ACTE TROISIÈME.
Peu de temps après, au moment où la vertu chancelante de l'évêque était sur le bord du précipice, un étranger vint frapper à sa porte, en demandant à grands cris qu'on lui ouvrît. On ne lui répondit point d'abord; mais comme il continuait de frapper, en faisant tant de bruit que l'on ne pouvait plus s'entendre, l'évêque demanda à la dame qui était enfermée avec lui, s'il fallait recevoir cet étranger?—Proposons-lui une énigme, répondit la fausse princesse; s'il la devine, nous le laisserons entrer; si elle l'embarrasse, vous le chasserez comme un ignorant qui n'est pas digne de paraître en votre présence.
L'avis fut trouvé sage; et on demanda à l'étranger quel était le plus admirable de tous les ouvrages de Dieu, en fait de petites choses? L'étranger répondit que c'était la diversité et la beauté des figures humaines; puisque, de tant d'hommes qui ont vécu, qui vivent et qui vivront sur la terre, il est impossible d'en trouver deux dont les visages soient parfaitement les mêmes en tout point; et que, dans un si petit espace que la figure humaine, on trouve plus de merveilles que l'on n'en peut compter.
La réponse était juste, et fut admirée. Mais avant d'ouvrir, on proposa une seconde question plus difficile:—Quel est le lieu où la terre est plus haute que le ciel?—C'est, répondit l'étranger, le ciel empyrée, où réside le corps de Jésus-Christ. Car ce corps divin est composé de chair et de sang comme le nôtre; et pour peu qu'on ait lu l'histoire de la création du monde, on sait que toute notre substance n'est qu'un peu de terre détrempée.
Cette seconde réponse fut trouvée bonne, comme la première. Néanmoins, on voulut encore proposer une troisième énigme, et on demanda, toujours par le conseil de la belle dame, quelle distance il y a entre la terre et le ciel?—L'évêque que je venais voir le sait mieux que moi, répliqua l'étranger; il a pu mesurer cet espace, puisqu'il vient de tomber du ciel dans l'abîme. Qu'il sache donc que ce n'est ni une femme, ni une princesse, qu'il a reçue dans son palais, mais un démon déguisé.
L'évêque épouvanté jeta les yeux sur sa pénitente, qui disparut à l'instant; il reconnut avec horreur la faute qu'il avait commise, et voulut voir l'étranger qui avait frappé si long-temps à sa porte; mais on ne le trouva plus. Alors il fit jeûner son peuple, et ordonna des prières publiques[266], dans l'espoir que le ciel daignerait lui faire connaître l'inconnu qui l'avait sauvé du précipice. En effet, il apprit la nuit suivante, par une révélation d'en-haut, que l'étranger mystérieux était saint André, en qui il avait tant de dévotion[267]. On pense bien qu'il ne fut point ingrat, et qu'il brûla bien des cierges en l'honneur de son protecteur.
[266] Populum convocavit… præcepit que ut omnes jejuniis et orationibus insisterent, etc.
[267] Légende Dorée de Jacobus de Voragine. Vie de S. André, Lég. 2.
C'est ainsi que la vertu triompha encore des vains efforts du vice, et que le démon n'eut qu'un pied de nez pour ses belles dépenses d'esprit et de finesse.
CHAPITRE XXVII.
QUATRE HISTOIRES ÉDIFIANTES.
Io LES PRESTIGES.
Un hérétique allemand, voulant attirer dans son parti un bon frère prêcheur, lui promit de le mener au ciel quand il en aurait la fantaisie, et de lui faire voir la sainte Vierge et les saints autour de Jésus-Christ. Cette proposition était trop séduisante pour que le frère prêcheur eût seulement la pensée de la refuser: les deux compagnons prennent jour, et se préparent au voyage. Mais comme le frère prêcheur savait qu'il avait à faire à un hérétique, et qu'on pouvait le tromper par quelques prestiges, il eut soin de porter sur lui une hostie dans une petite boîte.
Le jour désigné étant venu, le frère alla trouver son conducteur, qui le fit grimper au sommet d'une montagne très-élevée, et l'introduisit dans un palais éblouissant, lumineux, magnifique et tout couvert de pierreries. Les deux compagnons entrèrent dans une grande salle, et y trouvèrent, assis sur un trône, un prince tout radieux, couronné d'étoiles et beau comme le jour. Il y avait, à côté de lui, une belle princesse, et autour du trône un foule d'officiers majestueux et pleins de grâces.
L'hérétique s'inclina profondément, se mit à genoux et adora. Mais le frère commença par bien examiner les visages qui étaient devant lui, car il se piquait de connaître les gens à la physionomie. Son conducteur, impatienté de le voir si long-temps debout, se retourna vers lui:—Mettez-vous donc à genoux, lui dit-il à demi-voix, et adorez comme il faut Jésus-Christ, sa mère, et tous ces saints-là, qui sont nos supérieurs.—Un instant, répondit le frère… Alors il fouilla dans sa poche, tira sa boîte, prit son hostie, et dit à la belle princesse, qui était auprès du beau prince:—Si vous êtes la mère de Dieu, voici votre fils que je tiens dans mes doigts; adorez-le, et puis je vous adorerai?…
A peine eut-il prononcé ces paroles, que le palais, la salle, le trône, le roi, la princesse, les officiers, tout disparut, et les deux compagnons se trouvèrent perdus dans une caverne obscure… Ils en sortirent après bien des peines, et l'hérétique rentra dans le sein de l'église orthodoxe[268].
[268] Libri apum, annus 1231.—Mathæi Tympii premia virtut., pag. 123.—Pic de la Mirandole raconte une histoire à peu près semblable à celle-là; mais au lieu d'être un moine, son héros est un prêtre séculier.
Il faut convenir que les Diables avaient mis une grande adresse dans cette représentation (car on sent que cette mascarade était leur ouvrage), et que de bien fins s'y seraient laissé tromper! Mais les frères prêcheurs étaient d'habiles gens.—Quant à la précaution de celui-là, dont on vient de lire l'aventure, elle nous apprend encore que la méfiance est mère de la sûreté, comme dit La Fontaine.
IIo MORT DE GUILLAUME LE ROUX.
Guillaume-le-Roux, fils de Guillaume-le-Conquérant, et roi d'Angleterre dans le onzième siècle, était un prince abominable. Figurez-vous un tyran sans foi ni loi, athée, blasphémateur, et tout-à-fait démoralisé. Il fit autant de mal à l'église d'Angleterre que son père lui avait fait de bien. D'abord il chassa l'évêque de Cantorbéri, et ne voulut point que ce siége fût rempli de son vivant, afin de profiter des grands revenus qui y étaient attachés. Ensuite, il laissa les prêtres dans la misère, et condamna les moines à la dernière pauvreté. Enfin, il entreprit des guerres injustes et se fit généralement détester. Or de pareils excès mènent toujours à une mauvaise fin.
Un jour que Guillaume-le-Roux était à la chasse (en l'année 1100, dans la 44e de son âge et la 13e de son règne), il fut tué d'une flèche lancée par une main invisible; et, pendant qu'il rendait le dernier soupir, le comte de Cornouailles, qui s'était un peu écarté de la chasse, vit un grand bouc noir et velu, qui emportait un homme nu, défiguré et percé d'un trait de part en part… Le comte ne s'épouvanta point de ce hideux spectacle. Il cria au bouc de s'arrêter, et lui demanda qui il était, qui il portait, où il allait? Le bouc répondit:—«Je suis le Diable, j'emporte Guillaume-le-Roux, et je vais le présenter au tribunal de Dieu, où il sera condamné, pour sa tyrannie, à venir avec nous[269]…»
[269] Mathæi Tympii præmia virtutum.—Mathieu Pâris, Historia major, tom. II. Cette aventure, et la mort du comte de Foulques, qui se trouvera plus loin, auraient dû faire partie du chapitre de ceux qui ont eu le cou tordu par le Diable, etc.; mais puisqu'elles sont ici, on voudra bien les y laisser.
Voilà ce que rapportent plusieurs historiens pieux. Il est vrai que, selon d'autres, le prince Henri, frère de Guillaume-le-Roux et son successeur, aurait convoité le trône; et que conséquemment il aurait fait tuer son frère par un cavalier de sa maison; qu'il aurait publié ensuite l'aventure du bouc, pour pallier l'assassinat; et qu'on l'aurait reçue dans le temps, à cause de la crédulité qui était grande, et de la haine qu'on portait généralement au défunt.—On en croira ce qu'on voudra. Comme Guillaume-le-Roux ne valait pas grand'chose, nous ne nous en occuperons pas davantage.
IIIo L'INTERROGATOIRE.
Tandis qu'on faisait des miracles autour du corps du pape Léon IX, canonisé depuis peu de jours, une femme de la Toscane, coupable de certains péchés qu'on ne nomme pas, osa entrer dans l'église avec la foule. Aussitôt le Diable, qui s'était posté dans son corps, se mit à crier, par la bouche de cette femme:—O saint Léon! pourquoi voulez-vous me resserrer si étroitement? Je ne vous ai jamais fait de tort…
On conduisit aussitôt la possédée auprès du corps saint; et les évêques qui se trouvaient là dirent au démon:—Réponds, maudit; comment t'es-tu logé dans le corps de cette femme? et qui t'a donné le pouvoir de tourmenter les chrétiens?…
Le démon répondit:—Les miens et moi, nous sommes chargés de tenter les chrétiens, de perdre leurs âmes, et de les obséder jusqu'à ce qu'ils se soumettent à nos lois. Quand ils se rendent à nos avis, nous les possédons, et nous nous campons dans leur corps, comme dans un gîte préparé pour nous; mais vous concevez que cela se fait à petit bruit, de peur d'effrayer les personnes timorées.
—C'est très-bien, répartit un prêtre; mais après cela, pourquoi faites-vous connaître votre présence? Réponds, scélérat… Le démon répondit:—D'abord, quand nous sommes maîtres du poste, nous y amenons l'indolence, la paresse et la gourmandise; et si la personne qui nous loge passe son temps à dormir et à manger, les choses vont bien, et nous sommes bien payés de nos prévôts. Mais, dans la suite, si l'on nous mène à l'église parmi les bons catholiques, nous sommes forcés de nous en éloigner, et nous tourmentons le corps qui nous loge pour l'obliger à sortir.
