partirai tranquille car tu le garderas autant que la vie, je le sais. Nous nous aimions trop. Raidis-toi, ma petite femme, je te laisse nos enfants et c'est à eux que je m'adresse maintenant.
Mon petit Vonvon, tu as déjà onze ans et demi, tu es une grande fille, tu seras avant peu une petite femme. Tu te souviendras de moi mieux que le pauvre Dudu. Tu me connais, tu sais ce qui me plaît et ce qui me déplaît. Eh bien, dans tous les actes de ta vie, demande-toi bien avant d'agir ce que penserait le pérot s'il était là.
Aide la mérotte de toutes tes forces, aide-la dans tous les soins du ménage; tu sais ce que je te reprochais bien doucement parfois: Corrige-toi, deviens une bonne petite femme de ménage et surtout, oh! surtout, mon petit Vonvon adorée, rappelle-toi combien je t'aimais et, je t'en supplie, sois toujours honnête.
Et toi, mon petit Dudu, à tes deux ans et demi on perd vite le souvenir. Tu parles encore de moi parce que la mérotte et soeur t'en causent, mais tu m'auras vite oublié. Pourtant, lorsque tu seras plus grand, tu te rendras compte que tu avais un pérot que tu appelais en ton doux zézaiement pezot chéri, et qui t'aimait ainsi que ta soeur de toute son âme. Apprends vite à lire pour déchiffrer toi-même ce que j'écris aujourd'hui. Sois d'abord un petit garçon bien sage, puis un élève studieux, apprends, apprends encore, apprends toujours, tu n'en sauras jamais assez. Sois aussi un jeune homme modèle. Enfin et surtout, sois un homme. Si tu es un jour appelé à servir ta Patrie, embrasse les tiens aussi ardemment que je vous ai embrassés et pars sans regarder en arrière, en criant tout le long de la route: Vive la France!
Je m'arrête sans avoir dit tout ce dont mon coeur déborde, je vous aime tous trois, je vous aime, je vous aime et je vous embrasse mille et mille fois du fond du coeur qui ne bat plus vite au son de la mitraille, mais qui palpite à votre souvenir.
Adieu, mes chéris, toutes mes tendresses sont pour vous et pour la meilleure des mères que je n'oublie pas.
Vive la France!
Laurent PATEU.
Lettre écrite par PATOUILLART, tombé au champ d'honneur.
7 Septembre.
Enfin, je reçois ce matin deux lettres de toi, une de Maurice dont je le remercie, son style est meilleur, et recommandée, ce qui est inutile, elles n'arrivent pas plus vite; écris-moi sous enveloppe fermée, mais non cachetée; tu peux me donner quelques nouvelles en gros; joins-moi une ou deux enveloppes et une feuille de papier pour te répondre, ou une feuille de journal, La Liberté, si tu veux, elle me parviendra probablement, en tout cas, on pourra l'enlever sans arrêter la lettre. Si tu m'écris sur une carte, prends une carte avec feuille pour la réponse, mais sur une carte ne me parle pas du contenu des paquets afin de ne pas faire de jaloux; argent inutile: où les Allemands sont passés, tout est saccagé et les habitants sont nourris par nous.
Tes lettres m'ont bien rassuré, je craignais que tu ne fus malade. Merci des images. Je vais bien, à part de fortes coliques; envoie-moi des nouvelles de tous, et du fils Tallon, de Levallois, si possible. Envoie-moi, si possible, les médicaments demandés pour ma pharmacie de poche. Mes amitiés à tous, oncle, etc., Hervaut, Henri, Deschamp, René, Mme Masson, Tallon, etc. Bonne santé à toi et à Maurice, et tous ayez confiance et courage et ne crois pas aux racontars, et ne te fais pas de mauvais sang, je vais pour le mieux et le courage ne manque pas. Les dernières paroles de papa, le 7 Octobre, ont été: «Mon fils, sois bon soldat et fais ton devoir». Mon devoir, je l'ai toujours fait et le ferai jusqu'au bout, quelque dur et pénible qu'il soit parfois. Si papa me voit, il sera heureux et fier de son fils, qui est prêt à donner, s'il le faut, son sang et sa vie pour la France. Si je reviens, tant mieux, mais si je tombe, ce sera en faisant mon devoir et tu pourras être fière de moi. Mais je suis plein d'espoir et espère toujours te souhaiter la bonne année de vive voix.
Mes baisers les plus tendres, et vive la France! Bons baisers à Maurice, écrivez-moi souvent.
PATOUILLART.
Lettre écrite par le Maréchal des Logis Jean-Germain PATROUILLEAU, 15e Dragons, tombé au champ d'honneur le 22 Juin 1915.
Mon cher père,
J'ai reçu hier trois lettres, la vôtre, d'Amélie et de Paul; je comprends un peu votre anxiété. Ah! je voudrais comme vous que le tyran Guillaume descendît rapidement au cercueil; en attendant, que voulez-vous donc y faire!!! Vous ne pleurez plus, me dites-vous, c'est bien; je n'ai plus de larmes non plus, mes yeux se mouillent seulement à la vue de vos lettres et c'est tout; je les relis plusieurs fois et suis plus courageux alors que jamais. La nuit, parfois, lorsque je suis éveillé, je bâtis des châteaux en Espagne, je me vois parmi vous tous, en famille où nous avons tant ri. Eh bien! courage, oui, vous rirez encore, Dieu me protégera. S'il doit en être autrement, le sort en est jeté maintenant, vivons dans l'espérance….
