SCÈNE PREMIÈRE.

RAIMBAUD, ALICE, PAYSANS ET PAYSANNES, occupés à dresser un berceau de feuillage et de fleurs.

RAIMBAUD.

Allons, allons, allons vite!
Songez que le bon ermite
Va paraître dans ces lieux.
Qu'en rentrant à l'ermitage,
Il reçoive à son passage
Nos offrandes et nos voeux.

PAYSANS.

Aurai-je par sa science
Le Savoir et l'opulence?

JEUNES FILLES.

Aurons-nous par sa science
Les maris
Qu'il nous a promis?

RAIMBAUD, cachant sous sou manteau son habit de chevalier.

Vous aurez tout, croyez en ma prudence;
Car j'ai l'honneur de le servir.
Vous riez… Lorsqu'ici l'on rit de ma puissance,
C'est le ciel que l'on offense.
Hâtez-vous de m'obéir.
(D'un air d'impatience.)
Placez aussi sur cette table
Quelques flacons de vin vieux.
Il aime assez le vin vieux,
Car c'est un présent des cieux.

SCÈNE II.

LES PRÉCÉDENTS, DAME RAGONDE.

DAME RAGONDE, sortant du château, à gauche.

Quand votre dame et maîtresse,
Quand madame la comtesse
Est, hélas! dans la tristesse,
Pourquoi ces chants d'allégresse?..
Pleins d'amour pour leur maîtresse,
De bons et fidèles vassaux
Doivent souffrir de tous ses maux.
Elle veut au bon ermite
Dans ce jour rendre visite,
Pour que du mal qui l'agite
Il puisse la délivrer.

ALICE.

Le ciel vient de l'inspirer.

DAME RAGONDE.

Vous croyez que sa science
Peut nous rendre l'espérance?

RAIMBAUD.

Rien n'égale sa puissance:
Mainte veuve, grâce à lui,
A retrouvé son mari.

DAME RAGONDE.

Oh! je veux aussi l'entendre.
Près de lui je veux me rendre,
S'il est vrai qu'un coeur trop tendre
Par lui
Puisse être guéri.

RAIMBAUD.

Silence… Le voici!

SCÈNE III.

LES PRÉCÉDENTS, LE COMTE ORY, déguisé en ermite avec une longue barbe.

AIR.

Que les destins prospères
Accueillent vos prières!
La paix du ciel, mes frères,
Soit toujours avec vous!
Veuves ou demoiselles,
Dans vos peines cruelles,
venez à moi, mes belles,
Obliger est si doux!
Je raccommode les familles,
Et même aux jeunes filles
Je donne des époux.
Que les destins prospères
Accueillent vos prières!
La paix du ciel, mes frères,
Soit toujours avec vous!

DAME RAGONDE.

Je viens vers vous!

LE COMTE ORY, la regardant.

Parlez, dame… trop respectable.

DAME RAGONDE.

Tandis que nos maris, dont l'absence m'accable,
Dans les champs musulmans moissonnent des lauriers,
Leurs fidèles moitiés, quoiqu'à la fleur de l'âge,
Ont juré comme moi de passer leur veuvage
Dans le château de Formoutiers.

LE COMTE, à part.

Où tant d'attraits sont prisonniers.
(Haut.)
C'est le château de la belle comtesse.

DAME RAGONDE.

Dont le frère aux combats a suivi nos guerriers.
Et cette noble châtelaine,
Sur un mal inconnu, qui cause notre peine,
Veut aujourd'hui vous consulter.

LE CONTE, à part.

(Haut.)
Ah! quel bonheur! Près de moi qu'elle vienne,
Mon devoir est de l'assister.
(Se retournant vers les paysans.)
Voies aussi, mes enfants… De moi pour qu'on obtienne,
On n'a qu'à demander… Parlez;
Tous vos souhaits seront comblés.

CHOEUR, se pressant autour du comte.

Ah! quel saint personnage!
C'est le bienfaiteur du village.

DAME RAGONDE.

De grâce, parlons tous
L'un après l'autre.

LE COMTE.

Quel désir est le vôtre?
Que me demandez-vous.

LE CHOEUR.

Parlons l'un après l'autre.
Silence! taisez-vous.

UN PAYSAN.