—Fort bien, ajouta un évêque; je t'adjure maintenant de nous dire si le pape Léon est parmi les saints?—Ah! vieux sorcier, s'écria le Diable; tu parles-là de notre plus terrible ennemi. Il a conduit plus de gens au ciel que nous n'en traînons aux enfers. Il nous chasse de tous côtés, nous poursuit partout, et je vois déjà qu'il va me faire détaler d'ici. C'est un grand malheur pour nous qu'il soit si puissant dans le ciel…
Comme le Diable disait ces mots, une méchante femme qui se trouvait là eut l'impiété de dire:—Quand le pape Léon chassera les démons, je serai reine… Mais elle avait à peine achevé son horrible phrase, que le Diable sortit de la possédée de Toscane, et se jeta, à corps perdu, dans la blasphématrice, qu'il commença de tourmenter vertement. Il est probable que saint Léon eut assez d'indulgence pour la délivrer. Toutefois l'histoire ne le dit pas [270].
[270] Bollandi Acta Sanctorum; aprilis 19, cap. 2, Leon IX.
IVo ENCORE UN TOUR AUX ENFERS.
Quoique l'auteur du petit livre mystique, intitulé Dieu seul, ait dit, page 136, que Dieu est le meilleur des pères, et qu'ainsi ce n'est pas notre affaire de nous mettre en peine de l'enfer ou du paradis; comme l'auteur du très-admirable livre, intitulé Pensez-y mieux, a soutenu, page 4, que c'est l'affaire et la grande affaire des parfaits et des commençans en dévotion, nous allons donner encore une description de l'enfer, pour retenir efficacement, par cette peinture terrible, les tièdes qui s'approchent trop inconsidérément du précipice.
Un homme qui s'appelait Réparé, et un soldat qui se nommait Étienne, firent, avant de mourir, et par une grâce toute spéciale, le voyage de l'autre monde. Ils virent, dans une grande caverne, quelques démons qui élevaient un bûcher, pour y brûler l'âme d'un prêtre nommé Tiburce, qui avait commis de grandes impudicités.
Ils aperçurent, un peu plus loin, une maison enflammée, où l'on jetait un grand nombre d'âmes coupables, et ces âmes brûlaient comme du bois sec. Il y avait auprès de cette maison une grande place, fermée de hautes murailles, où l'on était continuellement exposé au froid, au vent, à la pluie, à la neige, où les patiens souffraient une faim et une soif perpétuelles sans pouvoir rien avaler. On dit à l'homme qui se nommait Réparé, et au soldat qui s'appelait Étienne, que ce triste gîte était le purgatoire.
A quelques pas de là, ils furent arrêtés par un grand feu, qui s'élevait jusqu'au ciel du pays; et ils virent arriver un Diable qui portait un cercueil sur ses épaules. Réparé, qui aimait probablement à s'instruire dans ses voyages, demanda pour qui on allumait le grand feu. Mais le démon qui portait le cercueil, déposa sa charge, et la jeta dans les flammes, sans dire un mot. La bière se consuma, et on aperçut le corps d'un moine. Alors le Diable dit à Réparé:—«Vous voyez cet homme là? Eh bien! il avait fait vœu de chasteté; et il a violé une jeune fille, qui était venue lui demander le baptême. Aussi nous l'allons bien corriger.»
Les deux voyageurs passèrent; et, après avoir parcouru divers autres lieux, où ils remarquèrent plusieurs scènes infernales, plus terribles les unes que les autres, ils arrivèrent devant un pont, qu'il fallut traverser. Ce pont était bâti sur un fleuve noir et bourbeux, dans lequel on voyait barbotter plusieurs défunts d'un aspect effroyable. On l'appelait le pont des épreuves, parce que celui qui le passait sans broncher était juste et entrait dans le ciel; au lieu que le pécheur tombait dans le fleuve, avec les gens de son espèce.
Quoique ce pont n'eût pas six pouces de largeur, on dit que Réparé le traversa heureusement. Mais le pied d'Étienne glissa au milieu du chemin, et ce pied fut aussitôt empoigné par des hommes noirs qui l'attirèrent à eux. Le pauvre soldat se croyait perdu, quand des anges arrivèrent à tire-d'ailes, qui saisirent Étienne par les bras, et le disputèrent aux hommes noirs. Après de longs débats, les anges furent les plus forts, et emportèrent le soldat, à demi disloqué, de l'autre côté du pont. «Vous avez bronché, lui dirent-ils ensuite, parce que vous êtes trop lubrique; et nous sommes venus à votre secours, parce que vous faites l'aumône.»
Les deux voyageurs virent alors le paradis, dont les maisons étaient d'or, et les campagnes couvertes de fleurs odorantes; et les anges les renvoyèrent sur la terre, en leur recommandant de conter aux hommes ce qu'ils avaient vu[271].
[271] Historia tripart. post Gregorii, dialog. 4.—G. Bloock, post Dyonisii Carth. colloquium de particulari judicio, art. 20.
CHAPITRE XXVIII.
QUATRE PETITS ROMANS.
Io THÉODORA.
Du temps de l'empereur Zénon, il y avait à Alexandrie une jeune dame nommée Théodora, aussi remarquable par sa beauté que distinguée par la noblesse de sa famille. Elle avait épousé un homme riche et craignant Dieu, avec qui elle passait des jours vertueux et paisibles.
Le Diable, jaloux de sa sainteté, alluma dans le cœur d'un personnage opulent de la même ville tous les feux de la concupiscence, et l'amour le plus violent pour Théodora. Le riche amoureux lui envoya bientôt des messagères secrètes, chargées de lui offrir des présens magnifiques, si elle voulait partager son amour; mais elle rejeta ces propositions. Elles devenaient cependant si fréquentes, que cette pauvre femme ne pouvait plus y tenir.
Enfin, l'amant de Théodora s'avisa de confier le soin de ses affaires à une vieille sorcière, qui passait pour une personne très-entendue en fait de commissions amoureuses. La sorcière alla trouver Théodora; et, après qu'elle se fut insinuée dans sa confiance, elle la supplia d'avoir pitié d'un homme qui ne soupirait que pour elle.—Je n'oserais jamais commettre un aussi grand péché, répondit Théodora, puisque je suis sous les yeux de Dieu qui voit tout.—Vous êtes dans l'erreur, repliqua la magicienne, tout ce qui se fait en plein jour, Dieu le sait et le voit; mais tout ce qui se passe la nuit, Dieu l'ignore.—Dites-vous bien la vérité?—Certainement; et vous pouvez là-dessus vous en rapporter à moi.—Eh bien! répondit la jeune dame rassurée, allez dire à celui qui vous envoie, qu'il peut venir me trouver ce soir, et qu'il obtiendra ce qu'il désire.
L'amoureux enchanté se rendit, au commencement de la nuit, dans l'appartement de Théodora, coucha avec elle, et se retira un peu avant l'aurore.
Mais quand le jour parut, l'épouse adultère, rentrant en elle-même, se mit à pleurer amèrement, dans cette pensée qu'elle venait peut-être de perdre son âme et sa vertu. Son mari ne put ni la consoler, ni savoir la cause de son chagrin… Pour éclaircir ses doutes, elle alla dans un monastère de filles, et demanda à l'abbesse si les crimes commis de nuit échappaient aux regards du créateur.—Dieu sait tout et voit tout, répondit l'abbesse; à toutes les heures de la nuit et du jour, dans tous les pays du monde, ses yeux sont ouverts sur toute la création.—Ah! malheureuse que je suis, s'écria la dame pécheresse… Donnez-moi le livre des évangiles, afin que je consulte le sort[272].
[272] Ut sortiar memetipsam… Cette manière de consulter le sort était autrefois en grand usage. On ouvrait le livre des évangiles, et on regardait le premier mot qui se présentait, à l'ouverture du livre, comme un arrêt du ciel. St. Augustin a écrit contre cette superstition, dans ses épîtres ad Januarium.
En ouvrant le livre, elle trouva ces mots de Pilate: Quod scripsi scripsi[273]… Elle comprit par là que ce qui était fait était fait, et qu'il fallait le réparer par la pénitence. C'est pourquoi elle rentra dans sa maison, s'habilla en homme, pendant l'absence de son mari, et se rendit dans un couvent de moines, où elle passa le reste de sa vie, connue seulement sous le nom de frère Théodore. Le Diable la tenta encore de plusieurs manières[274]; mais il ne l'empêcha pas de mourir en odeur de sainteté[275].
[273] Ce que j'ai écrit est écrit. S. Jean, chap. XIX vers. 22.
[274] Les démons lui apparurent particulièrement sous la figure de son mari, sous des formes de bêtes féroces, sous des costumes militaires, etc.; mais ces métamorphoses sont trop insipides, pour qu'on puisse se permettre d'en ennuyer le lecteur.
[275] Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auctum à Claudio à Rotâ, lég. 87.
IIo L'ANNEAU.
Un mari, partant pour un long voyage, dit à sa femme:—Je ne sais pas combien de temps je vais vivre éloigné de vous. Mais s'il faut que vous veniez me rejoindre, je vous enverrai chercher par un homme de confiance qui vous présentera mon anneau. Au reste, je vous ai recommandé à saint Côme et à saint Damien… Après ces mots il embrassa l'épouse en pleurs, et s'éloigna au plus vite.
Par un de ces hasards qui sont assez communs, le Diable se trouva présent à cet adieu; et comme on ne l'avait ni vu, ni soupçonné, il résolut de faire son profit de ce qu'il venait d'entendre. Au bout de quelques jours, il se présenta, sous une figure humaine, à la dame en question, et lui montrant un anneau parfaitement semblable à celui du mari:—Madame, lui dit-il, je suis un ami de votre époux, qui m'a chargé de venir ici en toute diligence, pour vous prévenir qu'il a un besoin pressant de vous voir, et qu'il vous prie de me suivre avec confiance…
La dame, ayant reconnu l'anneau, monta un cheval que le Diable lui avait amené; et ils se mirent en route. Lorsqu'ils furent dans la campagne, à une heure où ils se trouvaient dans une solitude absolue, le Diable poussa la dame, avec qui il voyageait, pour la faire tomber de cheval. On ne dit pas ce qu'il voulait lui faire; mais la femme effrayée appela à son secours saint Côme et saint Damien, qui accoururent bien vite, chassèrent le démon et reconduisirent la dame à son logis[276].