Que vous dire de plus, pas grand chose; nous sommes toujours au même endroit depuis un mois, nous allons aux avant-postes trois jours et trois jours en arrière, nous tenons bon le Grand-Couronné … qui a reçu des milliers et des milliers de marmites allemandes qui font plus de peur que de mal; les cochons ont attaqué furieusement pendant huit jours; nous étions le bloc intangible, ils avaient pris un peu de terrain, nous les avons délogés, ils ont fui en laissant quantités de munitions, de vivres, etc…. Resterons-nous longtemps là, je ne crois pas, il faudra sous peu, je pense, remettre les pieds en pays annexé, espérons que nous irons rapidement. J'espère que vous allez revenir à Jugazan, si toutefois vous n'y êtes pas quand cette lettre vous parviendra. Je serais bien heureux qu'Amélie reste le plus longtemps possible chez elle; je suis bien sûr qu'elle a dû trouver les vendanges longues quoique n'en ayant jamais parlé. Vous ne sémerez probablement pas à la Clotte, vous n'avez donc pas besoin d'elle là-bas. Encouragez-la à rester chez elle le plus longtemps possible; je suis bien sûr que vous lui ferez bien plaisir et à moi aussi; c'est actuellement la chose seule qui me tracasse, elle n'ose rien dire, j'en suis bien sûr, mais elle serait bien heureuse, ses parents aussi; de deux enfants ils n'en ont plus aucun; vous souffrez aussi, mais si le sort veut que mon tombeau soit en Lorraine, vous avez quatre enfants, il vous en restera quatre, au lieu d'avoir deux garçons et deux filles, vous aurez trois filles et un garçon, vous aurez le même nombre de coeurs pour vous aimer et vous soigner, à ma mère et à vous dans vos vieux jours; pensez donc à ceux qui sont auprès de vous, rendez-leur autant que possible la vie douce; je ne crois pas un seul instant qu'il en soit autrement; quant à moi, advienne que pourra, je suis là pour une noble cause, je ferai mon devoir facilement, le vôtre est plus difficile, je compte sur vous….
Bien des baisers à tous.
JEAN.
P.-S.—Inutile de montrer cette lettre à Amélie.
Lettre écrite par Pierre PELERIN, 36e Régiment d'Infanterie, blessé mortellement, à Neuville-Saint-Vaast, le 3 Juin 1915.
Abbeville, 5 Juin 1915.
Ma chère Tante,
Enfin! ça y est, j'ai payé mon tribut à la Patrie et je vais me reposer un peu. Je suis blessé d'un éclat de grenade à l'épaule droite et j'ai été envoyé à l'arrière.
Je t'écris à toi directement pour que tu puisses prévenir maman et surtout qu'elle ne se fasse pas trop de soucis.
Je vous embrasse tous, tous, tous, de tout coeur, comme je vous aime.
PIERRE.
Dernières lettres écrites par le Soldat Louis-Joseph PENEL, du 174e Régiment d'Infanterie, 3e Bataillon, décédé à l'ambulance 9/21.
Ces deux lettres furent écrites le même soir et envoyées à la famille, sur le désir du mourant, à vingt-quatre heures d'intervalle.
10 Septembre 1918.
Ma chère Caroline,
Vous avez dû être bien étonnés en recevant la lettre que j'ai envoyée il y a trois jours à Antoinette. Je parlais de la vue; pour le moment, il n'en est plus question. Les gaz m'ont pris à la poitrine et, comme tu sais que j'ai toujours été faible, ils ont pris le dessus; ce sera long à guérir.
Ne vous faites tout de même pas trop de mauvais sang à mon sujet; si la maladie prend une autre tournure, je vous en aviserai aussitôt.
J'ai le plaisir de t'annoncer qu'en récompense à ma conduite, on m'accorde la médaille militaire.
Septembre 1918.
Ma chère Caroline,
Les choses se sont passées comme c'était prévu: ma maladie a eu le dessus.
Je meurs! que cela soit votre consolation à tous: j'ai toujours vécu en bon Français et en bon chrétien.
Embrasse bien tout le monde de la famille.
Lettre écrite par le Sergent PESSIN, Robert-Charles-Louis, 313e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, à Rarécourt (Meuse), le 5 Juillet 1916.
Argonne, le 29 Novembre 1915.
Mon cher petit Fernand,
Je profite que j'ai un peu de temps à moi aujourd'hui pour t'adresser ces quelques lignes. Ce sera d'abord pour te féliciter pour les beaux progrès que j'ai remarqués dans ta dernière lettre. Elle m'a fait bien plaisir sous tous les rapports. Continue de bien apprendre, fais ton devoir à l'école comme nous faisons le nôtre ici, apprends à bien connaître ton beau pays que nous défendons et souviens-toi toujours de tous ces grands frères et tous ces papas qui sont dans les tranchées, empêchant la race maudite de pénétrer plus avant. J'espère recevoir bientôt une belle lettre de mon amour de petit Fernand, sur laquelle je souhaite remarquer encore de beaux progrès.
Mille baisers du grand à son petit nini, nounou.
ROBERT.
Lettre écrite par le Général PLESSIER, commandant la 88e Brigade d'Infanterie, blessé mortellement, en Alsace, le 19 Août 1914.