Moi je réclame
Pour que ma femme
Dans mon ménage
Soit toujours sage.

LE COMTE.

C'est bien, c'est bien.

ALICE.

J'ai tant d'envie
Qu'on me marie
Au beau Julien!

LE COMTE.

C'est bien, c'est bien.

DAME RAGONDE.

Moi je demande
Faveur bien grande,
Qu'aujourd'hui même
L'époux que j'aime
Ici revienne
Finir ma peine;
Que je l'obtienne,
C'est mon seul bien.

LE COMTE, à part.

Qu'un bon ermite
Qu'on sollicite,
Qu'un bon ermite
A de mérite!
(Se retournant vers les jeunes filles.)
Jeune fillette,
Et bachelette,
Dans ma retraite
Venez me voir.

RAIMBAUD.

Vous l'entendez, il faut le suivre à l'ermitage.
Rendez hommage
A son pouvoir.

TOUS, entourant le comte.

Moi, moi, moi, bon ermite,
Je sollicite
Faveur bien grande,
Et je demande
De la tendresse,
De la jeunesse,
De la richesse:
Exaucez-nous.
Tout le village
Vous rend hommage…
A l'ermitage
Nous irons tons.

(Le comte remonte à son ermitage, suivi de toutes les filles. Dame Ragonde rentre au château. Les paysans sortent par le fond.)

SCÈNE IV.

ISOLIER, LE GOUVERNEUR.

LE GOUVERNEUR.

Je ne puis plus longtemps voyager de la sorte.

ISOLIER.

Eh bien! reposons-nous sous ces ombrages frais.

LE GOUVERNEUR.

Pourquoi m'avoir forcé de quitter notre escorte
Et m'amener ici?

ISOLIER, à part, regardant à gauche.

J'avais bien mes projets…
Voilà donc le château de ma belle cousine!
Si je pouvais l'entrevoir… Quel bonheur!
Mais, loin de partager l'ardeur qui me domine,
Elle ferme à l'amour son castel et son coeur.
(Au gouverneur qui s'est assis.)
Eh! monsieur le gouverneur,
Reprenez-vous un peu courage?

LE GOUVERNEUR.

Maudit emploi! maudit message!
Monseigneur notre prince, auquel je suis soumis,
M'ordonne de chercher le comte Ory, son fils,
Ce démon incarné, mon élève et mon maître,
Qui, sans mon ordre, de la cour
S'est avisé de disparaître.

ISOLIER, à part.

Pour jouer quelque nouveau tour.

LE GOUVERNEUR.

On le disait caché dans ce séjour.
Comment l'y découvrir?… Comment le reconnaître?

ISOLIER.

Vous devez tout savoir… D'être son gouverneur
N'avez-vous pas l'honneur?

LE GOUVERNEUR.

Oui! quel honneur!

AIR.

Veiller sans cesse,
Trembler toujours
pour son altesse
Et pour ses jours…
Du gouverneur
D'un grand seigneur,
Tel est le profit et l'honneur.
Quel honneur d'être gouverneur!
A la guerre comme à la chasse,
Si quelque péril le menace,
Il faut partout suivre ses pas.
Dût-il me mener au trépas!
Veiller sans cesse,
Trembler toujours, etc., etc., etc.
Et s'il est épris d'une belle,
Il me faut courir après elle;
Tout en lui faisant des sermons
Sur le danger des passions.
Veiller sans cesse,
Courir toujours,
Pour son altesse
Ou ses amours:
Du gouverneur,
D'un grand seigneur.
Tel est le profit et l'honneur.
Quel honneur d'être gouverneur!

SCÈNE V.

LES PRÉCÉDENTS; PAYSANS, PAYSANNES, sortant de l'ermitage

CHOEUR.
O bon ermite!
Vous, notre appui,
Vous, notre ami,
Merci vous di.
O bon ermite!
Je veux partout faire savoir
Son grand mérite
Et son pouvoir.
Jeune fillette
A, grâce à lui,
Fortune faite,
Et bon mari
O saint prophète,
Soyez béni!
Oui,
Puissant prophète,
Soyez béni!

LE GOUVERNEUR, à part, regardant les jeunes filles.

Je vois paraître
Minois joli;
Ah! mon cher maître
Doit être
Près d'ici.

CHOEUR des jeunes filles, l'apercevant.

