VIII

Comment le roi d'Espagne et la reine sa femme, voyant que
le roi de France s'en voulait retourner, vinrent s'agenouiller
devant lui, le remerciant du service qu'il leur avait rendu et
lui recommandant leur fille.

Quand le roi et la reine d'Espagne virent que le roi s'en retournait, ils ne surent en quelle manière le remercier du bien et de l'honneur qu'il leur avait faits, et ils se jetèrent à ses pieds, disant: «Très-puissant roi, nous savons bien que vous ne pouvez longuement demeurer ici, à cause des affaires de votre royaume, et il ne nous est pas possible de vous récompenser. Toutefois, sire, nous ferons ce qui sera en notre pouvoir, vous priant que vous mettiez sur nous et sur nos successeurs tel tribut qu'il vous plaira de mettre; car nous voulons dorénavant tenir notre royaume de vous, comme de bons et loyaux sujets.»

Quand le roi entendit ces paroles, il eut pitié d'eux et leur dit en les relevant: «Amis, croyez que ce n'est pas l'envie d'acquérir des terres qui m'a fait venir en votre royaume, mais seulement la ferme volonté de conserver la justice et de sauver l'honneur des princes; ainsi, je vous prie qu'il ne soit plus parlé de ces choses, et ne pensez qu'à maintenir vos sujets dans le devoir et dans la crainte de Dieu. Par ce moyen, et non autrement, vous vivrez en prospérité, et si quelque chose de mal vous arrive, faites-le moi savoir, et sans faute je vous secourrai.»

Quand ils virent le bel amour que le roi de France avait pour eux, la reine prit sa fille, qui avait un peu plus de trois ans, entre ses bras: «Sire, dit-elle, puisque aussi bien nous avons mis toute notre espérance en vous, nous désirons que cette pauvre fille que vous voyez entre mes bras vous soit recommandée; car nous sommes hors d'espérance d'avoir d'autres enfants. Si Dieu lui fait la grâce de vivre jusqu'à ce qu'elle soit en âge d'être mariée, vous aurez pour agréable de la pourvoir comme il vous plaira, et, après nous, vous lui donnerez le gouvernement de ce pays, que vous protégerez et gouvernerez pour elle.»

Quand le roi de France vit cette grande humilité, il sentit son coeur attendri, et ayant des larmes dans les yeux, il répondit en cette manière: «Amis, je vous remercie de la grande affection que vous avez pour moi; sachez que votre fille n'est pas une filleule à refuser. Si Dieu donne à mon fils d'arriver en âge d'homme, je serai fort joyeux qu'ils soient unis, et si je vis jusque-là, je vous promets bien que mon fils n'aura point une autre femme.

--Sire, ne pensez pas, dit-elle, que monseigneur mon mari et moi nous soyons assez présomptueux pour avoir songé qu'elle pourrait être un jour l'épouse de votre fils; seulement donnez-la à quelqu'un de vos barons, car ce serait trop d'honneur pour nous que de la marier à votre fils, et nous ne l'avons pas mérité.

--Certes, dit le roi, ce qui est dit est dit, et, s'il plaît à Dieu que nous vivions, il en sera parlé plus amplement. Maintenant, nous ne pouvons faire autre chose que prendre congé de vous.

--Vraiment, si vous le voulez bien, dit-elle alors, mon mari et moi, avec tous nos barons, nous vous conduirons jusqu'à Paris; car j'ai très-grand désir de voir la reine de France.»

Le roi reprit: «Mes amis, vous ne pouvez venir; car votre peuple, qui vient à peine de rentrer dans le devoir, pourrait profiter de votre absence pour se révolter de nouveau; tous les coupables ne sont pas morts, et ceux qui restent pourraient entreprendre contre vous quelque mauvaise conspiration. Pour cette raison je vous conseille de demeurer ici et de les tenir en bonne paix, tout en étant sur vos gardes. Et craignez Dieu, amis, et servez-le avant tout; vous vous en trouverez bien, car sans sa grâce vous ne pouvez rien avoir d'assuré. Je vous recommande aussi l'état de notre mère la sainte Église, et les pauvres, qui sont les membres de Jésus-Christ; et aussi gardez bien qu'ils ne soient opprimés ni foulés; Dieu vous aidera.»

Après ces remontrances que le roi leur fit en présence de plusieurs seigneurs, barons et chevaliers, tant de Ségovie que du reste de l'Espagne, ils prirent congé les uns des autres avec beaucoup de chagrin.