17 Août 1914.
…Quoi qu'il en soit, nous voilà en guerre, et quelle guerre! on n'en aura jamais vu de semblable.
Puissions-nous être victorieux! Pour obtenir ce résultat, je sacrifierai tout ce que j'ai de plus cher. Je ne parle pas de ma vie qui, à l'âge que j'ai, n'est pas du tout précieuse. J'espère que tous nous allons nous battre avec un acharnement inouï.
J'ai hâte de partir d'ici. C'est l'affaire de quelques jours, et je ne suis plus inquiet maintenant; je serai bel et bien de la partie. Elle sera intéressante. Les débuts sont bons, mais tout dépendra de la grande bataille. Je crois que la guerre sera longue.
PLESSIER.
Lettre écrite par Marcelin PORTEIX, tombé au champ d'honneur, à Lankhof (Belgique), le 24 Décembre 1914.
Bien chers Parents,
La lettre que je vous écris est une lettre d'adieu et lorsqu'elle vous parviendra je serai probablement tombé sous les balles de l'ennemi. Mais, qu'importe, ne pleurez pas trop, ma mort sera bien peu de chose si elle peut contribuer à la victoire de mon pays. Mon seul regret aura été de mourir sans avoir pu jouir du beau spectacle de son triomphe.
Naturellement, ayant déjà perdu mon pauvre frère, ce sera pour vous et toute la famille une grande douleur; vous achèterez une petite couronne ou un rameau de laurier que vous mettrez sur la tombe de mon frère et vous lui direz un dernier adieu pour moi.
Embrassez bien mes soeurs et frères et beaux-frères s'ils reviennent sains et saufs. Dites-leur que si ma vie a été courte, mon rôle aura été suffisamment rempli, car j'aurai disparu au champ d'honneur sous les plis du drapeau, en faisant mon devoir de Français.
Chers parents, j'écris cette lettre avant de partir au feu, car probablement demain nous arriverons sur le champ de bataille. Et, avant d'y aller, j'ai voulu vous faire mes adieux; pour le moment, je suis en parfaite santé et désire qu'il en soit de même pour vous tous; vous donnerez le bonjour à Monsieur Jacques et vous lui ferez voir ma lettre. Je termine ma lettre en vous embrassant bien tous.
MARCELIN.
Lettre écrite par Etienne POTIER, tombé glorieusement dans les bois de l'Argonne, le 1er Octobre 1914.
1er Août 1914.
Cher Papa,
Comme vos autres fils, je pars à coup sûr pour me battre; je sais que vous pouvez compter qu'à l'exemple des vertus que vous nous avez appris à pratiquer, nous saurons les pratiquer à notre tour.
Merci mille fois de nous avoir élevés dans le sentiment du devoir. Je dois vous le dire en cette heure solennelle, tout ce que je suis, c'est à vous que je le dois, après Dieu, que vous nous avez appris en toutes circonstances à voir présider au destin des peuples et des familles.
Qu'il protège la France! Qu'il protège les miens! Qu'il me protège! Je pars confiant dans l'avenir. J'ai mis ordre à mes affaires….
Embrassez bien mes frères pour moi et tous nos parents et que tous nous priions fervemment pour ceux que Dieu rappellera à lui ou seront blessés dans cette effroyable tuerie qui se prépare.
Si je disparais, je sais que vous entourerez toujours Marguerite de vos conseils si sages, surtout en ce qui regardera l'éducation de mon fils. Je lui demande de vous écouter comme elle m'aurait écouté.
Donnez-moi votre bénédiction….
E. POTIER.
Lettre écrite par le Sous-Lieutenant grenadier Louis QUITTET, 158e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 4 Septembre 1916, au combat de Sajécourt.
Soyez forts, mes chers parents, et, si je dois tomber, vous aurez au moins la consolation de penser que j'aurai fait mon devoir jusqu'au bout. Il ne faudra pas pleurer, on ne pleure pas celui qui meurt pour sa Patrie.
Lettre écrite par Charles RAVINET, 119e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 24 Juin, à Ablain-Saint-Nazaire.
Ils étaient quatre frères au front. Le frère aîné, Marcel, fut tué vers le 10 Juin. C'est en apprenant cette nouvelle que Charles écrivit cette lettre; deux jours après, il était tué à son tour.
22 Juin
Mes pauvres Parents,
Hier, dans la tranchée, on m'a apporté la lettre de papa m'apportant la terrible nouvelle. C'est bien triste de penser qu'il est parti pour toujours, mais c'est bien beau de songer qu'il est mort pour la Patrie, à son poste. C'est une belle mort pour un Français comme lui qui était soldat dans le fond de l'âme.
Dieu m'appellera peut-être aussi à lui comme Marcel, que sa volonté soit faite, je suis prêt à paraître devant lui. Depuis que nous sommes ici, nous côtoyons la mort: les cadavres encombrent les boyaux, les anciennes tranchées boches retournées par notre artillerie d'où s'exhale une odeur de cadavres en décomposition, les blessés râlent dans la plaine, demandant à boire ou appelant à leur secours leur mère ou leur femme, le tout couvert par les obus qui éclatent de tous côtés et les balles qui sifflent à nos oreilles: voilà le spectacle qui s'ouvre à nos yeux.
