I
Gautier, marquis de Saluces, est prié de se marier
par ses barons.
En Lombardie, sur les confins du Piémont, est une noble contrée qu'on nomme la terre de Saluces [51], et dont les seigneurs ont porté de tout temps le titre de marquis.
Note 51:[ (retour) ] Dans l'ancien royaume de Piémont, vers les sources du Pô, au pied des Alpes maritimes.
De tous ces marquis, le plus noble et le plus puissant fut celui que l'on appelait Gautier. Il était beau, bien fait, avantagé de tous les dons de la nature; mais il avait un défaut: c'était d'aimer trop la liberté du célibat et de ne vouloir en aucune façon entendre parler de mariage. Ses barons et ses vassaux en étaient fort affligés; ils s'assemblèrent donc pour conférer entre eux à ce sujet, et, d'après leur délibération, quelques députés vinrent en leur nom lui tenir ce discours:
«Marquis, notre seul maître et souverain seigneur, l'amour que nous vous portons nous a inspiré la hardiesse de venir vous parler; car tout ce qui est en vous nous plaît, et nous nous réputons heureux d'avoir un tel seigneur; mais, cher sire, vous savez que les années passent en s'envolant et qu'elles ne reviennent jamais. Quoique vous soyez à la fleur de l'âge, la vieillesse néanmoins, et la mort, dont nul n'est exempt, s'approchent de vous tous les jours. Vos vassaux, qui jamais ne refuseront de vous obéir, vous supplient donc d'agréer qu'ils cherchent pour vous une dame de haute naissance, belle et vertueuse, qui soit digne de devenir votre épouse. Accordez, sire, cette grâce à vos fidèles sujets, afin que, si votre haute et noble personne éprouvait quelque infortune, dans leur malheur au moins ils ne restassent point sans seigneur.»
A ce discours, Gautier attendri répondit affectueusement: «Mes amis, il est vrai que je me plaisais à jouir de cette liberté qu'on goûte dans ma situation, et qu'on perd dans le mariage, si j'en crois ceux qui l'ont éprouvé. Toutefois je vous promets de prendre une femme, et j'espère de la bonté de Dieu qu'il me la donnera telle que je pourrai avec elle vivre heureux. Mais je veux aussi auparavant que vous me promettiez une chose: c'est que celle que je choisirai, quelle qu'elle soit, fille de pauvre ou de riche, vous la respectiez et l'honoriez comme votre dame, et qu'il n'y ait aucun de vous dans la suite qui ose blâmer mon choix ou en murmurer.»
Les barons promirent d'observer fidèlement ce que leur avait demandé le marquis leur seigneur. Ils le remercièrent d'avoir déféré à leur requête, et celui-ci prit jour avec eux pour ses noces, ce qui causa par tout le pays de Saluces une joie universelle.