Un étranger! Qui peut-il être?
Un beau seigneur.
Pour le village, ah! quel honneur!

LE GOUVERNEUR, à part.

Ce respectable et bon ermite,
Dont chacun vante le mérite,
Malgré moi dans mon âme excite
Un soupçon qui m'effraie ici.
Lui qu'on adore,
Lui qu'on implore,
Serait-ce encore
Le comte Ory?
Depuis quand cet ermite est-il dans le village?

ALICE.

Depuis huit jours, pas davantage.

LE GOUVERNEUR.

O ciel! en voilà tout autant
Qu'il est parti.
(Retenant Alice, qui reste la dernière.)
Ma belle enfant,
Où pourrais-je le voir?

ALICE.

Ici même … à l'instant
Il va venir … madame la comtesse
A désiré le consulter.

ISOLIER.

Vraiment.

ALICE.

Sur un mal inconnu qui l'accable et l'oppresse.

LE GOUVERNEUR ET ISOLIER.

Merci, merci, ma belle enfant.

LE GOUVERNEUR.

Il doit donc venir dans l'instant!

ISOLIER.

Elle va venir dans l'instant!

LE GOUVERNEUR, à part

Cette belle comtesse au regard séduisant!
Ceci me semble encore une preuve plus forte.
A Isolier.
Attendez-moi … Je vais retrouver notre escorte.
A part.
Puis ensemble nous reviendrons,
pour confirmer, ou bien dissiper mes soupçons.

SCÈNE VI.

ISOLIER, seul, regardant du côté du château.

Je vais revoir la beauté qui m'est chère….
Mais comment désarmer cette vertu si fière?
Comment, en ma faveur, la toucher aujourd'hui?
Si cet ermite, ce bon père,
Voulait m'aider … Oh! non … ce serait trop hardi….
Allons, ne suis-je pas page du comte Ory!

SCÈNE VII.

ISOLIER, LE COMTE ORY, en ermite.

ISOLIER.

Salut, ô vénérable ermite!

LE COMTE, à part, avec un geste de surprise.

C'est mon page! sachons le dessein qu'il médite.
(Haut).
Qui vers moi vous amène, ô charmant Isolier?

ISOLIER, à part.

Il me connaît!

LE COMTE.

Tel est l'effet de ma science.

ISOLIER.

Un aussi grand savoir ne peut trop se payer, (Lui donnant une bourse.) Et cette offrande est bien faible, je pense.

LE COMTE, prenant la bourse.

N'importe … à moi vous pouvez vous fier:
Parlez, parlez, beau page.

DUO.
ISOLIER.

Une dame du haut parage
Tient mon coeur en un doux servage,
Et je brûle pour ses attraits.

LE COMTE.

Je n'y vois point de mal … après?

ISOLIER.

Je croyais avoir su lui plaire;
Et pourtant son coeur trop sévère
S'oppose à mes tendres souhaits.

LE COMTE.

Je n'y vois pas de mal … après?

ISOLIER.

Et jusqu'au retour de son frère,
Qui des croisés suit la bannière,
Aucun amant, aucun mortel
Ne peut entrer dans ce castel.

LE COMTE, à part.

Celui de la comtesse … o ciel!

ISOLIER.

Pour y pénétrer, comment faire?
J'avais bien un moyen fort beau;
Mais je le crois trop téméraire.

LE COMTE.

Parlez … parlez … beau jouvenceau.

ISOLIER.

Je voulais, d'une pèlerine
Prenant la cape et le manteau,
M'introduire dans ce château.

LE COMTE.

Bien! bien … le moyen est nouveau.
A part.
On peut s'en servir, j'imagine.
Au page.
Noble page du comte Ory,
Serez un jour digne de lui!

ENSEMBLE.

LE COMTE, à part.

Voyez donc, voyez donc le traître?
Oser jouter contre son maître!
Mais je le tiens, et l'on verra
Qui de nous deux l'emportera.

ISOLIER, à part.

A l'espoir je me sens renaître
Ce moyen est un coup de maître….
Oui, je le tiens, et vois déjà
Que son pouvoir me servira.

ISOLIER.

Mais d'abord ce projet réclame
Vos soins pour être exécuté.

LE COMTE.

Comment?