Quelle est ma destinée? je n'en sais rien, mais je jure, si Dieu me prête vie, de venger Marcel, après quoi qu'il fasse de moi ce qu'il voudra, si je dois y rester je mourrai content de l'avoir vengé. S'il m'arrivait malheur (il faut tout prévoir), ne me plaignez pas, car Dieu, dans sa miséricorde, nous réunira tous dans un lieu où ces cruelles séparations ne se produiront plus.
Bon courage, mes chers parents, priez pour lui, pour moi pendant les heures terribles que je vis par ici.
Recevez de votre fils qui vous aime de tout son coeur beaucoup de bons baisers.
Charles RAVINET.
Lettre écrite par le Caporal Robert RICAUX, 87e Régiment d'Infanterie, blessé mortellement le 8 Septembre 1914.
Septembre 1914.
Chère Mère,
Lorsque tu recevras cette lettre, je ne serai plus sur la terre, ce sera pour toi une émotion fort grande, mais, je t'en supplie, console-toi, dis-toi que j'ai fait mon devoir jusqu'au bout et que je suis resté un bon soldat.
Moi parti, il te reste papa; si nous sommes perdus tous les deux, tu dois vivre pour les autres et rendre aux malheureux ce que tu aurais pu faire pour nous.
Je suis convaincu que papa et toi avez fait votre devoir. Puisque mon corps ne te parviendra pas, va prier pour moi sur la tombe de grand'mère, ta voix montera vers moi.
L'on te fera parvenir, sans doute, en même temps que ma lettre, un petit carnet où est enregistrée l'histoire de la campagne, conserve-le en souvenir de moi et montre à tes amis les endroits par où j'ai passé.
Je tiendrais que tu ailles remercier l'amie Madame Médard, religieuse laïcisée de l'Institut Saint-Jean de Saint-Quentin, pour la médaille et l'encouragement qu'elle m'a donnés avant mon départ, ainsi que le prêtre qui s'est intéressé à moi.
Crois bien une chose, c'est que je suis mort en bon chrétien, non muni de l'absolution peut-être, mais n'ayant jamais oublié la prière du soir et pensant toujours à toi et à papa.
Je te dis un dernier adieu en t'embrassant bien fort ainsi que ceux qui restent.
Ton fils qui a toujours pensé à toi et à papa,
ROBERT.
Lettre écrite par Louis ROBBE, 217e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 30 Mai 1918, à Terdeghem, près Cassel.
Aux armées, le 12 Août 1917.
Bien chers Parents,
Si vous recevez cette lettre, c'est que je ne serai plus de ce monde. Oh! mes chers parents, croyez que je serai par la grâce de Dieu auprès de lui, et je vous supplie de ne pas pleurer sur moi, car, n'étant sur cette terre que pour gagner le ciel, qu'importe-t-il que ce soit tôt ou tard, et quelle belle occasion de passer dans l'éternité en combattant pour la France, qui a certainement commis bien des fautes, mais qui est malgré tout le royaume de la Sainte Vierge; quoi de plus beau que de mourir pour elle qui sert quand même la juste cause?
Je fais ici le sacrifice de ma vie au bon Dieu pour la France, si c'est sa volonté, et je pars avec le désir de faire tout mon devoir sans exposer ma vie inutilement, bien entendu, mais de servir entièrement mon pays et aussi je pars réconforté à la pensée que je vous défends vous-mêmes, mes chers parents.
Je vous demande bien pardon des peines que j'ai pu vous faire, et je vous remercie de tout mon coeur de ce que vous m'avez élevé dans notre religion et je demande au bon Dieu de vous bénir pour cela.
Je n'oublierai pas non plus de remercier de tout mon coeur Monsieur l'Abbé Perret, qui m'a instruit de ma religion et qui m'a fait tant de bien; Monsieur l'Abbé Amiot, qui a été pour moi un bon pasteur et qui a si bien continué l'oeuvre de l'Abbé Perret; mes oncles et tantes des Faittes, qui depuis mon plus jeune âge ont été pour moi des seconds pères et mères, et en général tous mes autres parents et amis qui m'ont fait du bien sur la terre; je me recommande aux prières de tous: j'en aurai tant besoin pour paraître devant le souverain juge.
Enfin, je termine, mes bien chers parents, en vous disant de croire que ma dernière pensée après Dieu sera pour vous crier un grand au revoir dans l'Eternité.
Votre LOUIS.
Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Louis ROBIN, 76e Régiment d'Infanterie, blessé mortellement le 25 Septembre 1915.
Chère Soeurette,
Je t'écris à toi, car je te sais assez courageuse pour préparer papa et maman au cas où je resterais dans la fournaise. Si, dans une dizaine de jours, tu n'as rien reçu de moi, tu pourras dire adieu à ton grand frérot. Comme tu as dû t'en rendre compte, c'est le grand coup que l'on donne aux Boches et ce sera probablement la plus grande bataille des temps modernes sur un front de 800 kilomètres.
Que m'est-il réservé? Mystère. Le 76° est appelé à pénétrer un des premiers dans les pays envahis par les Boches. Tout le monde ici est plein d'espoir, ainsi que moi d'ailleurs, et je te recommande mes vieux parents, ma chère femme et surtout ton petit neveu.
Je termine en t'embrassant.
Ton frère,
LOUIS.
Lettre écrite par Pierre SAGOT, Sous-Lieutenant au 22e Bataillon de Chasseurs Alpins, mort glorieusement pour la France, le 3 Septembre 1914, en conduisant sa section à l'assaut de la Tête de Behouille (Vosges).