[276] Legenda aurea Jac. de Voragine, lég. 138.
IIIo LE DANGER DES ENGAGEMENS.
Un ancien militaire, qui jouissait d'une grande fortune, et qui la dépensait en libéralités, devint bientôt si pauvre qu'il manquait presque du nécessaire. Comme il n'avait pas le courage de recourir à ses amis, et que ses amis ne paraissaient pas disposés à se souvenir de ses bienfaits, il tomba dans une grande tristesse, qui redoubla encore à l'approche de son jour natal, où il avait coutume de faire quelques dépenses magnifiques.
En s'occupant de ses chagrins, il s'égara dans une vaste solitude, où il put sans honte pleurer la perte de ses biens. Tout à coup il vit paraître devant lui un homme d'une taille haute, d'une figure imposante, monté sur un cheval superbe. Ce cavalier, qu'il ne connaissait point, lui adressa la parole avec le plus vif intérêt, et lui demanda la cause de sa douleur. Après qu'il l'eut apprise, il ajouta:—Si vous voulez me rendre un petit hommage, je vous donnerai plus de richesses que vous n'en avez perdu…
Cette proposition n'avait rien d'extraordinaire, dans un temps où la féodalité était en usage. Le militaire, pauvre et malheureux, promit à l'étranger de faire tout ce qu'il exigerait, s'il pouvait lui rendre sa fortune.—Eh bien! reprit le Diable (car c'était lui), retournez à votre maison; vous trouverez, dans tel endroit, de grandes sommes d'or et d'argent, et une énorme quantité de pierres précieuses. Quant à l'hommage que j'attends de vous, c'est que vous ameniez votre femme ici, dans trois mois, afin que je puisse la voir…
Le militaire s'engagea à cet hommage, sans chercher à connaître celui qui l'exigeait. Il regagna sa maison, trouva les trésors indiqués, acheta des palais, des esclaves, et reprit sa généreuse habitude de se distinguer par des largesses; ce qui lui ramena nécessairement les bons amis que le malheur avait éloignés.
A la fin du troisième mois, il songea à tenir sa promesse. Il appela sa femme, et lui dit:—Vous allez monter à cheval, et venir avec moi, car nous avons un petit voyage à faire. C'était une dame vertueuse, honnête, et qui avait une grande dévotion à la sainte Vierge. Comme elle n'entreprenait rien sans se recommander à sa protectrice, elle fit une petite prière, et suivit son mari, sans lui demander où il la conduisait. Après avoir marché près de trois heures, les deux époux rencontrèrent une église. La dame, voulant y entrer, descendit de cheval, et son mari l'attendit à la porte en gardant les manteaux.
A peine cette dame fut-elle entrée dans l'église, qu'elle s'endormit en commençant sa prière. On peut regarder cela comme un miracle, puisqu'en même temps la sainte Vierge descendit auprès d'elle, se revêtit de ses habits et de sa figure, rejoignit le militaire, qui la prit pour sa femme, monta sur le second cheval, et partit, avec le mari, au rendez-vous du Diable.
Lorsqu'ils arrivèrent au lieu désigné, le prince des démons y parut avec fracas, et d'un ton assez suffisant, si la chronique ne charge point. Mais, dès qu'il aperçut la dame que le militaire lui amenait, il commença à trembler de tous ses membres, et ne trouva plus de forces pour s'avancer au-devant d'elle.—Homme perfide, s'écria-t-il, pourquoi me tromper si méchamment? Est-ce ainsi que tu devais reconnaître mes bienfaits? Je t'avais prié de m'amener ta femme, à qui je voulais reprocher certains torts qu'elle me fait; et tu viens ici avec la mère de Dieu, qui va me renvoyer aux enfers!…
Le militaire, stupéfait et plein d'admiration, en entendant ces paroles, ne savait quelle contenance faire, quand la sainte Vierge dit au Diable:—Méchant esprit, oserais-tu bien faire du mal à une femme que je protége? Rentre dans l'abîme infernal, et souviens-toi de la défense que je te fais de jamais chercher à nuire à ceux qui mettent en moi leur confiance…
Le Diable se retira en poussant des cris plaintifs. Le militaire descendit de cheval, et se jeta aux genoux de la sainte Vierge, qui, après lui avoir fait quelques reproches, le reconduisit à l'église, où sa femme dormait encore. Les deux époux rentrèrent chez eux, et se dépouillèrent des richesses qu'ils tenaient du Diable. Mais ils n'en furent pas long-temps plus pauvres, parce que la sainte Vierge leur en donna d'autres abondamment[277].
[277] Omnes dæmonis divitias cùm abjecissent, etc., multas postmodum divitias, ipsâ largiente virgine, receperunt. Legenda aurea Jacobi de Voragine, lég. 114.
IVo LE VOYAGE A ROME.
—Saint Antide, évêque de Besançon[278], allant un jour prêcher à la campagne, accompagné de son clergé, aperçut, en sortant de sa ville épiscopale, le prince des démons qui tenait son assemblée en plein air, et se faisait rendre compte de la conduite de ses diables. Le saint évêque remarqua particulièrement un grand démon noir et maigre, qui dit à Satan qu'il revenait de Rome, où il avait entraîné le pape dans un péché d'impudicité.
[278] Cette admirable histoire est si authentique, qu'on ne sait pas même si saint Antide a existé. On le fait vivre vers l'an 400. Les Bollandistes, qui racontent avec confiance l'aventure qu'on va lire, le font évêque de Besançon, selon l'avis de plusieurs légendaires. Mais le Martyrologe d'Usuard, Mathieu Tympius, et d'autres légendes, le font évêque de Tours.
Pour preuve de ce qu'il avançait, il présenta à l'assemblée la sandale, autrement dite la mule du pape, qu'il apportait avec lui. Ceci se passait le mardi saint; et le Diable se vantait d'avoir fait tomber le saint père le dimanche des Rameaux, c'est-à-dire, trois jours auparavant.
Saint Antide, frémissant de ce qu'il venait d'entendre, résolut d'aller de suite à Rome, et d'engager le pape à réparer sa faute par la pénitence. Il dit à son clergé, qui ne voyait rien de toute cette assemblée, de rentrer dans la ville, parce qu'une affaire pressante l'obligeait de faire un voyage éloigné, et qu'il ne serait de retour que la veille de Pâques. En même temps, s'adressant au démon noir et maigre, il lui commanda de lui servir de monture, et de le transporter à Rome aussi vite qu'il se vantait d'en être venu.
Le démon s'agenouille docilement devant le saint, le prend sur son dos, s'élève dans les airs, et le porte rapidement à Rome, où ils arrivent le jeudi saint, dans la matinée. Le pape, quoique coupable d'impureté, était près de monter à l'autel pour célébrer la sainte messe. Après qu'Antide eut fait sa prière, il demanda avec instance à parler au souverain pontife pour des choses de la plus haute importance. On l'introduit; il raconte au saint père ce qu'il a vu, lui montre la sandale qu'il a tirée des griffes du démon, et l'exhorte à se purger de son crime. Le pape écoute le saint avec le plus profond respect, lui fait sa confession, et le confesse à son tour. Les deux pieux personnages se donnent mutuellement l'absolution de leurs fautes, et se séparent réconciliés. Antide remonte alors sur son démon, qu'il avait laissé attaché à la porte, et rentre à Besançon le samedi saint, sans avoir éprouvé le moindre péril[279].
[279] Bollandi, 25 junii mensis, pag. 43. Usuar. Martyrolog., junii 22. Mathæi Tympii præmia virtut., pag. 53, etc.
CHAPITRE XXIX.
QUATRE PETITS CONTES.
Io LE SOUPER.
—Saint Germain, évêque d'Auxerre, faisant une tournée dans son diocèse, fut forcé, par la nuit et le mauvais temps, de coucher dans un petit village. Après qu'il eut fait un souper très-modeste, il remarqua que l'on préparait un second repas plus abondant et servi avec plus de soin. Germain, agréablement surpris du bon ordre de ce second service, demanda à qui on le destinait, et si l'on allait recevoir nouvelle compagnie. On lui dit qu'on attendait ces bonnes femmes qui vont la nuit[280]. Le saint n'en demanda pas davantage, et résolut de veiller pour voir la suite de cette aventure.
[280] Cui cùm dicerent quod bonis illis mulieribus quæ de nocte incedunt prepararent, etc. Jac. de Voragine, ubi infrà.
Quelque temps après, il vit arriver une multitude de démons, en forme d'hommes et de femmes, qui se mirent à table devant lui, en témoignant leur bonne humeur par de grands éclats de rire et des propos pleins de jovialité. Ces démons avaient l'air tout-à-fait benins, et ne montraient pas le moindre penchant à nuire; mais ils se festoyaient aux dépens des bonnes gens du village, et saint Germain n'approuvait pas cette liberté grande.
C'est pourquoi il leur fit connaître qui il était, et leur défendit de déloger jusqu'à nouvel ordre. En même temps, il appela les gens de la maison, et leur demanda s'ils connaissaient leurs convives?—Certainement, répond le patron; ce sont tels et telles de nos pays voisins. Les relations qu'ils ont avec les esprits apportent la bénédiction dans toutes les maisons où ils sont reçus…
Saint Germain, étonné de cette bonhomie, envoie aussitôt dans les maisons des prétendus voisins, que l'on trouve endormis dans leur lit. Il commande alors aux démons de dire la vérité. Le chef de la troupe infernale déclare, en conséquence, que lui et ses gens n'ont pris la figure des paysans du voisinage, que pour attraper un bon souper; que la crainte qu'ils inspirent aux hommes, dans leur forme naturelle, les force à de pareils stratagèmes; et que, pour donner de la vraisemblance à leurs courses nocturnes, ils font croire aux bonnes âmes qu'il y a des sorciers et des sorcières qui vont au sabbat, et autres balivernes semblables qui ne sont que des gausseries…
Après cette confession, les démons s'évanouirent, laissant leur souper à moitié mangé[281]… Sans doute il est mal de tromper les gens; mais quand on le fait avec tant de ménagemens, on mérite un peu d'indulgence…
[281] Bollandus, 25 juillet. Legenda aurea Jac. de Voragine, leg. 102; et les anciens bréviaires d'Auxerre, fête de St. Germain.
