SCÈNE PREMIÈRE.
MASANIELLO, assis; LE MARQUIS DE COLONNE, et les principaux HABITANTS
DE NAPLES, debout et groupés autour de Masaniello.
LE CHOEUR.
Écoute nos voix suppliantes!
Laisse-toi fléchir par nos pleurs,
Et désarme les mains sanglantes
Des ministres de tes fureurs.
UN MAGISTRAT.
Seigneur!
MASANIELLO.
Ce titre est une offense.
LE MARQUIS.
Chef du peuple!
MASANIELLO.
Oui, cruels! oui, son chef, son vengeur!
Mon règne doit durer autant que sa vengeance.
Vous vivants, je suis roi; vous morts, simple pêcheur:
Mon règne sera court.
LE CHEF DE LA JUSTICE.
Grâce! que la clémence
Touche un peuple inhumain et sourd à nos accents.
MASANIELLO.
Entendiez-vous ses cris quand vous étiez puissants?
Vous l'écrasiez sous votre tyrannie:
De la sienne à mes pieds subissez donc la loi.
LE MARQUIS.
Nous t'offrons nos trésors, accorde-nous la vie!
MASANIELLO.
Que pouvez-vous m'offrir qui ne soit pas à moi?
Ces trésors, je le sais, sont le fruit de nos peines:
Il n'importe, reprenez-les.
Si je me suis armé, c'est pour briser nos chaînes,
Et non pour piller vos palais.
LE CHOEUR.
Écoute nos voix suppliantes,
Laisse-toi fléchir par nos pleurs.
MASANIELLO.
Non.
LE CHOEUR.
Désarme les mains sanglantes
Des ministres de tes fureurs!
MASANIELLO.
Non, non.
LE CHOEUR.
Que la pitié retienne
Ton glaive suspendu sur nous.
Épargne notre tête.
MASANIELLO.
Écoutez: à vos coups,
Si j'eusse été vaincu, j'aurais offert la mienne…
Mais vous m'implorez à genoux,
Vous demandez la vie, allons, je vous la donne.
Pontifes, magistrats, princes, relevez-vous!
Masaniello, le pêcheur, vous pardonne.
Laissez-moi.
(Ils sortent.)
SCÈNE II.
MASANIELLO, seul.
N'écoutant que ma juste fureur,
J'aurais peut-être dû les punir de leurs crimes;
Mais ce meurtre sans fruit eût souillé leur vainqueur;
Nos soldats furieux ont fait trop de victimes…
Je ne sais quel dégoût s'empare de mon coeur.
Les lâches! ils dormaient courbés sous leurs entraves;
J'ai dit: Réveillez-vous! je les ai délivrés,
Et de sang aussitôt ils se sont enivrés:
Ma victoire en tyrans a changé ces esclaves!
AIR.
O Dieu! toi qui m'as destiné
A remplir ce sanglant office,
Pour achever le sacrifice;
Grand Dieu! que ne m'as-tu donné
Leur inexorable justice?
N'adouciras-tu point tes arrêts rigoureux
Ne pourrai-je fléchir ces tigres inflexibles?
Rends-moi, pour t'obéir, rends-moi cruel comme eux,
Dieu puissant! ou rends-les sensibles!
Et cependant pour eux mon coeur est alarmé.
Le vice-roi, que poursuivait leur rage,
Aux murs de Châteauneuf est encore enfermé.
Il faut par un assaut consommer notre ouvrage.
SCÈNE III.
MASANIELLO, FENELLA, abattue et chancelante.
MASANIELLO.
Que vois-je? Fenella! quelle horrible pâleur!
Nous venons, ô ma soeur! de venger ton outrage.
Qui peut encore exciter ta douleur?
FENELLA. Elle lui peint le désordre de Naples.
MASANIELLO.
J'ai voulu, mais en vain, mettre un terme au carnage.
FENELLA. Elle lui représente, par ses gestes, les horreurs auxquelles la ville est livrée, le pillage, le meurtre, l'incendie.
MASANIELLO.
Oui, des torches en feu dévorant les palais,
Des enfants étouffes sur le sein de leurs mères,
Des frères frappés par leurs frères,
Oui, des forfaits ont puni des forfaits;
Mais, tu le sais, je n'en suis pas coupable.
Viens dans mes bras, dissipe ton effroi.