J'écris ce petit mot aujourd'hui 2 Septembre, ne connaissant pas le sort que Dieu me destine.
Quand vous recevrez cette lettre, bien chers parents, j'aurai donné ma vie pour la Patrie, je serai mort en pensant à vous, après avoir fait ma prière si Dieu m'en donne le temps! Vivez heureux malgré cette dure épreuve, reportez votre affection sur votre petit Roger. Dites à tous de bien aimer leur Patrie pour récompenser ceux qui sont morts pour elle. Dites à tous de vivre en chrétien, car on a besoin de Dieu au moment de mourir.
Adieu, bien chers parents, je vous bénis tous.
Votre PIERRE.
Lettre écrite par Marcel SARCIRON, blessé mortellement, le 6 Septembre 1914, à la bataille de la Marne.
Ma chère Maman,
A la hâte, car le temps presse, une dernière lettre. Malheureusement, les pourparlers dont je t'avais déjà causé ne sont que trop vrais: avant la fin de cette semaine, il y aura déjà de mes camarades qui seront blessés ou morts, peut-être serai-je de ceux-là. En tout cas, il faut que je te dise qu'avant d'aller à la mort, j'ai rempli mes devoirs de chrétien. Monsieur le Curé de Gaillon est venu et j'ai été me confesser; nous étions nombreux, plus que je ne l'aurais cru; il m'a remis une médaille que je garde. Si tu voyais la figure des soldats, tous sont pâles et muets.
A l'heure actuelle où je t'écris, on nous informe que nous allons aller demain à Maubeuge; tu regarderas sur la carte et tu verras que c'est tout près de la frontière; enfin, je pourrai mourir content, car, bien que nous soyons tous sacrifiés, j'aurai fait mon devoir jusqu'au bout, car je pars fier de servir ma Patrie, pour te défendre, et tu pourras dire que ton fils aura accompli sans défaillance la tâche qu'on lui imposait, et au dernier moment, je te reverrai, ma petite mère chérie, et mon cher papa qui a été pour moi un grand ami. Je vous embrasse de tout coeur en criant: «Vive la France!»
Votre fils qui vous aime et qui pense toujours à vous.
Marcel SARCIRON.
P.-S.—Ce matin, les habitants de Gaillon nous ont accompagnés à la gare, nous ont donné du pain, du tabac; tous pleuraient.
Encore un dernier souvenir à vous deux et je meurs en pensant à vous! Adieu, mon papa chéri, adieu, ma maman adorée! Je vous embrasse comme je vous ai toujours aimés.
MARCEL.
Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Louis SAUVRY, tombé au champ d'honneur, le 9 Août 1918 à la prise de Montdidier, à son fils aîné, Aspirant au 61e d'artillerie, sur le front.
Mon bien cher Fils,
Nous voici à la veille de prendre part d'une manière personnelle et agissante à la lutte et à notre offensive générale.
Sans trahir aucun secret, nous allons pousser à notre tour par un mouvement sur notre droite en traversant la voie ferrée à trois kilomètres environ de la ville de X… (Montdidier), dans un endroit qui possède des marécages malencontreux. Mais ce qui se passe à notre droite et à notre gauche nous déblayera certainement beaucoup le terrain.
Il y a, bien entendu, des pièces de tous les calibres et il en arrive encore cette nuit. Nous avons eu une nuit bruyante, le tapage s'est continué toute la journée et des deux côtés cela a été un grand concert, toute la lyre.
Mon bien cher Alfred, tu n'as pas oublié ce que je t'écrivais l'an dernier dans une semblable circonstance, tu es mieux placé encore pour apprécier mes sentiments. Si la mort me frappait sur le champ de bataille, tu pourras te dire que je l'ai trouvée, que je suis venu la chercher de loin, pour accomplir ce qui m'a paru un devoir, et que j'ai considéré, à tort peut-être, mais en toute conscience, que je travaillais pour notre honneur, inspiré par mon amour pour vous.
Au demeurant, la confiance la plus entière m'anime que Dieu veillera sur mes jours comme il veille sur les tiens et je me place entièrement sous sa suprême volonté.
Ne t'étonne pas surtout si tu ne reçois pas de lettres de moi, cela prouvera simplement que les correspondances ne marchent pas, mes dispositions étant prises à toutes éventualités.
Au revoir, mon bien cher Alfred, je t'embrasse avec tout mon coeur.
Ton père qui t'aime,
Louis SAUVRY.
Lettre écrite par Charles SAVEL, Maréchal des Logis au 11e Chasseurs, à Vesoul, mort au champ d'honneur.
Chers Parents,
Si vous recevez cette lettre, c'est que mon rêve se sera réalisé, je serai mort pour la Patrie, j'aurai donné mon sang pour la France. Je vous demande de ne verser sur mon cercueil que des larmes de joie; faites en vos coeurs le sacrifice de votre enfant et exaucez ma prière. Je pars avec la volonté ferme de me battre à outrance toutes les fois que j'en aurai l'occasion; rassurez-vous, je ne m'acharnerai pas sur un ennemi désarmé ou sur un vieillard, non. Mais je veux montrer aux Allemands que les jeunes Français sont plus patriotes qu'ils ne le croient. J'ai fait, pour ma part, depuis longtemps, le sacrifice que je vous demande de faire, encore une fois, exaucez cet ultime voeu. Je meurs pour Dieu, pour ma Patrie et pour vous et cela ne fait qu'un tout indissoluble. Parents chéris, je vous presse une dernière fois sur mon coeur.