IIo LE CHATEAU MAGIQUE.
Le très-sérieux et très-excellent historien Théophanes raconte cette véridique et miraculeuse histoire.—L'an 408 de Jésus-Christ, Cabadès, roi de Perse, apprit qu'il y avait, sur les frontières de ses états, un vieux château, nommé le château de Zoubdadeyer, qui était plein d'or, d'argent, de pierreries et de richesses incalculables. Une pareille découverte n'est pas à négliger: aussi Cabadès résolut-il de se rendre maître au plus vite d'un trésor si précieux. Mais tous les biens d'ici-bas sont accompagnés de maux: le château de Zoubdadeyer était gardé par des troupes de démons, que l'on disait terribles, et qui ne laissaient avancer aucun mortel auprès des trésors confiés à leur garde.
Cabadès mit en usage, pour chasser ces démons, toute l'industrie et tous les exorcismes des mages et des sorciers juifs qui se trouvaient à sa cour. Leurs efforts n'eurent pas le moindre succès. Le roi, désolé de se trouver au milieu de l'abondance sans pouvoir en jouir, se ressouvint alors du Dieu des chrétiens. Il lui adressa des prières, et fit venir l'évêque qui dirigeait l'église chrétienne de Perse. Il le pria de se donner un peu de mouvement en sa faveur, et de le mettre en possession de ces trésors si bien gardés par les démons. Le prélat offrit le saint sacrifice, et se rendit au château de Zoubdadeyer, après avoir pris la communion. Il exorcisa lui-même les Diables qui défendaient l'entrée de ce lieu de richesses, les força à déloger, et mit le roi Cabadès en paisible possession du château magique[282].
[282] Théophanis chronographia, anno 408.
IIIo LE PAUVRE PRÊTRE—CONTE NOIR.
Il y avait, dans le diocèse de Cologne, un saint prêtre respectable par sa bonne vie. Le Diable, jaloux de sa piété, et n'osant le tenter ouvertement, prit la figure d'un ange de lumière, et se présentant au bon prêtre:—Ami de Dieu, lui dit-il, je viens de la part d'en-haut t'avertir de te préparer à la mort; car tu mourras cette année.
Le prêtre reçut dévotement le conseil et la prophétie; il se disposa à bien mourir, purifia sa conscience par la confession, affligea son corps d'abstinences, de jeûnes et d'austérités, ne négligea aucune de ses prières, et donna tout ce qu'il possédait aux pauvres de sa paroisse. Comme ou lui demandait le motif de cette conduite, il avoua secrètement à un de ses amis la révélation qu'il avait eue, et les paroles de l'ange qui lui annonçaient le terme prochain de ses jours. Un pareil secret est trop pesant pour qu'on le puisse garder: l'ami en question le communiqua à un autre, qui en fit part à son voisin; et, de cette façon, toute la paroisse, bientôt instruite, attendit le jour où son pasteur devait mourir, pour l'accomplissement de la prophétie. Mais l'année étant écoulée, le prêtre ne mourut pas, à la grande surprise de toutes les bonnes gens.
Le saint homme, plus stupéfait que tous les autres de se voir trompé par un ange, et de s'être débarrassé si légèrement de tout son bien, s'aperçut avec douleur qu'il n'avait plus de quoi vivre, et qu'il devait s'attendre aux railleries de ses amis… C'est pourquoi il abandonna sa paroisse, et se retira dans un monastère de l'ordre de Cîteaux.
Pendant qu'il faisait son noviciat, le Diable lui apparut encore, et chercha, par ces mots, à regagner sa confiance:—Homme juste, lui dit-il, ne vous étonnez point de vivre encore, quoique je vous aie prédit le contraire; Dieu a différé votre dernière heure, parce que vous devez servir à l'édification de ceux avec qui vous vivez. Il m'envoie près de vous, pour vous aider dans vos peines, vous instruire, et vous garder contre vos ennemis.
Le novice flatté crut tout cela; et dès lors il reçut de fréquentes visites du Diable, qui lui donna bientôt de mauvais conseils, sous une belle apparence; par exemple, lorsqu'il priait trop long-temps, ou qu'il veillait trop tard, ou qu'il travaillait trop ardemment, son ange avait l'impiété de lui dire:—La discrétion est la mère de toutes les vertus; ne faites rien au-dessus de vos forces; vous pouvez vivre long-temps encore; ménagez-vous pour le service de Dieu…
Quand le prêtre voulait lever un grand fardeau, le Diable se hâtait de lui dire:—Cette charge est trop forte; levez ceci, qui est plus léger…
Enfin, une certaine nuit, le Diable, espérant tirer parti de ses longues complaisances, entra vers minuit dans la cellule du prêtre devenu moine, et lui dit en l'éveillant:—Lève-toi, saint homme; Dieu veut récompenser tes pieux travaux et ta constance: pends-toi; tu auras la palme du martyre…
Le moine, effrayé de ce blasphème, reconnut alors qu'il était en commerce avec le Diable, et s'écria:—Retire-toi, méchant; tu ne me tromperas plus… En même temps, il fit un signe de croix qui força l'ange imposteur à détaler. Après cela, il s'habilla à la hâte, courut au lit du prieur, l'éveilla bien vite, et le pria d'entendre sa confession. Le prieur, à moitié endormi, répondit qu'on pouvait bien remettre cela au lendemain matin; mais, ayant appris le motif d'un empressement si naturel, il se leva bientôt, et entra dans son confessionnal, où il entendit le pauvre moine, et lui donna une pénitence; après quoi il s'alla recoucher.
Avant d'en faire autant, le prêtre, que le Diable avait si long-temps abusé, monta aux lieux d'aisance pour satisfaire à des besoins pressans. Tandis qu'il était assis sur l'une des lunettes[283], le Diable, courroucé de la confession qui venait de se faire, eut l'audace de se montrer encore, pour effrayer son homme et lui faire commettre quelque imprudence; il parut tout subitement sous sa propre forme, tenant à la main un arc bandé, sur lequel était une flèche dirigée contre le religieux:—Misérable, lui dit-il, tu m'as confondu; mais je te tiens ici, et tu ne mourras que de ma main.—Retire-toi, maudit, répondit le prêtre, je ne te crains plus… Il accompagna ces mots d'un signe de croix; et l'absolution du prieur obligea bien le Diable à ne plus se montrer[284].
[283] Monachus verò, ob necessitatem naturæ, privatam ascendens, dùm in unâ sedium sederet, etc.
[284] Cæsarii Heisterbachensis miraculorum, lib. III, de confess. cap. 14.
IVo CE QUE L'ON VOUDRA—CONTE BLEU.
L'abbé Macaire, résolu de fuir le monde, s'était enfoncé dans un grand désert. Il arriva dans un lieu jadis habité, où il ne trouva plus que quelques tombeaux de païens. Comme il avait besoin de repos, il ouvrit un sépulchre, tira dehors un cadavre, et le mit sous sa tête pour lui servir d'oreiller[285].
[285] Sub caput suum tanquam plumacium… c'était un coussin fort agréable!
Les démons, qui hantaient ces tombeaux, voyant le sang-froid de l'abbé Macaire, résolurent de le tourmenter un peu. Ils se mirent donc à crier:—Madame, levez-vous, nous allons au bain… Le Diable, qui se trouvait dans le cadavre que Macaire avait pris pour dormir, répondit aussitôt:—J'ai sur le ventre un étranger qui m'empêche de vous suivre…
Macaire, entendant ces mots, eut bien quelque étonnement, mais pas la moindre frayeur. Il fut même assez intrépide pour donner des coups de poing à son oreiller, en lui disant:—Lève-toi, et va-t'en, si tu peux… Et les démons stupéfaits prirent la fuite, en criant:—Seigneur étranger, vous êtes plus fort que nous…
Les esprits malins n'osèrent donc plus attaquer ouvertement l'abbé Macaire; mais ils lui envoyèrent, sans se montrer, des tentations charnelles. C'est pourquoi il se leva, remplit un grand sac de sable et de pierres, le chargea sur ses épaules, et marcha plusieurs jours dans le désert, sans quitter son fardeau. Il voulait par là tourmenter son corps regimbant.
Satan se présenta à lui, sous la figure d'un homme fort et vigoureux, vêtu d'un habit de lin, et chargé de bouteilles.—Où vas-tu, lui dit Macaire?—Mon voyage et mon fardeau sont utiles à quelque chose, répondit le Diable. Je porte à boire à mes compagnons.—Et pourquoi as-tu pris tant de bouteilles?—Parce qu'ils sont plusieurs; et puis, vu que chacun a ses goûts, j'ai eu soin de prendre aussi différentes espèces de vins. Ce qui ne plaira pas à l'un plaira à l'autre: moi, je veux que tout le monde soit content.
Après ces mots, Satan reprit son chemin, et Macaire sa promenade. Il rencontra bientôt une tête de mort, et lui demanda sur quel corps elle avait figuré dans le monde?—Sur le corps d'un païen, répondit la tête.—Où est maintenant ton âme?—Dans l'enfer.—Les païens sont-ils bien bas dans les pays enflammés?—Ils sont enfoncés dans le cœur de la terre, aussi bas que le ciel est haut.—Y a-t-il quelqu'un au-dessous des païens?—Oui, les Juifs.—Et au-dessous des Juifs?—Les chrétiens qui ne sont pas dévots. Ceux-là sont au fin fond de l'enfer[286]…
[286] Legenda, opus aureum Jacobi de Voragine, auctum à Claudio à Rotâ, Leg. 18.
CHAPITRE XXX.
LE DIABLE A CONFESSE.
Un prêtre, occupé à entendre, dans son église, les confessions de ceux de ses paroissiens qui voulaient faire leurs pâques, aperçut, parmi les pénitens, un inconnu jeune et robuste, qui attendait son tour pour se confesser aussi.