FENELLA. Elle lui fait entendre qu'elle ne peut résister à la fatigue.
MASANIELLO.
La fatigue t'accable;
Repose en paix, je veillerai sur toi.
Du pauvre seul ami fidèle,
Descends à ma voix qui t'appelle,
Sommeil, descends du haut des cieux!
De son coeur bannis les alarmes;
Qu'un songe heureux sèche les larmes
Qui tombent encore de ses yeux.
(Fenella s'endort sur le lit à gauche.)
Un doux sommeil apaise sa souffrance;
Mais on vient.
SCÈNE IV.
LES PRÉCÉDENTS, PIÉTRO, PÊCHEURS.
MASANIELLO.
C'est Piétro… que voulez-vous de moi?
PIÉTRO.
Nos compagnons nous députent vers toi.
MASANIELLO.
Eh bien! que veut mon peuple?
PIÉTRO.
Il demande vengeance.
LE CHOEUR.
À nos serments
L'honneur t'engage;
Plus d'esclavage,
Plus de tyrans!
(Pendant ce choeur, Fenella s'éveille et écoute.)
MASANIELLO.
Calmez-vous, amis: quel délire
À des meurtres nouveaux semble pousser vos bras?
PIÉTRO.
Le fils du vice-roi se dérobe au trépas:
Notre salut commun exige qu'il expire!
Il a près de ces lieux porté ses pas errants.
(Fenella exprime les craintes les plus vives.)
MASANIELLO.
Eh! n'est-ce pas assez de chasser nos tyrans?
Faut-il les immoler?
PIÉTRO.
Oui, nous voulons sa tête!
MASANIELLO.
Ah! que la pitié vous arrête!
PIÉTRO ET LE CHOEUR.
A nos serments, etc.
MASANIELLO.
Silence! écoutez-moi! trop de sang, de carnage,
Ont signalé votre fureur:
Je saurai mettre un terme à cette aveugle rage.
PIÉTRO.
Tu voudrais vainement enchaîner notre ardeur.
Tu nous trahis…
MASANIELLO.
Parlez plus bas… Ma soeur…
(Fenella a pris part à la scène, et au moment où Masaniello parle d'elle, elle affecte de dormir profondément.)
PIÉTRO.
Elle repose.
MASANIELLO.
Elle peut nous entendre.
PIÉTRO.
Eh bien! entrons, suis-nous sans plus attendre.
LE CHOEUR.
A nos serments
L'honneur t'engage;
Plus d'esclavage,
Plus de tyrans!
(Ils entrent dans l'intérieur de la chaumière.)
SCÈNE V.
FENELLA, seule. Elle a tout entendu, elle frémit; mille sentiments confus l'agitent; le danger d'Alphonse, le souvenir de sa trahison. On frappe à la porte de la chaumière: Fenella s'effraie, elle hésite; on frappe de nouveau: elle se décide à ouvrir, reconnaît Alphonse et cache sa figure dans ses mains.
SCÈNE VI.
FENELLA, ALPHONSE, ELVIRE, enveloppée dans un manteau, couverte d'un voile noir.
ALPHONSE.
Ah! qui que vous soyez, accueillez ma prière,
Et dérobez-nous à la mort.
Ciel! que vois-je? c'est elle! ô justice sévère!
Elle est maîtresse de mon sort.
FENELLA. Elle recule avec effroi, lui fait entendre que jamais un crime ne reste impuni, lui reproche sa trahison.
ALPHONSE.
Oui, j'ai mérité ta colère.
Sois juste, abandonne à leurs bras
Le perfide qui t'a trahie!
Les meurtriers sont sur mes pas.
Venge-toi, tu le peux.
FENELLA. En mettant le doigt sur sa bombe, elle lui fait signe qu'on peut les entendre, et l'entraîne rapidement de l'autre côté du théâtre, en lui montrant la porte par laquelle les pêcheurs viennent de sortir.
ALPHONSE.
Ah! que par mon trépas
Ta vengeance soit assouvie!
Mais le destin d'une autre à mon sort est lié;
Pour une autre que moi j'implore ta pitié!
Prends mes jours, épargne sa vie!
FENELLA. Elle jette un regard sur Elvire, court vers elle, entr'ouvre son manteau, lui arrache le voile qui couvre son visage, s'éloigne d'elle avec colère, et semble dire: Voilà donc celle que tu m'as préférée, et tu veux que je l'épargne!