Votre CHARLES.
Lettre écrite par Albert-Charles TAUZIN, 12e Cuirassiers à pied, blessé mortellement devant La Pompelle le 19 Décembre 1917, décédé sept jours après à l'ambulance du front, Château Pommery, à Chigny-les-Roses (Marne).
Le 25 Décembre 1917.
Mon petit Papa chéri,
Ma bonne petite Maman chérie,
Je ne vous verrai plus, mais je veux que vous sachiez, encore une dernière fois, que vous étiez ce que j'ai de plus cher au monde et que je vous ai aimés jusqu'à la dernière minute.
Albert TAUZIN.
Lettre écrite par le Sergent Charles TEMPLIER, 331e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 16 Septembre 1916, à Bouchavesne.
Jeudi 14 Septembre 1916.
Mon cher Georges,
Deux mots seulement pour te dire que cette fois j'ai vu la bataille, ou du moins nous y sommes depuis hier.
Je ne veux pas m'en plaindre, loin de là. J'y suis, je ferai mon possible pour faire pour le mieux, mais sois certain que ton frère fera son devoir sans trembler, en pensant à vous tous.
Hélas! je ne puis et ne veux te parler de la guerre que je ne connaissais en rien depuis deux ans et cependant dans sa beauté (car ce qu'elle représente dans un rayon très étendu est beau), mais aussi quelle horreur dans son détail, que de tristes choses que l'on voit….
Enfin, les opérations vont assez bien et espérons que bientôt ce sera fini et j'espère aussi qu'il me sera encore permis de retourner vous dire ce que j'aurai vu.
Voilà déjà qu'il ne fait pas chaud.
Embrasse bien tout ton monde pour moi et reçois de ton frère un bien bon baiser.
CHARLES.
Lettre écrite par le Caporal Jean TISSIER, 81e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur.
Chère petite Mère,
Bien reçu ta longue lettre du 18, et tu penses si je suis heureux avec une lettre pareille!
Je te remercie pour ton colis que j'ai bien reçu. Tu parles d'une surprise! je le reçois hier au soir à la soupe, avant ta lettre, donc. Que peut-il bien contenir? Je l'ouvre. Ciel, que vois-je! Un pâté de chez Bourbonneux…. Une demi-heure après, il était mort et enterré avec les honneurs militaires … ce qu'il était bon! Et l'arrosage, donc!
Petite mère, ce que tu me gâtes! Je vois que tu es bien occupée avec tes poilus! que de travail! et combien je suis heureux de voir, malgré tout le travail qui t'est imposé par la maison de commerce, tout le mal que tu te donnes pour nous gâter, et heureux surtout que tu te portes bien.
Ce qu'il en a de la veine, papa! Déjà été deux fois en perm à Paris, et tu vas aller le voir. Tu es avec lui en ce moment! Je suis positivement jaloux…. Oui, mais je me rattraperai quand ça sera fini.
Petite mère, tu te fais une trop belle idée de moi; de mon insouciance et de ma gaieté, je n'ai pas de mérite. N'ai-je pas tout ce qu'il faut pour être aussi heureux que possible? Tu me gâtes comme je ne pensais pas qu'il fût possible d'être gâté; je suis jeune, je n'ai pas de soucis pour plus tard, et n'ai rien à craindre, ou presque, pour ceux que j'aime…. Au contraire, je vois autour de moi des poilus des pays envahis, qui n'ont plus rien sur terre; leur pays est ruiné, leurs parents sont prisonniers, ils sont sans nouvelles; quelquefois, leurs femmes, leurs enfants sont aux mains des Boches. Que trouveront-ils la guerre finie? Leur maison saccagée, pillée, peut-être en ruines; leurs parents, leurs femmes, leurs enfants, que seront-ils?… Voilà ceux qui ont du mérite à être gais, à avoir un bon moral!
J'ai reçu tous tes colis, chère maman, il n'en manque pas à l'appel. Le beurre que je reçois maintenant est délicieux.
J'espère que tu as reçu les pellicules. Ici, il continue à faire un temps épouvantable; je me souviendrai des huit jours que nous venons de passer, c'est du joli. Heureusement que je suis costaud! Je n'ai plus que deux hommes à mon escouade, le reste est évacué: angines, bronchites, courbatures fébriles, etc.
Chère mère, je te quitte en t'embrassant très tendrement.
JEAN.
Lettre écrite par le Sous-Officier TOUSSAINT, 117e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 22 Juillet 1916.
17 Juillet 1916.
Cher Monsieur Croland,
Ces lignes pour vous exprimer toute ma reconnaissance, toute ma gratitude, tout ce que je ressens de bons sentiments pour la constante bienveillance dont vous avez fait preuve envers moi toujours, en tout temps. Cher Monsieur Croland, je vais peut-être casser ma pipe, peut-être cette lettre est la dernière que vous recevrez de moi, car demain nous partons à V…, après un repos d'une huitaine. Le régiment a la mission de reprendre l'ouvrage de Th…, gagné et perdu plusieurs fois. C'est vous dire qu'il va faire chaud. Je ne me dissimule pas qu'il y a bien 90 chances sur 100 de n'en pas revenir, car on cite des bataillons qui furent entièrement décimés. Mais, quoi qu'il arrive, soyez persuadé, Monsieur Croland, que Toussaint cassera sa pipe très proprement. Tout ce que je souhaite est de ne pas être amoché avant d'avoir fait entrer Rosalie en danse. Le résiné, ça me connaît, vu que je suis boucher.