Après que tous les paroissiens furent expédiés[287], l'étranger s'approcha du confessionnal, se mit à genoux devant le prêtre, et commença sa confession; mais il raconta des péchés si énormes, il avoua tant d'homicides, tant de brigandages, tant de vols, tant de parjures, tant de blasphèmes, tant de fornications, et tant d'autres monstruosités qu'il disait avoir faites ou inspirées, que le prêtre, saisi d'horreur à l'idée d'une conscience si pleine, accablé d'ennui par une confession si longue, dit au pénitent inconnu:—Quand tu aurais vécu mille ans, tu aurais à peine eu le temps de commettre toutes ces abominations.
[287] Omnibus expeditis.
—J'ai plus de mille ans, répondit l'inconnu.—Qui es-tu donc, s'écria le prêtre épouvanté?—Hélas! répliqua le pénitent, je suis un de ces démons qui sont tombés avec Lucifer. Je ne vous ai dit là qu'une petite partie de mes fautes. Mais je vais vous conter le reste, si vous voulez m'entendre jusqu'au bout.—Et quel fruit espères-tu en tirer, demanda le prêtre?—J'ai vu plusieurs personnes venir à vous chargées de péchés, et s'en retourner pures, répondit le démon; j'ai remarqué que, malgré les plus grands crimes, vous aviez le pouvoir de leur donner la vie éternelle: l'espoir de participer à leur bonheur m'a séduit, et j'ai voulu faire comme eux.
—Eh bien! repartit le prêtre, si tu veux remplir sincèrement la pénitence que je vais t'imposer, toutes tes fautes te seront remises.—Si cette pénitence est supportable, dit le démon, je m'y soumettrai.—Elle sera très-douce, répondit le prêtre. Va, prosterne-toi, trois fois le jour, le visage contre terre, et dis ces seules paroles:
Dieu bon! Dieu créateur, qu'on bénit en tout lieu,
J'ai péché contre vous… Pardonnez-moi, grand Dieu!
—Je ne puis me résoudre à mettre la face en terre, répondit le Diable; c'est trop humiliant.—Monstre! s'écria le prêtre indigné, si ton orgueil te défend de t'abaisser devant ton maître, retire-toi donc… Et le Diable s'en alla[288]…
[288] Cæsarii Heisterb. Miracul., lib. III, de confess., cap. 26.
Mais le dénoûment de cette belle histoire s'accorde trop mal avec la bonne intention du Diable, pour qu'on puisse y ajouter la moindre foi. Il y a d'ailleurs une foule de traits qui prouvent dans les démons plus d'humilité; et voici une anecdote où l'ange déchu se montre moins endurci; elle est du même auteur que la précédente.
Cæsarius d'Heisterbach lui-même se vante d'avoir assisté aux exorcismes d'une possédée, lesquels exorcismes furent assez remarquables par la circonstance suivante. Après qu'on eut interrogé le Diable sur divers sujets hétéroclites, on lui demanda s'il ne regrettait point son ancien état de gloire; et le Diable répondit:—«Qu'on élève, de la terre au ciel, une colonne de fer et de feu, armée de rasoirs et de lames tranchantes; qu'on me donne un corps de chair; qu'on me tire ensuite du haut en bas de cette colonne… je consens à endurer ce supplice jusqu'au jour du jugement dernier, pour regagner le ciel que j'ai perdu[289]…»
[289] Ejusdem, Cæsarii Heisterbach. illustrium miracul., lib. V, cap. 10.
A coup sûr, ce n'est pas là le langage d'un être qui refuse de se prosterner trois fois devant Dieu pour sortir de l'enfer…
VARIÉTÉS,
OU
MOSAÏQUE INFERNALE.
—Plusieurs écrivains accordent à l'enfer quelques agrémens, entre autres celui d'avoir de bons voisinages; et c'est assurément quelque chose. On sait que les Juifs regardent les méchans voisins comme un mal très-fâcheux, et qu'ils le mettent au rang des malédictions qu'ils donnent à leurs ennemis. Or il est impossible d'avoir un voisinage plus paisible et plus doux que celui des enfers. Ces pays pacifiques sont les limbes, habités par les enfans morts sans baptême, et le purgatoire, où les justes se purifient de leurs fautes vénielles.
Les théologiens, qui nous ont fait l'histoire de ces contrées, assurent que les limbes logeaient aussi, pendant les quarante premiers siècles du monde, de pieux et saints personnages, d'une innocence et d'une tranquillité parfaite; qu'au bout de ce temps, ils quittèrent ce séjour, pour en habiter un meilleur; mais que cependant ils ne laissèrent pas d'entretenir quelque correspondance avec les peuples de l'enfer, leurs anciens voisins; ce qui est bien prouvé par l'histoire du mauvais riche, à qui Abraham donne le doux nom de fils[290].
[290] «Le pauvre Lazare ne demandait pour se rassasier que les miettes qui tombaient de la table du mauvais riche; mais personne ne lui en donnait. Or, Lazare mourut, et fut emporté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et tomba dans l'enfer. Lorsqu'il était dans les tourmens, il leva les yeux, et vit de loin Lazare dans le sein d'Abraham. Il s'écria: Abraham, mon père, ayez pitié de moi; envoyez Lazare ici, afin qu'il me rafraîchisse d'une goutte d'eau. Mais Abraham lui répondit: Mon fils, vous avez eu vos biens, pendant votre vie; vous êtes maintenant dans la peine. D'ailleurs nous ne pouvons franchir l'abîme qui nous sépare, etc.» (Saint Luc, chap. XVI, versets 21–26.)
Quant au purgatoire, plusieurs théologiens orthodoxes nous apprennent qu'il n'est séparé de l'enfer que par une grande toile d'araignée; d'autres disent par des murs de papier, qui en forment l'enceinte et la voûte. Au reste, l'un vaut l'autre; et puisqu'il est constant que cette frêle séparation n'a jamais été rompue, on peut en conclure que les deux peuples voisins vivent en bonne intelligence, et que chacun jouit d'une parfaite sécurité dans son pays[291].
[291] Éloge de l'enfer, 1re partie, paragraphes 22 et 24.
—Un Juif, qui se rendait à Fondi, dans le royaume de Naples, fut surpris par la nuit, et ne trouva pas d'autre gîte qu'un temple d'idoles, où il se décida, faute de mieux, à attendre le matin. Il s'accommoda comme il put dans un coin du sanctuaire, s'enveloppa dans son manteau, et se disposa à dormir.
Mais au moment où il allait fermer l'œil, il vit plusieurs démons tomber de la voûte dans le temple, et se disposer en cercle autour d'un grand autel. En même temps le roi de l'enfer descendit aussi, se plaça sur un trône élevé, et ordonna à tous les Diables subalternes de lui rendre compte de leur conduite. Chacun fit valoir alors les services qu'il avait rendus à la chose publique; chacun fit l'apologie de ses talens et l'exposé de ses bonnes actions.
Le Juif, qui ne jugeait pas comme le prince des démons, et qui trouvait leurs bonnes actions un peu douteuses, fut si effrayé de la mine de ses voisins et de leurs discours, qu'il se hâta de dire les prières et de faire les cérémonies que la synagogue met en usage pour chasser les esprits malins; mais inutilement: les exorcismes de la synagogue étaient passés de mode, et les démons ne s'aperçurent seulement pas qu'ils étaient vus par un homme.
Le Juif, ne sachant plus à quoi recourir, s'avisa d'employer le signe de la croix. On lui avait dit que ce signe était d'une efficacité incontestable; et il en fut bientôt convaincu; car les démons cessèrent de parler, aussitôt que le Juif commença de se signer; et, après avoir bien regardé autour de lui, le roi de l'enfer aperçut le malencontreux enfant d'Israël.—«Allez voir qui est là, dit-il à un de ses gens…» Le démon obéit; et, lorsqu'il eut examiné le voyageur, il retourna vers son maître.—«C'est un vase de réprobation[292], lui dit-il; mais malheureusement il vient de se fortifier du signe de la croix…—En ce cas, reprit le grand diable en gémissant, sortons d'ici. Nous ne pourrons bientôt plus être tranquilles dans nos temples. Si les choses continuent, on n'aura plus la liberté de quitter l'enfer…» En disant ces paroles, le prince des démons s'envola; tous ses gens disparurent; et le Juif se fit chrétien[293].
[292] Le texte porte: «c'est un vase, ou un pot vide de grâce;» vas vacuum, etc.
[293] Historia tripartita, lib. VI, cap. I.—Gregorius, in dialog.—Baronii, tom. III, anno Christi 327.
—Un pieux cénobite, nommé Lubert, étant à l'article de la mort, se recommandait particulièrement à la sainte Vierge, à saint Jérôme et à saint Grégoire, qu'il avait pris pour ses patrons.
Sur ces entrefaites, le Diable apparut au moribond sous la figure d'un moine décédé depuis peu, et dit à Lubert qu'il avait tort d'invoquer seulement Marie et les saints personnages; qu'il serait plus sage de mettre sa confiance en son créateur, et qu'il valait mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints… En entendant ces paroles hérétiques, Lubert reconnut le tentateur, et se mit à chanter des psaumes.
—Ce que tu dis là n'est pas une prière, interrompit le Diable: c'est le cœur plus que la bouche qui doit parler à Dieu.—Tu en as menti, s'écria Lubert, les psaumes sont des paroles saintes, et… Là-dessus, il accabla le Diable de si grosses injures, qu'on n'a pas jugé à propos de les rapporter. Celui-ci se retira tout humilié, et laissa au cénobite le plaisir de mourir comme il l'entendrait.
Lubert se remit donc à psalmodier, et à invoquer de tous ses poumons la sainte Vierge, saint Jérôme et saint Grégoire; tellement qu'en rendant l'âme, il s'écria qu'il voyait de belles et admirables choses; on pensa que ses patrons et ses anges gardiens venaient le chercher; et il mourut en bonne odeur devant ses frères[294].
[294] Thomæ Campensis, liber de vitâ Luberti; et Mathæi Tympii præmia virtut. christian., pag. 303.
—Voici encore une honnête action du Diable. Le trait est peut-être peu décent; mais les personnes pudiques étant prévenues peuvent passer outre.
