I

Comment le roi d'Espagne se vint jeter aux pieds du roi
de France pour lui demander secours.

Il y eut jadis un roi de France sage et vaillant qui avait un fils âgé de trois ans, nommé Jean; ce roi était à Paris avec sa noblesse, car en ce temps-là on ne parlait point de guerre en France. Un jour qu'il se trouvait dans son palais, le roi d'Espagne vint se prosterner à ses pieds en versant des pleurs et poussant des gémissements. Ce que voyant, le roi de France lui dit: «Beau frère et ami, modérez votre douleur jusqu'à ce que nous en sachions la cause; car nous vous aiderons, si nous la connaissons, de tout notre pouvoir.

--Sire, dit le roi d'Espagne, je vous remercie humblement de l'offre qu'il vous plaît de me faire, parce que, vous et vos prédécesseurs, vous êtes les défenseurs de toute royauté, de toute noblesse et de toute justice. Je suis venu à vous pour vous dire mon infortune. Sachez, sire, qu'à tort et sans raison, à cause d'un nouveau tribut que j'avais mis en mon royaume pour éviter la dangereuse entreprise que le roi de Grenade, infidèle à notre sainte loi, avait faite contre mon trône, on a excité le peuple contre moi, si bien qu'ils m'ont voulu faire mourir, et il m'a fallu m'en tirer du mieux que j'ai pu. Ils tiennent la reine ma femme, et une petite fille de trois ans, assiégées dans une de nos villes nommée Ségovie [39]; et ils ont décidé de les faire mourir pour avoir mon royaume.»

Note 39:[ (retour) ] Ville de la Vieille-Castille où il y avait de nombreuses fabriques de drap, célèbres au moyen âge, et qui était presque toujours le centre des mouvements populaires.

En disant cela, il se pâmait aux pieds du roi de France, lequel le fit bientôt relever et lui parla en cette manière: «Frère, ne veuillez pas affliger votre coeur, mais prenez courage comme il convient; car je vous promets que demain matin j'enverrai des lettres aux barons et au peuple de votre royaume; et, s'ils ne veulent m'obéir, j'irai moi-même et je les mettrai à la raison.»

Quand le roi d'Espagne entendit cette promesse, il fut bien joyeux, et il dit au roi qu'il le remerciait d'un secours si généreusement offert. Et de cette offre, j'en réponds, furent bien joyeux aussi les barons de France; car ils avaient beau désir de se distinguer par des faits d'armes, vu qu'il y avait longtemps qu'on n'avait vu de guerre en France. Tout ce jour, le roi d'Espagne fut bien fêté; il ne fut parlé que de faire bonne chère, et les barons et gentilshommes français se mirent à faire des joutes pour réjouir l'hôte de leur roi.