XVIII

La vision de messire Jean le solitaire.

En ce temps-là Ansouald, évêque de Poitiers, était allé en Sicile. Sur sa route, il rencontra une île qu'habitait un saint homme nommé Jean. Ce saint homme le reçut avec une grande charité. Quand ils eurent longtemps parlé de la joie du paradis, le saint homme ermite lui demanda, puisqu'il venait de France, de l'instruire de la vie et des moeurs de Dagobert, roi des Franks. Quand le bon vieillard eut entendu ce que l'évêque lui dit, il commença à témoigner une grande joie, disant que ce n'était donc pas une folle vision qu'il avait eue, et il lui raconta la merveilleuse scène dont il avait été témoin. «Un jour, dit-il, que je m'étais couché sur le bord de la mer, à côté d'un tamarin, pour reposer mes membres fatigués par l'âge et le travail, un homme qui avait une chevelure blanche vint à moi, me dit de me lever sur-le-champ et d'implorer la miséricorde de Notre-Seigneur Dieu pour l'âme de Dagobert, roi des Franks, qui, à cette heure même, trépassait. Comme je me préparais à lui obéir, je vis en la mer, assez près de moi, une troupe tumultueuse de diables qui emmenaient dans une nacelle l'âme du roi Dagobert qui venait de trépasser; ils la battaient, la tourmentaient et la menaient droit vers la chaudière qui est cachée dans les flancs sulfureux du mont Etna. L'âme criait et appelait sans cesse trois saints du Paradis: saint Denis de France, saint Maurice et saint Martin. Presque aussitôt je vis des foudres jaillir du ciel, et descendre les trois glorieux saints, vêtus de robes blanches.

«Je leur demandai avec grand'peur qui ils étaient; et ils me répondirent qu'ils étaient ceux que Dagobert avait appelés, Denis, Martin et Maurice, qu'ils venaient pour le délivrer des tourments de l'enfer et qu'ils allaient le porter dans le sein d'Abraham. En effet, ils se jetèrent sur les démons qui disparurent; ils prirent l'âme délivrée et la portèrent dans le royaume de la joie éternelle.»

Ainsi fut accomplie la promesse de monseigneur saint Denis le martyr.

Nous croyons sans peine que si saint Denis a fait une promesse à Dagobert, il l'a tenue; et, ravi de savoir l'âme du roi en jouissance des voluptés du ciel autant que désireux de clore cette histoire qui, aujourd'hui encore, est attestée par les vieilles chroniques, par la sculpture du tombeau de Dagobert à Saint-Denis et par un fauteuil du Musée des Souverains, nous dirons seulement ce qui suit:

Dagobert, de noble mémoire,

Était un prince généreux.

C'est quelque chose pour sa gloire

Que son nom, qui se fait si vieux,

Reste si jeune, et que l'on chante

Encore aujourd'hui ses exploits.

D'où vient cette gloire éclatante?

D'où vient que Franks et que Gaulois

De ce monarque redoutable

Ont conservé bon souvenir?

Il aimait la chasse et la table

Et ne pouvait se soutenir

Le soir, au sortir de l'orgie.

Il fut impie et fut cruel.

Est-ce que c'est déplaire au ciel

Que de boire de l'eau rougie?

Que d'être sobre en ses festins

Et de n'aller tous les matins

Chasser le cerf ou bien la biche?

Faut-il enfin, pour être riche

De renommée en l'avenir,

Dans les mêmes erreurs venir,

Imiter en tout ce sauvage

Et très-emporté Dagobert?

Non; mais il faut être assez sage

Quand on est roi (ce qui vous perd)

Pour croire qu'un prince peut rire

En même temps que gouverner,

Qu'on double souvent son empire

Lorsqu'en riant l'on sait régner,

Qu'un sceptre rude par soi-même

Sur les petits frappe trop tôt,

Et que tout roi qui veut qu'on l'aime

Doit être un peu roi d'Yvetot.

Le peuple vous en tient grand compte

Et sa voix jusques au ciel monte.

Et puis Dagobert eut l'esprit

(Voyez un peu comme il finit)

De faire à temps sa pénitence.

Le tout n'est pas comme on commence;

Le principal est de finir.

C'est ainsi que le repentir

Est la vertu par excellence

Et celle qui dans la balance

Doit le plus de place tenir.