ISOLIER.

Par cette noble dame
Vous allez être consulté.

LE COMTE, à part.

C'est qu'il sait tout, en vérité.

ISOLIER.

Dites-lui que l'indifférence
Cause, hélas! son tourment fatal.

LE COMTE.

J'entends! j'entends … ce n'est pas mal.

ISOLIER.

Et pour guérir à l'instant même,
Dites-lui … qu'il faut qu'elle m'aime.

LE COMTE.

J'entends! j'entends … ce n'est pas mal.
Je lui dirai qu'il faut qu'elle aime….
(A part.)
Mais un autre que mon rival….

ISOLIER.

Dites-lui bien qu'il faut qu'elle aime.

LE COMTE.

Noble page du comte Ory,
Serez un jour digne de lui!

ENSEMBLE.
LE COMTE.

Voyez donc, voyez donc le traître?
Oser jouter contre son maître!
Mais je le tiens, et l'on verra
Qui de nous deux l'emportera.

ISOLIER.

A l'espoir je me sens renaître
Ce moyen est un coup de maître….
Oui, je le tiens, et vois déjà
Que son pouvoir me servira.

SCÈNE VIII.

LES PRÉCÉDENTS: LA COMTESSE, DAME RAGONDE, TOUTES LES FEMMES, sortant du château; dans le fond, PAYSANS ET PAYSANNES, VASSAUX de la comtesse, marche, etc.

LA COMTESSE, apercevant Isolier.

Isolier dans ces lieux!

ISOLIER.

Sur le mal qui m'agite
Je venais consulter aussi le bon ermite.

LE COMTE

Je dois à tous les malheureux
Mes conseils et mes voeux.

LA COMTESSE, s'approchant du comte Ory.

Une lente souffrance
Me consume en silence;
Et ma seule espérance
Est la tombe où j'avance
Sans peine et sans plaisir;
Et de mon âme émue
Je voudrais et ne puis bannir
Cette langueur qui me tue.
O peine horrible!
Vous que l'on dit sensible,
Daignez, s'il est possible,
Guérir le mal terrible
Dont je me sens mourir!

ISOLIER ET LE CHOEUR.

Ah! par votre science
Dissipez sa douleur.

LA COMTESSE.

Faut-il mourir de ma souffrance?

LE CHOEUR.

Ah! que votre puissance
Lui rende le bonheur.

ISOLIER, à part, au comte.

Vous avez entendu sa touchante prière!
Voici le vrai moment, parlez pour moi, bon père!

LE COMTE, à la comtesse.

Je puis guérir vos maux,
Si vous croyez à ma science
Ils viennent de l'indifférence
Qui laisse votre coeur dans un fatal repos.
Et pour renaître à l'existence,
Il faut aimer, former de nouveaux noeuds.

LA COMTESSE.

Hélas! je ne le peux.
Naguère encor d'un éternel veuvage
Mon coeur fit le serment.

LE COMTE.

Le ciel vous en dégage.
Il ordonne que de vos jours
La flamme se ranime au flambeau des amours.

LA COMTESSE.

Surprise extrême!
Le ciel lui-même
Vient par sa voix me ranimer!
(A part.)
Toi, pour qui je soupire,
Toi, cause d'un martyre
Que je n'osais exprimer,
Isolier, je puis donc t'aimer!
Je puis t'aimer et te le dire!
Ah! bon ermite, que mon coeur
Vous doit de reconnaissance!
Par vos talents, votre science
Vous m'avez rendu le bonheur.

ISOLIER ET LE CHOEUR, à part.

Oui, sa douce parole
Semble la ranimer;
Le mal qui la désole
Commence à se calmer.

LE CHOEUR.

Les belles affligées
Par lui sont protégées…
Par lui, par ses discours,
Les belles affligées
Se consolent toujours.

ISOLIER, _bas, au comte.

C'est bien… je suis content.

LE COMTE.

Encore un mot, de grâce.
(A demi voix.)
D'un grand péril qui vous menace
Je dois vous avertir!… il faut vous défier….

LA COMTESSE.

De qui?

LE COMTE, à voix basse.

De ce jeune Isolier.

LA COMTESSE.

O ciel!

LE COMTE, de même.