Un homme, qui n'avait pas à se plaindre de sa femme, puisqu'elle était jeune et belle, fut pourtant assez vicieux pour jeter un œil de convoitise sur sa voisine. La voisine, qui devait se louer de son mari, puisqu'il était bien portant et plein de complaisance, fut assez pécheresse, de son côté, pour accueillir favorablement les œillades du voisin. On va vite en amour quand on est d'accord. Le voisin et la voisine prennent jour, se donnent un rendez-vous, et font bien vite une tache au contrat conjugal…
Le Diable, qui se trouvait dans le voisinage, ne voulut pas laisser cet adultère impuni. Il se ressouvint de la manière dont Mars et Vénus avaient été vilipendés par Vulcain; il composa bien vite un charme, et lia si fortement le voisin et la voisine, qu'il leur fut impossible de se séparer… Après de longs et inutiles efforts, ils se décidèrent à demander du secours. On entend leurs cris; on entre; on est tout scandalisé de la conduite des pécheurs, et tout stupéfait de leur embarras. On veut les en tirer: peine perdue. Il fallut des prières publiques et de longues cérémonies pour rompre le charme.
On dit que cette punition fit un bon effet dans le pays; mais le pays où cela se passa n'est pas nommé, par égard pour les habitans[295].
[295] Cornelii Gemmæ cosmocrit., chap. 8, liv. I.—Post plures annalium scriptores.
—Il y avait, dans les environs de Goa, une secte de brachmanes, qui croyaient qu'il ne fallait pas attendre la mort pour aller dans le ciel. C'est pourquoi, lorsqu'ils se sentaient bien vieux, ils ordonnaient à leurs disciples de les enfermer dans un coffre, et d'exposer le coffre sur un fleuve voisin, qui devait les conduire en paradis. Mais ces pauvres gens se trompaient bien, comme dit le révérend père Teiscera, jésuite et missionnaire qui s'y connaissait[296]: hors de l'église, point de salut. Le Diable était là qui guettait le vieux brachmane; aussitôt qu'il le voyait embarqué, il crevait le coffre, empoignait son homme, l'emportait bien loin; et les habitans du pays, retrouvant la boîte vide, s'écriaient que le vieux brachmane était allé en paradis; qu'il était saint; qu'il ferait des miracles en faveur de ses amis et de ses connaissances, etc. Mais va-t'en voir s'ils viennent.
[296] Epistolæ indicæ. Emanuel Teiscera ad fratres soc. Jesu; Goæ, 1560.
—Un petit prince d'Allemagne, qui s'était donné au Diable, et qui n'avait pas eu à s'en plaindre, pendant tout le cours d'une longue vie, sentit enfin les approches de la mort. Il était alors engagé dans une guerre qu'il aurait bien voulu voir terminée. Mais la Mort était au chevet de son lit, et le Diable aux pieds, qui l'attendait.
Le petit prince, désolé de partir sitôt, pria le Diable de lui procurer encore un an de vie.—C'est un peu difficile, répondit le Diable; car tu n'as plus de forces. Mais enfin, si une année de vie t'oblige beaucoup, je vais me poster avec toi dans ton corps, et je te soutiendrai comme je pourrai… Il le fit comme il le disait. Le prince se leva; la Mort, le voyant debout, et sans doute alors soumise au Diable, se retira sans rien faire. L'année se passa sans mésaventure; la guerre commencée se termina par une bonne paix; et le petit prince allemand s'en alla, au bout de l'année, avec le Diable à qui il appartenait[297].
[297] Shellen, de Diabol., liv. VIII. Post Cæsarii Heisteirb. Mirac., liv. XII, chap. 3. La chose se passa vers le douzième siècle.
—Messire Guillaume, abbé de sainte Agathe au diocèse de Liége, étant allé à Cologne avec deux de ses moines, fut obligé de tenir tête à une possédée, qui portait dans son sein un démon assez égrillard. L'abbé Guillaume fit à l'esprit malin une foule de questions incohérentes, auxquelles celui-ci répondit comme il lui plut (par la bouche de la possédée, ainsi que cela se pratique).
Cependant, comme le Diable faisait presqu'autant de mensonges que de réponses, l'abbé s'en aperçut, et le conjura de lui dire la vérité, et rien que la vérité, dans toutes les demandes qu'il allait lui faire. Le Diable le promit, et tint parole. Il apprit au bon abbé comment se portaient plusieurs défunts dont il voulait savoir quelques nouvelles, lui nomma ceux qui étaient déjà au ciel, et ceux qui patientaient dans le purgatoire. L'abbé se mit aussitôt à prier pour eux; et en même temps un des moines qui l'accompagnaient voulut lier conversation avec le Diable.—Tais-toi, lui dit l'esprit malin; tu as volé hier douze sous à ton abbé; et ces douze sous sont maintenant à ta ceinture, enveloppés dans un chiffon… Je te pourrais nommer plusieurs autres petits vols comme celui-là, sur lesquels tu n'as rien bredouillé à confesse…
L'abbé, ayant entendu ces choses, voulut bien en donner l'absolution à son moine; après quoi, il ordonna au Diable de débarrasser la possédée de sa présence.—Et où veux-tu que j'aille, demanda le démon?—Tiens, je vais ouvrir la bouche, répondit l'abbé, tu entreras dedans, si tu peux.—Il y fait trop chaud, répliqua le Diable; tu as communié ces jours-ci.—Eh bien! mets-toi à califourchon sur mon pouce.—Tes doigts sont sanctifiés; si je m'y frottais, je m'en mordrais plus d'une fois les ongles.—En ce cas, va-t'en où tu voudras; mais déloge.—Pas si vite, répliqua le Diable; j'ai permission de rester ici deux ans encore; alors, qui vivra verra…
L'abbé, voyant qu'il n'y avait rien à faire, dit au Diable:—Au moins, montre-toi à nos yeux dans ta forme naturelle.—Vous le voulez?—Oui.—Voyez… En même temps la possédée commença de grandir et de grossir d'une manière effroyable. En deux minutes, elle était déjà haute comme une tour de trois cents pieds. Ses yeux devinrent ardens comme des fournaises, et ses traits épouvantables. Les deux moines tombèrent l'un en pamoison, l'autre en démence. L'abbé, qui seul avait conservé un peu de bon sens, conjura le Diable de rendre à la possédée la taille et la forme qu'elle avait d'abord. Le Diable obéit et dit à Guillaume:—Tu fais bien de te raviser, car nul homme ne peut, sans mourir, me voir tel que je suis[298]…»
[298] Cæsarii Heisterbach Miracul., liv. V, chap. 29, et Shellen, de Diabol., liv. VII.
—Il y a peu de personnes qui ne connaissent cette chanson du chevalier De Lisle, appelée par les dévots la Prophétie Turgotine. Cependant, comme on l'attribue au Diable, nous ne pouvons nous dispenser de la rapporter ici[299].
[299] Elle fut imprimée à Paris, pour la première fois, en 1778.
(Air: La bonne Aventure, ô gué!)
Vivent tous nos beaux esprits
Encyclopédistes,
Du bonheur français épris,
Grands Économistes!
Par leurs soins, au temps d'Adam
Nous reviendrons, c'est leur plan;
Momus les assiste,
O gué!
Momus les assiste.
Ce n'est pas de nos bouquins
Que vient leur science;
En eux, ces fiers paladins
Ont la sapience.
Les Colbert et les Sully
Nous paraissent grands; mais fi!
Ce n'est qu'ignorance,
O gué!
Ce n'est qu'ignorance!
On verra tous les états
Entre eux se confondre;
Les pauvres sur leurs grabats
Ne plus se morfondre;
Des biens on fera des lots,
Qui rendront les gens égaux:
Le bel œuf à pondre,
O gué!
Le bel œuf à pondre!
Du même pas marcheront
Noblesse et roture;
Les Français retourneront
Au droit de nature;
Adieu parlements et lois,
Princes, ducs, reines et rois:
La bonne aventure,
O gué!
La bonne aventure!
Et cependant vertueux
Par philosophie,
Les Français auront des dieux
A leur fantaisie.
Nous reverrons un ognon,
A Jésus damer le pion;[300]
Ah! quelle harmonie
O gué!
Ah! quelle harmonie!
[300] On n'a jamais vu un ognon damer le pion à Jésus.
Alors, amour, sûreté,
Entre sœurs et frères,
Sacremens et parenté
Seront des chimères;
Chaque père imitera
Noé, quand il s'enivra:
Liberté plénière,
O gué!
Liberté plénière!
Plus de moines langoureux,
De plaintives nones:
Au lieu d'adresser aux cieux
Matines et nones,
On verra ces malheureux
Danser, abjurant leurs vœux,
Galante chaconne,
O gué!
Galante chaconne!
Puisse des novations
La fière sequelle
Nous rendre des nations
Le parfait modèle!
Cet honneur, nous le devrons
A Turgot et compagnons:
Besogne immortelle,
O gué!
Besogne immortelle!
A qui devrons-nous le plus?
C'est à notre maître,
Qui, se croyant un abus,
Ne voudra plus l'être.
Ah! qu'il faut aimer le bien,
Pour, de roi, n'être plus rien!
J'enverrais tout paître,
O gué!
J'enverrais tout paître!
Ces neuf couplets, qui n'ont rien que de naturel, et qui ne sont que la parodie des pamphlets qu'on publia au commencement du règne de Louis XVI, paraissent, depuis la révolution, tellement miraculeux aux esprits qui cherchent partout des prodiges, que le révérend père abbé Fiard s'écrie à ce propos: «Nous dirons, sans craindre de nous tromper, que cette prophétie, malheureusement trop véridique, vient de l'esprit infernal, qu'elle est sortie de l'enfer, ou (ce qui est la même chose) d'hommes qui avaient communication avec l'enfer; et nous donnons cette prédiction (que sûrement on ne contestera pas) pour un fait du Diable ou des démonolâtres existans alors dans le royaume.
»A cette époque de 1778 (qu'on veuille bien y remonter), la France était tranquille au-dedans; un roi bienfaisant avait assuré la stabilité de ces corps antiques de magistrats, que sous le règne précédent on avait violemment attaquée. Les rangs étaient subordonnés. Des gradations marquées différenciaient les conditions. Le clergé et la noblesse jouissaient de leurs droits. Le Français aurait frémi, à la seule pensée qu'il verrait dans le sein de sa patrie, et par les mains de ses compatriotes, briser les autels, détruire la religion, annuler des sacremens, dont l'un, depuis Clovis, depuis quatorze siècles, lui imprime le divin caractère de chrétien, le discerne du Turc, du Juif; et l'autre appelle sur son union avec une épouse les bénédictions du ciel.