ELVIRE.
Fenella, sauvez mon époux!
FENELLA. Elle n'est plus maîtresse d'elle-même, et n'écoute que sa jalousie. Elle aurait sauvé Alphonse, mais elle veut perdre sa rivale. Déjà elle a fait un pas vers la porte de la cabane où les pêcheurs sont rassemblés.
ELVIRE, l'arrêtant par la main.
Vous, nous trahir! quel transport vous entraîne?
Ne nous repoussez pas, c'est votre souveraine
Qui vous demande asile et tremble devant vous.
FENELLA. Son coeur passe tour à tour de la vengeance à la pitié; elle s'arrête entre Alphonse et Elvire.
ELVIRE.
Arbitre d'une vie
Qui va m'être ravie,
A ma voix qui supplie
Laissez-vous attendrir.
ALPHONSE.
Du sort qui nous opprime
Que je sois seul victime
Seul j'ai commis le crime
Dont tu veux la punir.
FENELLA. Elle s'est laissée toucher à la voix d'Elvire: et comme frappée de la voir si belle, elle retire brusquement sa main, que la princesse tenait dans les siennes.
ELVIRE.
Dans vos maux, fille infortunée,
Ma bonté fut votre recours;
Et moi, dans la même journée,
Je viens implorer vos secours.
Je pris pitié de vos alarmes
Lorsque je vis couler vos larmes;
Mes larmes coulent devant vous.
Je vous vis, pour fuir votre chaîne,
Tomber aux pieds de votre reine;
Votre reine est à vos genoux!
FENELLA. Elle ne peut vaincre son émotion; elle les repousse encore, mais faiblement, et se détourne pour cacher ses pleurs qu'elle veut étouffer. (Alphonse et Elvire, qui s'aperçoivent de l'impression qu'elle éprouve, se rapprochent d'elle, et redoublent leurs instances avec un accent plus touchant.)
ENSEMBLE.
ALPHONSE.
Du sort qui nous opprime
Que je sois seul victime!
Seul j'ai commis le crime
Dont tu veux la punir!
ELVIRE.
Arbitre d'une vie
Qui va m'être ravie,
A ma voix qui supplie
Laissez-vous attendrir.
FENELLA. Elle ne peut résister à leurs prières; elle fait un violent effort sur elle-même, saisit leurs mains, et jure de les sauver ou de mourir avec eux. (On entend du bruit; Masaniello sort de la porte à droite; Alphonse saisit son épée.)
SCÈNE VII.
LES PRÉCÉDENTS, MASANIELLO.
MASANIELLO.
Des étrangers dans ma chaumière!
Que cherchez-vous?
FFNELLA. Elle fait signe à son frère qu'ils sont proscrits, qu'ils cherchent un asile, qu'elle leur a promis son appui.
ALPHONSE.
Errants dans l'ombre de la nuit,
Nous n'avons plus d'espoir, le peuple nous poursuit,
Et nous fuyons leur fureur meurtrière.
MASANIELLO.
A cette porte hospitalière
Jamais un malheureux n'a frappé vainement.
Oui, quel que soit le sang dont cette arme est trempée,
Entrez, je vous reçois; et, mieux que votre épée,
L'hospitalité vous défend.
FENELLA. Elle exprime sa joie, et par ses gestes semble dire. Ne craignez rien, vous voilà sauvés; mon frère répond de votre vie.
SCÈNE VIII.
LES PRÉCÉDENTS, PIÉTRO, BORELLA, QUELQUES CONJURÉS.
PIÉTRO.
Par le peuple conduits, marchant d'un pas docile,
Les magistrats napolitains
Viennent déposer dans tes mains
Les clés des portes de la ville.
(Apercevant Alphonse.)
Que vois-je, juste ciel! le fils du vice-roi!
MASANIELLO.
Que me dis-tu, Piétro?
PIÉTRO.
Lui-même est devant toi.
ENSEMBLE.
PIÉTRO.
Du transport qui m'anime
Il sera la victime:
Qu'il craigne mon courroux!
Un hasard favorable
Permet que le coupable
Tombe enfin sous nos coups.
MASANIELLO.
Je sens qu'en sa présence
Les torts de sa naissance
Réveillent mon courroux.
Mais plus fort que la haine,
Le serment qui m'enchaîne
Le dérobe à leurs coups.
ALPHONSE.