Songez qu'il est le page
De ce terrible comte Ory.
Dont les galants exploits…. Mais ici…. devant lui,
Je n'oserais en dire davantage.
Entrons dans ce castel.

LA COMTESSE.

Mon coeur en a frémi! (Au comte.) Venez, ô mon sauveur!… ô mon unique appui!

(Elle prend le comte par la main, et va l'entraîner dans le château. Toutes les dames les suivent. Le comte Ory a déjà mis le pied sur le pont-levis, et, en raillant Isolier, fait un geste de joie. En ce moment entre le gouverneur, suivi de tous les chevaliers de son escorte.)

SCÈNE IX.

LES PRÉCÉDENTS, LE GOUVERNEUR, CHEVALIERS, etc.

LES CHEVALIERS ET LE GOUVERNEUR.

Nous saurons bien le reconnaître.
Avançons…
(Apercevant Raimbaud qui est en paysan.)
Qu'ai-je vu!… c'est Raimbaud,
Le confident, l'ami de notre maître!

RAIMBAUD.

Taisez-vous donc, ne dites mot.

LE GOUVERNEUR.

Plus de doute, plus de mystère, (Montrant l'ermite.) C'est Monseigneur! c'est lui!

LE COMTE, à voix basse.

Misérable! crains ma colère.

TOUS LES CHEVALIERS, s'inclinant.

C'est le comte Ory!

TOUTES LES FEMMES, s'éloignant avec effroi, et se réfugiant dans un coin.

Le comte Ory!

LES PAYSANS, s'avançant avec indignation.

Le comte Ory!

LE COMTE.

Eh bien! oui… le voici.

QUATUOR DICESIMO.

Ciel! ô terreur' ô trouble extrême!
Quel indigne stratagème!
Mon coeur
En frémit d'horreur.

LE COMTE, bas, à Raimbaud.

O dépit extrême!
Lorsque j'étais sûr du succès,
C'est notre gouverneur lui-même
Qui vient déjouer mes projets.

LE GOUVERNEUR.

Pour vous, et de la part d'un père qui vous aime,
J'apporte cet écrit qu'il remit à ma foi.
Lisez.

LE COMTE.

Eh! lis toi-même;
D'un chevalier est-ce l'emploi?

LE GOUVERNEUR, lisant.

«La croisade est finie,
Et dans notre patrie
Tous nos preux chevaliers vont bientôt revenir.»

TOUTES LES FEMMES, avec joie.

La croisade est finie,
Et dans notre patrie
Tous nos maris vont enfin revenir.

LE GOUVERNEUR, lisant.

«Mon fils, pour mieux fêter des guerriers que j'honore,
Je veux qu'auprès de moi vous brilliez à ma cour….
Mais venez… hâtez-vous; car la deuxième aurore
Peut-être dans ces lieux les verra de retour.»

ENSEMBLE.
CHOEUR DE FEMMES.

Quoi! demain?… ô bonheur extrême!
Nos maris vont revenir!

LE COMTE.

Quoi! demain?… ô dépit extrême!
Leurs maris vont revenir!

RAIMBAUD, bas.

Oui, Monseigneur, il faut partir;
A votre père il faut obéir.

LE COMTE.

Il n'est pas temps… un dernier stratagème
Peut encor nous servir.

DAME RAGONDE ET LES FEMMES, au comte Ory.

Adieu vous dis, ô noble comte,
Soyez plus heureux désormais.

LE COMTE, à part.

Sachons venter ma honte
Par de nouveaux succès.
(Bas, à Raimbaud.)
Un jour encor nous reste,
Sachons en profiter.

RAIMBAUD, bas.

Quoi! ce retour funeste….

LE COMTE.

Ne saurait m'arrêter.

ENSEMBLE.
LE COMTE ET SES COMPAGNONS.

Beauté qui ris de ma souffrance,
Bientôt nous nous reverrons;
Je veux qu'une douce vengeance
Vienne réparer mes affronts.

LA COMTESSE ET SES FEMMES.

Mon coeur renaît à l'espérance.
Le ciel que nous implorons,
Saurait encor, dans sa clémence,
Nous soustraire à d'autres affronts.

ISOLIER, montrant le comte Ory.

Observons tout avec prudence;
Suivons ses pas et voyons
Si par quelque autre extravagance
Il songe à venger ses affronts.