»Mais les démoniaques prophètes sont autour de Louis XVI; ils habitent ses palais, ils vivent de ses bienfaits. Bien assurés de leurs coups, bien sûrs de l'infernale puissance qu'ils ont sur l'esprit humain, et de la damnable science qu'ils possèdent de l'ensorceler, quand Dieu le permet, ils annoncent, en toutes lettres, que Louis XVI, que notre maître (c'est ainsi qu'ils le nomment) voudra ne plus être roi, etc.
»Nous le répétons, nous soutenons hardiment que cette divination stupéfiante, faite contre toute vraisemblance, contre toute probabilité, et antérieure à l'événement de plus de douze ans, est sortie de l'enfer, qu'elle n'a pu sortir que de l'enfer… Elle est d'une engeance d'hommes et de femmes exécrables, en commerce avec les démons, avec des esprits habitans un autre monde, ou des âmes séparées des corps. C'est là cet art détestable de la nécromancie, art connu dès les premiers siècles, et qui a été exercé, mais proscrit chez toutes les nations. C'est par cet art que Charles VI fut ensorcelé par Valentine de Milan; Henri II, par Diane de Poitiers; l'épouse de Louis XIII, par la maréchale d'Ancre; le régent, par le cardinal Dubois; et Louis XVI, par les démonolâtres du dix-huitième siècle. La révolution pareillement a été combinée dans les antres infernaux; et, qui pis est, elle en est sortie…, etc.[301]»
[301] La France trompée par les magiciens du 18e siècle. Lettres sur la Magie, etc.
Grâces soient d'abord rendues à l'abbé Fiard! Quand des sots reprocheront à la nation française les crimes de la dernière révolution, on pourra dire à ces sots, comme abbé le Nôtre: La révolution a été combinée dans les antres de l'enfer, et elle en est sortie. Ainsi, ne nous en parlez donc plus.
Quant à la prophétie Turgotine, la France n'était pas du tout paisible lorsqu'elle parut. Les systèmes de Turgot avaient occasionné de grandes commotions dans la tranquillité publique. Les économistes (c'est le nom qu'on donnait aux partisans de ces systèmes) formaient de grands projets, dont l'exécution était alarmante pour les dévots, puisqu'elle sapait une foule de principes, respectés en religion et en morale; et, nous le répétons, la chanson du chevalier De Lisle ne fut que la satire des plans de M. Turgot, qui promettait de ramener l'âge d'or en France.
—En l'année 1543, une dame de noble lignée enfanta, dans la Belgique, un gros garçon qui avait la tête d'un Diable (selon le jugement des experts), une trompe d'éléphant au milieu du visage, des pates d'oie au bout des bras et des jambes, des yeux de chat au-dessous du ventre, une tête de chien à chaque coude et à chaque genou, deux visages de singe en relief sur l'estomac, une queue de scorpion proprement retroussée, et longue d'une aune et demie; ce qui devait faire un petit enfant bien gentil.
Comme personne ne voulait se charger de cette paternité, les théologiens et les parens de la dame accusèrent charitablement le Diable d'avoir fait ce garçon-là. Mais la mère soutint qu'il était de son mari; et les gens sensés la crurent, puisqu'elle devait le savoir mieux que personne. Quoi qu'il en soit, le petit monstre ne vécut que quatre heures; et, en mourant, il s'écria à haute et intelligible voix, par les deux gueules de chien qu'il avait aux genoux: Veillez et priez, car le jugement dernier est tout proche!… Malgré cela, le jugement dernier n'est pas encore venu[302].
[302] Cornel. Gemmæ cosmocriticæ, liv. I, chap. 8.—Ruffius de partu port. chap. 2.
—Le comte de Foulques, qui était, comme on sait ou comme on ne sait pas, le protecteur obstiné des hérétiques, avait contracté la vicieuse habitude de se livrer à des emportemens et de blasphémer à la journée. Notre saint père le pape, dans le dessein d'arrondir ses domaines du comtat d'Avignon, s'était emparé d'une terre et d'un château qui appartenaient au comte de Foulques. Celui-ci, qui n'aurait pas dû s'opposer aux volontés infaillibles du vicaire de Jésus-Christ, n'eut pas plutôt appris qu'il allait perdre un bien (considérable à la vérité, mais superflu), qu'il monta à cheval, et dit en jurant vilainement:—«Je me moque du pape, de ses moines et de ses prêtres; je jouirai de mes terres et de mon château, ou je brûlerai le comtat d'Avignon…» A peine le comte de Foulques eut-il prononcé cet horrible blasphême, que le Diable le prit par les pieds, le jeta à bas de son cheval et l'assomma.
On pense bien que le Diable avait des ordres pour agir ainsi. Mais ce qu'il y a de plus affreux, c'est que l'hérétique mourut, en proférant de nouveaux blasphêmes… Jérémie Drexélius termine cette histoire édifiante par la citation de ce vers de Virgile, qui vient bien à propos:
Discite justitiam moniti et non temnere divos.
—On a souvent accusé le Diable d'avoir perdu les gens par de mauvais conseils. Nous allons citer, entre cent mille, un seul exemple qui ferait crier bien haut, si le Diable était le héros de l'histoire.
Achillée et Nérée étaient eunuques et valets de chambre de Flavie, nièce de l'empereur Domitien. Après qu'ils eurent reçu le baptême, ils songèrent qu'il était de leur devoir de convertir leur maîtresse, si la chose était possible; mais pendant qu'ils prenaient cette sage résolution, Domitien maria Flavie au jeune Aurélien.
Comme il n'y avait plus de temps à perdre, tout en l'habillant pour la noce, et en disposant les bijoux dans sa parure, les deux eunuques prêchèrent la foi à leur maîtresse, et lui firent, dans la même séance, un bel éloge de la virginité.
—La virginité, disait le premier eunuque, est celle de toutes les vertus qui nous élève plus particulièrement à Dieu, et qui nous rend semblables aux anges. D'ailleurs nous naissons tous vierges[303]… Et puis une femme mariée est exposée aux coups de poing et aux coups de pied de son mari. Elle a de vilains enfans. Une mère gronde doucement; on le supporte avec peine. Quand on a un mari, c'est tous les jours nouvelles querelles, nouvelles injures…
[303] Virginitatem esse Deo proximam, angelis Germanam, hominibus innatam. Pour traduire littéralement cette phrase, il aurait fallu dire que la virginité est parente de Dieu, cousine des anges, et naturelle aux humains. Mais le bon sens se révolte trop contre ces trois blasphêmes, pour qu'on ne cherche pas à en adoucir le ridicule. Il n'y a jamais eu que les Valésiens qui aient prêché le célibat général et la castration, pour amener la fin du monde, tant de fois prédite sans succès. Dieu a dit dans la Sainte Bible: Crescite et multiplicamini, croissez et multipliez. (Genèse, chap. 1.) Et Jésus-Christ, dans l'évangile:—Dieu a fait l'homme et la femme pour vivre ensemble; on ne doit point séparer ce qu'il a réuni. (St. Mathieu, chap. 19) L'homme quittera ses parens, pour s'attacher à sa femme; et ils ne feront tous deux qu'une seule chair. (S. Marc, chap. 10). Enfin, dans l'esprit de la religion chrétienne, que l'on comprend si mal, la virginité n'est une vertu que dans la jeunesse, et le mariage est un grand sacrement. Sacramentum hoc magnum est. (Ephes. chap. 5.)
—A propos, interrompit Flavie, je me souviens que mon père était un homme jaloux, qui accablait tous les jours ma pauvre mère de reproches, de mots durs, et lui faisait un vacarme épouvantable. Est-ce que mon mari fera de même?—Il fera bien pis, répondit l'autre eunuque. Tant que les hommes ne sont qu'amans, ils vous paraissent benins, doux, maniables; dès qu'ils deviennent maris, ils veulent dominer avec tyrannie; et quelquefois malheureusement, ils traitent mieux leurs servantes que leurs femmes…
Soit que Flavie n'aimât point son époux, soit qu'elle fût un peu niaise, elle crut tout ce qu'on lui contait, et refusa au jeune Aurélien les caresses conjugales. Enfin, elle s'arrangea si bien, qu'elle mourut quelque temps après, en dansant devant son mari, qui voulait la prendre par la fatigue, et qui la vit expirer après avoir sauté pendant deux jours. Les deux eunuques furent décapités[304].
[304] Legenda aurea. Ces deux hommes sont martyrs, selon Jac. de Voragine, leg. 70.
—Un saint homme, connu dans les légendes sous le nom de Pierre-le-Neuf, venait de mourir, et son tombeau faisait des miracles. Euphémie de Corrionge, grande dame milanaise, se trouvant depuis sept années possédée de plusieurs démons, fut conduite au sépulcre susdit. Là, on commanda aux démons de vider la place; ils plaidèrent leur cause de leur mieux; mais il fallut détaler; et ils le firent, en criant, on ne sait pas pourquoi:—Ah! Mariette! Mariette!… Ah! Pierrot! Pierrot[305]!…
[305] Mariola, Mariola, Petrine, Petrine… (Legenda aurea, Jacob. de Voragine, lég. 61.)
—Le révérend père Gaspar, de la compagnie de Jésus, raconte, dans une de ses lettres, que les femmes de l'île d'Ormus, poussées par le démon de la luxure, attentèrent plusieurs fois à sa chasteté, et l'engagèrent, par toutes sortes de moyens, à forniquer avec elles, parce qu'elles comptaient bien que, si elles pouvaient avoir des enfans d'un jésuite, ces enfans seraient de petits saints tout faits. Était-ce encore le Diable qui leur avait donné cette dernière idée? Le père Gaspar, qui avait été soldat avant d'être missionnaire, ne dit pas s'il fut faible avec les Indiennes; mais il ajoute: Voyez pourtant quelles sont les ruses et les finesses du Diable! Ses piéges sont quelquefois si séduisans, qu'il y ferait tomber les anges même[306]…
[306] Epistola Gaspari Belgæ, ad fratres soc. Jesu. Ormutii. 1549. in epist. Indicis.