Funeste destinée!
Ah! qu'une infortunée
Échappe à leur courroux!
S'ils épargnent sa vie,
Je brave leur furie;
Mon sort me sera doux.
ELVIRE.
J'attends avec constance
L'arrêt de leur vengeance
Qui doit me joindre à vous.
Le péril nous rassemble:
Si nous mourons ensemble,
Mon sort me sera doux.
PIETRO ET LE CHOEUR.
Oui, c'est lui que le ciel livre à notre courroux.
Oui, tu nous l'as promis; qu'il tombe sous nos coups.
ALPHONSE, à Piétro.
Farouche meurtrier, je brave ton courroux.
Viens me donner la mort ou tomber sous mes coups.
(Ils lèvent tous sur Alphonse leurs poignarde. Fenella se jette entre eux et Alphonse.)
FENELLA. Elle court à son frère, et par ses gestes elle lui dit: Il était sans asile, sans défense; il est venu en suppliant vous demander un asile; vous le lui avez accordé, vous l'avez reçu sous votre toit, vous lui avez juré protection, et vous le laisseriez immoler! ces murs seraient teints de son sang!
MASANIELLO, à Fenella.
Sa confiance en moi ne sera pas trompée!
Je me rappelle mon serment;
(A Alphonse.)
Et mieux que ton épée,
L'hospitalité te défend.
Qu'on respecte ses jours!
PIÉTRO ET LE CHOEUR.
Nous avons ton serment,
Et sa vie est à nous.
MASANIELLO.
D'où vous vient tant d'audace?
Qu'on se taise!
PIÉTRO ET LE CHOEUR.
Tyran, crains mon juste transport!
MASANIELLO.
Je suis tyran pour faire grâce
Comme toi pour donner la mort.
(A Elvire et à Alphonse.)
Partez, ne craignez rien.
(A Borella.)
Monte sur ma nacelle;
Aux murs de Châteauneuf, conduis-les, sois fidèle;
Cours, Borella, tu réponds de leur sort.
PIÉTRO ET LE CHOEUR.
Tyran, crains mon juste transport
MASANIELLO, saisissant une hache.
Pour marcher sur leur trace,
Si de franchir le seuil l'un de vous a l'audace
Il tombe sous ce bras vengeur.
PIÉTRO ET LE CHOEUR, à voix basse.
N'avons-nous fait que changer d'oppresseur?
(Tous ouvrant un passage à Alphonse et à Elvire, qui s'éloignent en regardant Fenella.)
SCÈNE IX.
Le fond de la cabane, qui était fermé par une voile de navire, se relève en ce moment. On aperçoit les principaux habitants de la ville apportant à Masaniello les clés de Naples. Le cortège porte des palmes et des couronnes.
FENELLA, MASANIELLO, PIETRO.
ENSEMBLE.
NAPOLITAINS, NAPOLITAINES, PÊCHEURS.
Honneur, honneur et gloire!
Célébrons ce héros!
On lui doit la victoire,
La paix et le repos.
PIÉTRO ET LES CONJURÉS.
De le frapper j'aurai la gloire
Il ne mérite plus de marcher dans nos rangs;
Du haut de son char de victoire
Qu'il tombe comme nos tyrans!
(On présente à Masaniello les clés de la ville, on le revêt d'un manteau magnifique, et on lui amène un cheval sur lequel on l'invite à monter.)
MASANIELLO.
Adieu donc, ma chaumière! adieu, séjour tranquille!
Je t'abandonne pour jamais.
Bonheur que j'ai goûté dans ce modeste asile!
Me suivras-tu dans un palais?
ENSEMBLE.
NAPOLITAINS.
Honneur, honneur et gloire!
Célébrons ce héros!
On lui doit la victoire,
La paix et le repos.
PIÉTRO ET LES CONJURÉS.
De le frapper j'aurai la gloire
Il ne mérite plus de marcher dans nos rangs;
Au milieu des chants de victoire
Qu'il tombe comme nos tyrans!
(Masaniello est monté sur son cheval au milieu du peuple qui se presse autour de lui, et environné de danses. Pendant ce temps, Piétro et les conjurés le menacent de leurs poignards. Fenella, qui est près de Piétro, l'examine avec crainte, et pendant que le cortège s'empresse autour de son frère, ses regards inquiets s'élèvent vers le ciel, et semblent prier pour lui.)