Je vous prie, Monsieur Croland, de dire à Monsieur Dauphin que je serai parti avec les bons souvenirs de satisfaction dus à sa grande amabilité et à la profonde amitié de son fils. Non pas adieu, mais au revoir.
TOUSSAINT.
Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Gustave VEUILLET, 23e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 26 Août 1916, à Curlu (Somme).
Ma chère Maman,
Lorsque tu liras ces lignes, je me serai, comme tant d'autres, acquitté envers le pays de la dette sacrée; et ce n'est certes que payer un juste prix l'honneur d'avoir porté le nom de Français en ces heures sublimes, en renonçant à certains rêves d'avenir. Depuis longtemps, j'avais fait le sacrifice de ma vie à la noble cause, la plus belle entre toutes, celle pour laquelle nous avons su souffrir, lutter et mourir.
Elle en vaut la peine. Que cette nouvelle te trouve forte et fière d'avoir donné un fils à la Patrie, c'est là mon dernier voeu. Le coeur des mères est, je sais, bien sensible à de pareils coups, mais je sais aussi que le coeur d'une Française les supporte vaillamment, et tu étais la maman d'un bon Français.
Comme j'ai sacrifié ma vie sur l'autel de la Patrie, offre ton héroïque douleur à notre chère France et nous aurons tous deux bien mérité du pays. Songe que la mort est notre lot fatal et qu'il faut la bénir lorsqu'elle concourt à un tel but. Sois assurée que je l'ai affrontée sans crainte, mon seul souci étant de faire dignement mon devoir. Et je meurs sans remords, ma tâche consciencieusement accomplie, avec la joie sereine de songer que mon souvenir survivra parmi celui des braves tombés au champ d'honneur pour que l'humanité fût faite de plus de justice. Je ne regrette rien de la vie, car j'ai vécu des heures uniques et sublimes, exemptes de tout calcul et d'égoïsme, et je ferme les yeux sur une vision presque trop belle pour être humaine.
J'ai vu tomber à mes côtés en un effroyable pêle-mêle, mais d'un geste héroïque, des heureux de la vie et des pauvres diables, de puissants cerveaux et de rudes primitifs, qui, après avoir souffert de longs mois, fait abstraction de tout, sacrifié fortune, plaisir, famille, ont donné leur vie pour un idéal d'amour, de justice et de liberté.
Si tu savais comme de tels exemples aident à mourir! J'emporte dans la tombe le radieux espoir d'une France grande, forte et respectée, avec la pensée que j'aurai modestement contribué à l'oeuvre de rénovation; ma dernière pensée s'envole vers toi, chère petite maman, et auprès d'Henri que j'ai beaucoup aimé, dans la communion de pensée où nous réunissait l'amour profond de notre belle France.
Ne pleurez pas ma mort, ce serait faire injure à ma mémoire; placez mon portrait en tenue à la place d'honneur du salon et ne l'encadrez pas de crêpe, car je veux être uniquement un souvenir de gloire et non de deuil. Ceux qui sont tombés en soldat ont droit que l'on ne pleure pas leur trépas puisqu'ils l'ont librement consenti et jugé utile.
Adieu et vivez pour transmettre mon exemple à ceux qui auront la gloire d'achever la tâche.
GUSTAVE.
Lettre écrite par Louis-Don-Joseph VINCENTELLI, 158e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 9 Juillet 1917, à Souchez.
8 Juillet.
Chers Parents,
J'ai reçu votre lettre datée du 13 Juin et suis très heureux de vous savoir en bonne santé. Nous étions au repos pour un mois, mais un ordre vient d'arriver et nous partons dans deux heures pour Lorette. Ça doit chauffer, mais mon courage n'a pas diminué. Je suis très content de savoir que vous vous soumettez à la volonté de Dieu. Oui, chers parents, je ne vous demande que cela. Même si un jour vous appreniez ma mort, eh bien! ayez la consolation de savoir que votre fils aura fait tout son devoir.
J'ai prévenu un de mes camarades de combat de vous envoyer la photo si je venais à tomber: il s'appelle Velin, Marius, de Saint-Saveurnin (B.-du-R.).
Un Marseillais a reçu une lettre de Marseille dans laquelle on lui dit que les Marseillais en ont assez. J'ai été peiné d'apprendre cela. Quant à vous, je suis persuadé que vous aurez toujours bon courage.
Voyez, chers parents, je ne vous cacherai rien. Au Valdabon, j'étais toujours malade, depuis le début jusqu'à ce que je rentre à l'infirmerie, j'ai souffert des intestins; les premiers jours, à la visite, on m'a reconnu et après le major ne m'a plus reconnu; depuis ce jour, j'ai toujours marché.
Dieu sait toutes les fatigues que j'ai supportées et pourtant, grâce à lui, jamais je ne me suis découragé, non, jamais, car je priais.
Il n'y a que le jour où, arrivé au maximum de mes forces, on m'a rapporté à moitié mort à l'infirmerie. Mais Dieu m'a réconforté, car ma maladie a disparu et je suis frais et dispos, aussi j'emploierai ma santé au service de la France.