—Saint Bernard, abbé de Clairvaux, s'était un jour enfermé dans sa cellule, pour graisser ses souliers. Le Diable, témoin de cette humilité, prit sur-le-champ la figure d'un voyageur, et entra dans la cellule de Bernard, en demandant à parler à l'abbé.—C'est moi, dit Bernard, en levant les yeux sur le voyageur.—Pouah! quel abbé! s'écria le Diable… Ne vaudrait-il pas mieux recevoir les étrangers, que graisser vos chausses?… Ces paroles d'orgueil décelaient le Diable. Bernard se remit donc humblement à la besogne, et le malin s'en alla[307].
[307] Cæsarii Heisterbach. illust. miracul., liv. IV. ch. 7.
—Le célèbre musicien Handel, se trouvant en 1700 à Venise, dans le temps du carnaval, joua de la harpe dans une mascarade. Il n'avait alors que seize ans; mais ses talens dans la musique étaient déjà très-connus. Dominique Scarlati, le plus habile musicien d'alors sur cet instrument, l'entendit et s'écria: Il n'y a que le saxon Handel, ou le Diable, qui puisse jouer ainsi!…
—Les Européens représentent ordinairement le Diable, avec un teint noir et brûlé. Les nègres soutiennent, au contraire, que le Diable a la peau blanche. Un officier français se trouvant, au dix-septième siècle, dans le royaume d'Ardra, en Afrique, alla faire une visite au chef des prêtres du pays. Il aperçut, dans la chambre du pontife, une grande poupée blanche, et demanda ce qu'elle représentait? On lui répondit que c'était le Diable.—«Vous vous trompez, dit bonnement le Français; le Diable est noir.—C'est vous qui êtes dans l'erreur, répliqua le vieux prêtre; vous ne pouvez pas savoir aussi-bien que moi quelle est la couleur du Diable. Je le vois tous les jours, et je vous assure qu'il est blanc comme vous[308].»
[308] Anecdotes africaines,—de la côte des esclaves, page 37.
—C'est sans doute ici le lieu de rapporter le portrait du Diable, attribué à Piron, quoique ce morceau soit généralement connu. Le Diable n'y est pas flatté:
«Il a la peau d'un rot qui brûle,
»Le front cornu,
»Le nez fait comme une virgule,
»Le pied crochu,
»Le fuseau, dont filait Hercule[309],
»Noir et tortu,
»Et pour comble de ridicule,
»La Queue au cu.»
[309] La plupart des théologiens de l'antiquité disent qu'Hercule, auprès d'Omphale, s'amusait à filer du lin. Mais il y en a qui prétendent qu'il filait autre chose.
—Un soir que saint Augustin était plongé dans ses méditations, il vit passer devant lui un démon qui portait un grand livre sur ses épaules. Il l'arrêta, et lui demanda à voir ce que contenait son livre.—C'est le registre de tous les péchés des hommes, répondit le démon; je les ramasse où je les trouve, et je les écris à leur place, pour savoir plus aisément ce que chacun me doit.—Montre-moi, dit l'évêque d'Hippone, quels péchés j'ai faits depuis ma conversion?…
Le démon ouvrit son livre, et chercha l'article de saint Augustin, où il ne se trouva que cette petite note: Il a oublié de dire les Complies. Le saint évêque ordonna au Diable de l'attendre un moment; il se rendit aussitôt à l'église, récita les Complies, avec d'autres prières, et revint trouver le démon, à qui il demanda de lire une seconde fois sa note. Elle se trouva effacée.—Ah! vous m'avez trompé, s'écria le Diable; et voilà le prix de mes complaisances!… Mais on ne m'y reprendra plus… En disant ces mots, il s'en alla, comme on s'en va quand on n'est pas content[310].
[310] Legenda aurea Jac. de Voragine, aucta à Claudio à Rotâ. Leg. 119.
—Un jour que saint Martin (évêque de Tours, comme chacun sait) disait la messe en grande pompe, le Diable entra dans l'église et avisa aux moyens de le distraire. Il s'était placé parmi les enfans de chœur, qui ne le voyaient point; mais il savait bien que Martin le découvrirait dès qu'il jetterait les yeux de son côté, et qu'il faudrait alors déguerpir. C'est pourquoi il se tint bien sur ses gardes; et lorsque le saint évêque se tourna vers le peuple, pour dire le Dominus vobiscum, le Diable se heurta le front contre un pilier, regarda Martin, et fit une grimace si singulière, que le saint ne put s'empêcher de rire; et il perdit ainsi le mérite du sacrifice de la messe.—C'était tout ce que voulait l'esprit malin; il disparut, aussitôt après cette escapade, sans attendre que l'évêque prît la peine de le chasser[311].
[311] Cette aventure était représentée dans une église de Brest. Grosnet trouva le trait si joli, qu'il le mit en vers, mais dans un autre sens.—Le Diable était, selon cet ancien poëte, dans un coin de l'église, écrivant, sur un parchemin, les caquets des femmes, et les propos inconvenans qu'on tenait à ses oreilles, pendant les saints offices. Or, quand sa feuille fut remplie, comme il avait encore bien des notes à prendre, il mit le parchemin entre ses dents, et le tira de toutes ses forces, pour l'allonger. Mais la feuille se déchira, et la tête du Diable alla frapper contre un pilier, qui se trouvait derrière lui. Saint Martin, qui se retournait alors pour le Dominus vobiscum, se mit à rire de la grimace du Diable, et perdit le mérite de sa messe; ce qui ne lui serait point advenu, s'il eût eu les yeux baissés, comme dit Philippe d'Alcrippe.
—Un avare, qui était devenu extrêmement riche à force d'usure, se sentant à l'article de la mort, pria sa femme de lui apporter sa bourse, afin qu'il pût la voir encore une fois avant de mourir. Quand il la tint, il la serra tendrement sur son sein et ordonna qu'on l'enterrât avec lui, parce qu'il trouvait l'idée de s'en séparer tout-à-fait déchirante. On ne lui promit rien précisément; et il mourut en contemplant ses pièces d'or.
Alors on lui arracha la bourse des mains; ce qui ne se fit pas sans peine. Mais quelle fut la surprise de la famille assemblée, lorsqu'en ouvrant le sac, on y trouva, non plus des pièces d'or, mais deux énormes crapauds… Le Diable était venu, et, en emportant l'âme de l'usurier, il avait emporté son or, comme deux choses inséparables et qui n'en faisaient qu'une[312].
[312] Cæsarii Heist. de morientibus, cap. 39, mirac. lib. XI.
Il y aura sans doute des gens qui n'approuveront pas la conduite du Diable, parce qu'il frustrait la famille du défunt d'une bonne bourse bien grasse. On leur répondra que l'or qu'elle contenait était le fruit de l'usure et de la rapine; qu'un bien mal acquis ne doit pas profiter; que ce n'était sans doute pas toute la fortune du vieux ladre; et que le Diable exécutait là les dernières volontés du défunt, ce que les héritiers n'eussent pas fait.
Quant aux deux crapauds qu'il eut la malice de laisser dans la bourse, ce fait est plus grave. Mais si on ne peut l'excuser, on peut du moins le rendre respectable, en quelque sorte, puisque les saints même ont fait des choses de ce genre.—Un dévot envoya à saint Benoît deux flacons de plusieurs pintes, pleins de bon vin vieux. Le commissionnaire qui les portait s'avisa, chemin faisant, de garder le plus petit pour lui, et de ne porter que le plus gros à Benoît. C'était modeste. Il cache donc son flacon dans un fossé écarté, et continue sa route.
Saint Benoît reçut le gros flacon de vin vieux, avec actions de grâces; mais comme il avait de la perspicacité, il dit au commissionnaire: «Ayez soin de ne pas boire le vin du flacon que vous avez gardé; renversez-le avec précaution; vous verrez ce qu'il y a dedans.» Le saint se retira en disant ces paroles; et le commissionnaire s'en retourna tout honteux. Lorsqu'il arriva à sa cachette, il prit son flacon, le renversa doucement, et en vit sortir une grande couleuvre[313]…
[313] Jacobi de Voragine, lég. 48.
Ces deux traits se valent bien. Si on les regarde comme des espiègleries, le Diable n'a pas si grand tort. Si on les traite de méchancetés, on manque de respect à saint Benoît, qui était un homme d'assez bon tempérament.
—Un chartreux[314], sur son lit de mort, se trouvant seul dans sa cellule, vit entrer un démon chargé d'un grand in-folio, où il avait écrit, en manière d'histoire suivie, toutes les fautes et tous les péchés du mourant. Le chartreux se nommait Favier.—Favier, lui dit le Diable, en riant avec quelque malice, je te vais lire la chronique de ta vie… En même temps il fit la lecture de son gros livre.
[314] Ex Mathæi Tympii triumpho virtut. de integr. conf. 62.
Le moine, stupéfait d'avoir commis tant de péchés, répondit au démon:—Tout ce que tu me reproches, et que tu as si bien noté, je l'ai dit à confesse, j'en ai fait pénitence, et j'en ai reçu l'absolution. Ainsi, tu peux brûler ton livre.—Un instant, repartit le Diable, toutes tes confessions n'ont pas été bonnes; il y a certaines fautes ici, dont tu n'as pas bien expliqué les circonstances; conséquemment tu viendras nous voir…
Le malade allait se désoler, quand la sainte Vierge parut dans la cellule, entourée d'une lumière éblouissante, et tenant dans ses bras un enfant d'une beauté extraordinaire.—Cesse de craindre, dit-elle au moribond, ce bel enfant t'a pardonné toutes tes fautes, et le ciel est ouvert pour toi… Le démon, tout confus d'avoir mal jugé un saint homme, s'esquiva en entendant ces paroles. La sainte Vierge se retira aussi; et Favier, se retrouvant seul, chanta les litanies des saints. Lorsqu'il prononça ces paroles: Omnes sancti et sanctæ Dei, intercedite pro nobis, il aperçut le haut de sa cellule entr'ouvert; des chœurs innombrables de saints et de saintes venaient chercher son âme; il mourut, et monta au ciel en bonne compagnie.—Puisse-t-il nous en arriver autant!—Ainsi soit-il.
FIN.