SCÈNE PREMIÈRE.
ALPHONSE, ELVIRE.
ALPHONSE.
N'espérez pas me fuir, je ne vous quitte pas.
ELVIRE.
Non, laissez-moi, n'arrêtez point mes pas.
DUO.
ALPHONSE.
Écoutez, je vous en supplie:
Que le noeud qui nous lie
M'obtienne au moins cette faveur!
ELVIRE.
Non, jamais! vous m'avez trahie,
Et votre perfidie
A porté la mort dans mon coeur.
ALPHONSE.
Quelques torts dont je sois coupable,
Je fléchirais votre rigueur,
Si du désespoir qui m'accable
Vous pouviez connaître l'horreur.
ELVIRE.
Épargnez-vous un tel parjure
De moi vous n'entendrez, hélas!
Aucun reproche, aucun murmure
Je pars… n'arrêtez point mes pas!
ENSEMBLE.
ELVIRE.
Ah! je n'accuse que moi-même
De mon amour je dois rougir.
Pour toujours, hélas! je vous aime!
Et pour toujours je dois vous fuir.
ALPHONSE.
En horreur â vous, à moi-même,
J'ai fait, et je dois m'en punir,
Le malheur de tout ce que j'aime.
Il ne me reste qu'à mourir.
ALPHONSE.
Elvire, si je fus coupable,
Du moins ce n'est pas envers toi.
ENSEMBLE.
ELVIRE.
Fuyez, Alphonse, épargnez-moi;
Cessez un entretien coupable.
ALPHONSE.
Vois le désespoir qui m'accable
Ah! jette un seul regard sur moi.
ELVIRE.
Non, vous avez brisé nos chaînes.
ALPHONSE.
Vois ton amant, vois ton époux.
ELVIRE.
Lui seul cause toutes mes peines.
ALPHONSE.
Il va mourir à tes genoux.
ELVIRE.
Alphonse!
ALPHONSE.
Elvire!
ELVIRE.
Je pardonne,
Mon faible coeur parle pour toi.
ALPHONSE.
Au bonheur mon coeur s'abandonne!
ELVIRE.
Et je m'abandonne à ta foi.
ENSEMBLE.
O moment plein de charmes!
Tous nos maux sont finis;
Je sens couler des larmes
De mes yeux attendris.
ELVIRE.
Mais cette jeune infortunée,
Je dois veiller sur son destin.
Alphonse, ordonnez que soudain
Près de sa souveraine elle soit amenée.
ALPHONSE.
Vos désirs seront satisfaits.
(A Selva, qui entre.)
Courez, Selva, cherchez la fugitive
Qui fut votre captive,
Et qu'elle soit par vous conduite en ce palais.
(Ils sortent.)
SCÈNE II.
La grande place du marché de Naples. On voit arriver, en dansant, des jeunes filles portant sur leurs têtes des corbeilles de fleurs ou de fruits; des pêcheurs et des paysans arrivent apportant leurs denrées. Le marché s'ouvre: les fleurs et les fruits s'élèvent en étage de chaque côté.
FENELLA, JEUNES FILLES, PÊCHEURS, VILLAGEOIS, HABITANTS DE NAPLES.
Pendant que des jeunes filles et des jeunes garçons se livrent à la danse, des habitants de Naples, suivis de leurs intendants ou de leurs porteurs (facchini) passent dans les allées du marché, marchandent, achètent. Plusieurs lazarroni, à qui ils donnent des pièces de monnaie ou des paniers de fruits, témoignent leur joie et se joignent aux danseurs. Pendant ce temps, Fenella est entrée avec celles de ses compagnes qu'on a vues au second acte; elles se placent sur le devant du théâtre, et ont devant elles des paniers de fruits. Fenella, triste, pensive, ne prend aucune part à ce qui se passe autour d'elle; de temps en temps seulement elle se lève et regarde si elle ne verra pas paraître son frère ou quelqu'un de la cour.
LE CHOEUR.
Au marché gui vient de s'ouvrir,
Venez, hâtez-vous d'accourir:
Voilà des fleurs, voilà des fruits,
Raisins vermeils, limons exquis,
Oranges fines de Méta,
Rosolio, vin de Somma,
C'est moi qui veux vous les offrir:
Venez, hâtez-vous d'accourir!
UN PÊCHEUR.
Venez, adressez-vous au pécheur de Mysène.
UN MARCHAND.
Macarino parfait; venez, prenez chez moi.
UNE MARCHANDE DE FRUITS.
Je vends des fruits au vice-roi.
UNE MARCHANDE DE FLEURS.
Je vends des bouquets à la reine.
LE CHOEUR.
Au marché qui vient de s'ouvrir,
Venez, etc.
SCÈNE III.