Que Michel n'oublie pas son devoir de chrétien: je lui demanderai de faire une sainte communion pour moi.
Ce soir, j'irai à l'église voir si l'on me fera la faveur de communier avant de partir pour les tranchées.
J'espère recevoir l'argent demain ou après-demain. Heureusement, il me reste encore 3 francs pour m'acheter quelques provisions pour le voyage: nous avons 40 kilomètres à faire en automobile.
«Le caporal me remet à l'instant 200 pruneaux pour aller faire des cartons à la foire.»
Ici, il fait chaud. Donc, chers parents, bon courage, trouvez la consolation dans la prière.
Je vous embrasse de tout mon coeur.
LOUIS.
Chère Maman,
Je veux ajouter quelques mots pour toi afin de t'apporter un peu de courage. Je ne te cacherai pas que nous partons dans un vrai enfer.
Dieu m'a choisi pour vous représenter au combat, et c'est tout joyeux que j'accepte. Il est vrai que c'est dur, qu'à chaque minute, à chaque seconde, la mort vous guette, mais malgré tout je ferai mon devoir et, s'il le faut, je donnerai ma vie.
Je t'embrasse de tout mon coeur.
Au revoir. Vive la France!
Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Pierre VIOLET, 6e Tirailleurs, mort au champ d'honneur le 26 Octobre 1918.
30 Mars 1918.
Je n'ai, à mon âge, pas connu grand'chose de la vie. La France et son idéal de liberté fut et demeure mon grand amour, et je serai fier de me dévouer pour elle.
Si, comme tant d'autres, je dois succomber dans la lutte ardente, je ne demande à Dieu qu'une chose: me laisser vivre assez longtemps pour voir les Boches en déroute et je mourrai content, comme un soldat doit mourir: face à l'ennemi.
Pierre VIOLET.
Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Pierre-Eugène VUITTON, 101e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 28 Septembre 1917.
19 Juin 1915.
Mon cher Père,
Oui, évidemment, je sais que je fais mon devoir, mais je me demande si je ne pourrais pas le faire mieux. Je sais qu'en ce moment on manque d'officiers d'infanterie; je crois donc que je pourrais être beaucoup plus utile dans cette arme qu'ici, surtout si je réussis à être sous-lieutenant. Cette guerre dure si longtemps et affecte le moral de si nombreuses personnes (aussi bien civiles que militaires) que j'estime que ceux qui en sont capables doivent faire plus que leur devoir et je vous sais assez patriotes pour être sûr que vous pensez comme moi. Mais, naturellement, je ne ferai rien avant d'avoir votre avis.
PIERRE.
Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Rodolphe WURTZ, 405e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur en Champagne.
Ma chère petite Maman,
J'espère que tu ne recevras jamais cette lettre, car si elle te parvient un jour, c'est que je serai allé retrouver papa et mon cher petit frère.
Cette idée de mort ne m'épouvante pas le moins du monde. Si je tombe, ce sera pour la France, en faisant mon devoir, comme autant d'hommes le font en ce moment.
Il n'y a que toi qui m'inquiète, et je me dis: «Que deviendr [illisible] a pauvre maman?» Si je viens à mourir, voilà ce que tu feras. D'abord, tu auras et conserveras beaucoup de calme, tu garderas ton sang-froid et tu ne t'en iras pas par les rues en criant ton désespoir; ta douleur sera calme et digne.
Puis tu iras à Luché-Thouarsais, sur la tombe de papa, et tu lui diras que ses deux fils sont morts en faisant leur devoir et que son gendre en a fait autant.
Mon père sera content de savoir que son grand Rodolphe et son petit
Emile sont tombés au champ d'honneur.
Tu lui diras aussi que Rodolphe est tombé avec l'épaulette, face à l'ennemi et en tête de ses hommes. Il sera heureux, notre pauvre père, et toi aussi, chère maman, tu auras la satisfaction d'avoir donné le jour à des gens de bien, quoique certains en aient douté.
Tu retourneras à ton travail à la gare de Chef-Boutonne, et tu continueras jusqu'au jour où tu jugeras être assez fatiguée et avoir assez travaillé pour te reposer.
Tu retourneras dans ton pays, en Alsace redevenue française, et tu te diras si tu es à Thann ou à Strasbourg, c'est que tes fils auront contribué à rendre à la France nos chères provinces.
Que cette pensée te soit douce au coeur. Elle sera une consolation dans ta vieillesse. Je te veux et te désire toujours bon courage et de la confiance. Le sacrifice bien accepté, la joie dans la résignation font les forts. Tu chasseras bien loin de toi toute colère contre qui que ce soit; tu ne seras point jalouse des mères qui auront conservé leurs enfants. S'il t'arrive parfois de pousser des soupirs en voyant les camarades de mon frère ou les miens, songe que tes fils ne souffrent plus et que leur mort glorieuse vaut bien la misérable existence de ceux qui restent.
C'est bien promis, n'est-ce pas? si je ne reviens pas, tu diras que les dernières pensées de ton grand fils ont été vers toi et vers ma soeur Blanche et que du paradis des braves je vous protégerai toutes les deux.
Bons baisers, donc, et du courage et de la force de coeur, dans la vie comme dans la mort.
Rudolphe WURTZ.