VI

Comment les ambassadeurs des barons d'Espagne rapportèrent
la réponse du roi de France et comment le peuple vint vers
lui en chemise, criant merci.

Ceux qui étaient venus en ambassade furent consternés, et non pas sans raison; voyant qu'ils ne pouvaient résister à la puissance de France, et que déjà les deux tiers du pays étaient en la main du roi, ils firent tant qu'ils obtinrent dix jours de répit pour aller annoncer ces nouvelles à ceux qui les avaient envoyés; et, quand ils furent allés vers eux et eurent fait leur rapport, les barons furent si étonnés et tous si abattus, que le plus hardi ne savait que dire.

Il faut savoir que le peuple n'était pas d'accord avec les grands; ceux-ci, voyant qu'ils ne pouvaient résister, vinrent se mettre à la merci du roi, comme les ambassadeurs le leur avaient conseillé. Le roi les reçut, s'informa des principaux perturbateurs, et trouva que quatre des plus grands personnages de l'Espagne avaient tout machiné pour parvenir à gouverner à leur volonté. Ces gens furent pris, et aussi cinquante complices, que le roi fit mener devant la reine, laquelle vint au-devant du roi et de son mari. Quand elle fut arrivée, elle se mit à genoux et ne voulut point se relever jusqu'à ce que le roi descendît de cheval; il la releva alors en l'embrassant avec tendresse.

Et la reine, qui était une sage princesse, dit: «Très-haut et très-puissant roi, puisque vous avez délivré votre pauvre captive avec tant de générosité, je prie Dieu qu'il me fasse la faveur de vous être reconnaissante.

--Belle soeur, dit le roi de France, ne parlons plus de rien et réjouissons-nous seulement; allez voir votre mari qui est ici près.

--Sire, dit-elle, quand je vous vois, je vois tout, et je ne veux pas vous quitter jusqu'à la ville.»

Quand le roi vit la grande humilité de cette dame, il la fit monter à cheval et la mena avec lui vers le roi son mari, qui fit fête à sa venue. Puis ils s'en allèrent en parlant de plusieurs choses jusqu'à Ségovie, qui fut toute tendue de tapisseries; et le roi de France fut reçu avec grand honneur et en triomphe, ce dont lui et ses barons et tous ses soldats se trouvèrent charmés. Jamais ils n'avaient vu telle gloire.