LES PRÉCÉDENTS; SELVA, PLUSIEURS SOLDATS qui se répandent dans le marché.
(Fenella aperçoit Selva. Trompée par son uniforme, elle le regarde d'abord avec curiosité; mais elle le reconnaît, fait un geste d'effroi, se rassied et tâche de lui cacher sa figure.)
SELVA. Pendant que la danse continue, il parcourt les différents groupes de jeunes filles et les regarde attentivement; arrivé près de Fenella, il fait un geste de surprise.
Non, je ne me trompe pas,
C'est bien elle! A moi, soldats!
Qu'à l'instant même on me suive!
FENELLA. Elle se lève épouvantée, et court se réfugier au milieu de ses compagnes: par ses gestes elle les supplie de la protéger.
LE CHOEUR DE FEMMES.
Ciel! on veut l'emmener captive!
Qu'a-t-elle fait?
SELVA ET LES SOLDATS.
Qu'à l'instant on nous suive!
(On entraîne Fenella.)
ENSEMBLE.
LE CHOEUR DE FEMMES.
Ah! contre l'étranger n'est-il point de recours!
Qui viendra donc à son secours?
SELVA ET LES SOLDATS.
Point de murmure, il y va de vos jours!
Selva et les soldats sont au moment d'emmener Fenella, quand au milieu du marché paraissent Masaniello, Piétro et quelques pêcheurs.
SCÈNE IV.
LES PRÉCÉDENTS; MASANIELLO, PIÉTRO, PÊCHEURS.
MASANIELLO.
Où la conduisez-vous?
SELVA.
Quel es-tu? que t'importe?
MASANIELLO.
Sais-tu qu'elle est ma soeur?
SELVA.
Rebelle, éloigne-toi;
Obéis sans murmure aux ordres de ton roi.
MASANIELLO, tirant son poignard.
Crains la fureur qui me transporte!
SELVA, faisant signe à un soldat.
Arrachez-lui ce fer dont il ose s'armer!
MASANIELLO, poignardant le soldat.
Levez-vous, compagnons! on veut nous opprimer!
Un lâche, un mercenaire,
Osa porter sur moi son insolente main;
Il n'est plus, et le téméraire
De la tombe aux tyrans vient d'ouvrir le chemin!
SELVA.
Tremblez! je punirai des traîtres…
MASANIELLO.
Va dire aux étrangers que tu nommes tes maîtres,
Que nous foulons aux pieds leur pouvoir inhumain.
N'insulte plus, toi qui nous braves,
A des maux trop longtemps soufferts.
Tu crois parler à des esclaves,
Et nous avons brisé nos fers.
LE CHOEUR.
Non, plus d'oppresseurs, plus d'esclaves,
Combattons pour briser nos fers.
(Tous les paysans, qui étaient restés assis, se lèvent en tirant leurs armes, en un instant Selva et ses soldats sont entourés et désarmés.)
LE CHOEUR.
Courons à la vengeance!
Des armes, des flambeaux!
Et que notre vaillance
Mette un terme à nos maux!
(Ils agitent leurs armes et vont pour sortir.)
MASANIELLO, les arrêtant.
Invoquons du Très-Haut la faveur tutélaire
A genoux, guerriers, à genoux!
Dieu nous juge: que sa colère
Aux combats marche devant nous.
(Le peuple se prosterne.)
MASANIELLO ET LE CHOEUR.
Saint bienheureux, dont la divine image
De nos enfants protège les berceaux,
Toi qui nous rends la force et le courage,
Toi qui soutiens le pauvre en ses travaux,
Tu nous vois tous
A tes genoux!
Sois avec nous,
Protège nous!
Saint bienheureux, dont la divine image
De nos enfants protège les berceaux,
Toi qui nous rends la force et le courage,
Fais aujourd'hui pour nous des miracles nouveaux!
(On entend le roulement du tambour et le bruit du tocsin.)
MASANIELLO.
L'airain s'agite et vos armes sont prêtes;
Assurons donc, par nos sanglants travaux,
Ou des vainqueurs les lauriers à nos têtes,
Ou des martyrs la palme â nos tombeaux!
CHOEUR GÉNÉRAL.
Marchons! des armes, des flambeaux!
PIÉTRO.
Le temple ne pourra défendre
Le sang impur de nos bourreaux;
Par torrents il faut le répandre!
CHOEUR GÉNÉRAL.
Marchons! des armes, des flambeaux!
PIÉTRO.
Ils n'auront dans leur ville en cendre
D'autre asile que leurs tombeaux.
CHOEUR GÉNÉRAL.
Marchons! des armes, des flambeaux!
(Ils se partagent des armes; ils courent des torches à la main; les femmes excitent à la lueur de l'incendie.)