XXXIII
Sifroy reconnaît Geneviève.
Le palatin entre dans la forêt; bientôt il aperçoit la biche qui était la nourrice de Bénoni; effrayée par le cheval de Sifroy, la biche disparaît dans les fourrés. Sifroy, voyant un si beau gibier, s'élança sur ses traces, et la rejoignit au moment où elle se retirait dans la caverne de Geneviève. Sifroy allait lancer son javelot; il aperçoit un fantôme de femme nue; il s'arrête.
Geneviève, interdite et défaillante, se jette à genoux et rassasie ses yeux du plaisir de voir son mari, qui ne la reconnaît pas. Toutefois, Sifroy, étonné de cette rencontre, la prie de s'approcher, et, sur sa demande, lui jette son manteau. Elle couvre sa nudité et s'approche.
«Qui êtes-vous? lui dit le comte.
--Qui je suis! une pauvre femme du Brabant que la nécessité a contrainte à se retirer dans ce désert. Je n'ai aucun autre asile. Il est vrai que j'étais mariée à un grand seigneur; mais un soupçon qu'il eut trop légèrement le fit consentir à ma ruine et à celle d'un enfant qui n'avait pas reçu le jour dans le péché. Si les serviteurs qui avaient l'ordre de nous faire mourir avaient mis à exécuter cette sentence la précipitation qu'il avait mise à me condamner, je n'aurais pas, depuis sept longues années, vécu en cette solitude avec mon fils, sans autre nourriture que de l'eau et des racines. Je serais morte; aussi bien nous allons mourir prochainement, mon fils et moi.
--Mais, mon amie, fit le comte, dites-moi votre nom.
--Geneviève.
--Geneviève!»
A ces mots le comte se laissa tomber de cheval et courut l'embrasser. «C'est donc toi, c'est toi, ma chère Geneviève! toi que je pleure depuis si longtemps! Ah! d'où me vient ce bonheur d'embrasser celle que je ne mérite pas de voir? Et comment puis-je demeurer en présence de celle que j'ai tuée dans mon aveuglement? Chère épouse, Geneviève, ma douce amie, pardonne à un criminel qui confesse son crime et connaît ton innocence.»
Aussitôt que l'extase et le ravissement lui donnèrent la liberté de continuer, il reprit: «Où est mon fils, où est ce misérable enfant d'un père qui a été moins méchant que malheureux?»
La comtesse, émue de ces regrets, voulut rendre le calme à l'esprit de Sifroy, et elle usa des mignardises dont elle avait autrefois coutume de le flatter. «Mon cher époux, dit-elle, effacez de votre esprit le souvenir de mes maux, puisque nous n'avons de pouvoir sur le passé que par l'oubli. N'ajoutons pas à nos misères par des paroles impuissantes à les guérir. Vivez satisfait, puisque Geneviève vit, et votre fils également.»