I.

ANNEE 1223.

De une courte généalogie des rois; et coment la ligniée Charlemaine fu recouvrée en cestui; et coment saint Valeri s'apparut au roy Hues dit Cappet.

[301]En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et vingt et quatre, le jour devant les ydes de juillet, trespassa de cest siècle Phelippe, très renommé roy de France, qui conquist et ramena toute Normandie en sa poesté. Après le roy Phelippe régna le roy Loys son premier fils lui fu né de moult très noble dame, madame Ysabiau, fille Baudouin, jadis conte de Henaut, et tint le royaume de France. En l'huitiesme jour après les ydes du mois d'aoust, en ce meisme an, le jour de la feste saint Sixte, le couronna à Rains l'archevesque Guillaume de Rains, et, avec luy, ma dame Blanche sa femme, présent le roy Jehan de Jhérusalem, et présens les princes du royaume de France; et avoit jà le roy Loys trente-six ans d'aage.

Note 301: Les Gestes de Louis VIII sont la reproduction d'une chronique latine anonyme, éditée dans les Historiens de France, tome XVII, p. 302. Il me paroit évident que ce texte latin est frère du texte françois, et qu'ils ont été faits par la même personne. Je donnerois même volontiers la priorité au texte françois. Voyez ce que j'ai eu déjà l'occasion de dire au sujet des Gesta Ludovici Junioris, chap. 2 du règne de Louis-le-Jeune.

En icel roy retourna la ligniée du grant roy Charlemaines[302] qui fu empereur et roy de France, qui estoit faillie par sept généracions; car il fu extrait de la ligniée Charlemaines de par sa mère, ainsi comme nous dirons cy après.

Note 302: Le premier traducteur avoit déjà dit tout cela. (Voyez Règne de Hugues Cappet.)

[303]Les François, si comme il apparut au commencement des gestes les rois de France, pristrent naissance des Troiens et establirent leur royaume en France. En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur quatre cens quatre-vingt et quatre ans régna le roy Childeric, descendu de la lignée des Troiens, si prist la cité de Trèves; et régna, après luy, Clovis, son fils, qui tint le royaume de France en force et en vigour, et l'escrut jusques au mont de Pirene qui fait l'entrée d'Arragon. Icil Clovis reçut la grace du saint baptesme par la main saint Remi, archevesque de Rains, avec ses songiés et tout son lignage; et règnèrent béneureusement luy et ses hoirs au royaume de France, jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur sept cens et cinquante; excepté que par quatre-vingts et huit ans, dès le temps Clovis, le roy mari saincte Batheut et fils le grant roy Dagobert, pour ce que les rois n'orent point sens né force si comme il souloient, la puissance du royaume fu gouvernée par les Maistres du palais, qui vaut autant à dire comme seneschaux.

Note 303: Voyez le début des Chroniques.

Dont il avint que Pepin qui fu père Charlemaines-le-Grant, et estoit descendu d'autel ligniée par Blitude, fille du premier Clothaire, roy de France, fu maistre du palais, au temps le roy Childeric. Le roy Childeric fu reprouvé des barons de France pour le petit sens dont il estoit et fu mis en religion. Et lors fu esleu à roy de France, par l'autorité de l'églyse de Rome[304] et par les barons du royaume de France, Pepin. Et le couronna et sacra et ses deux enfans avec luy, en l'églyse Saint-Denys en France, le pape Estienne; et fist establissement que toute leur ligniée, si comme il descendroient, tenissent fermement et paisiblement l'éritage du royaume de France; et escommenia tous ceux qui empeschement leur y feroient. Laquelle ligniée de Pepin et de Charlemaines, son fils, régna et tint le royaume jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur, neuf cens et vingt six ans. Lors en ce temps avint que Hues, dit Cappet, conte de Paris, envaï et prist le royaume de France, à soy; et ainsi fu transportée la seigneurie du royaume de France de la ligniée Charlemaine à la ligniée des contes de Paris, qui estoient descendus de la lignée des Sesnes, c'est à dire de ceux de Sassoingne.

Note 304: C'est là le texte de tous les manuscrits et c'est le sens exact de l'ouvrage latin: «Auctoritate apostolicâ et electione Francorum.» Mais dans le manuscrit de Charles V, on voit que ces mots ont été biffés et remplacés ainsi: «Par le conseil du pappe de Rome et des barons du royaume.» Ce changement doit être le fait du roi Charles V lui-même, qui ne pouvoit tolérer que l'autorité du pape eût jamais pu faire et défaire les rois de France.

L'en treuve escript en la vie et ès gestes saint Richier et saint Valery de Pontieu, que leur corps furent transportés de leur églyse à Saint-Omer en Flandres, en l'églyse Saint-Bertin, pour la paour des Danois qui ores sont nommés Normans, qui gastèrent le royaume de France au temps Charles-le-Simple roy de France. Et quant il furent convertis à la foy, il avint que les moines de Saint-Richier et de Saint-Valery les requistrent des moines de Saint-Bertin; mais il les retindrent par la force Arnoul leur conte de Flandres. Dont il avint que saint Valery s'apparu à Hues-le-Grant conte de Paris, et luy dist en dormant: «Va à Arnoul, conte de Flandres, et luy dis qu'il envoie nos corps de l'églyse Saint-Bertin en nos églyses propres, car nous amons mieux à estre en nos propres églyses que en estranges.»

Hues demanda à saint Valery qui il et son compaingnon estoient? saint Valery respondi: «Je suis appellé Valery et mon compaignon saint Richier de Pontieu; fais isnelement ce que Dieu te mande par moy, et ne tarde mie.» Hues manda à Arnoul et luy dit ce que Valery luy avoit commandé. Arnoul, le conte de Flandres, eut orgueilleux courage et refusa à rendre les corps des sains. Hues luy manda: «Arnoul, gardes que tu m'aportes honnourablement à tel jour et à tel lieu les corps des sains; car sé tu ne le fais volentiers et de gré, tu le feras après maugré toy.»

Quant le conte Arnoul entendi le conte Hues, il fu moult espoventé et doubta moult sa puissance. Lors fist faire isnelement fiertes d'or et d'argent, esquelles il mist les corps des deux sains, et les aporta jusques à Montreul. Illec les reçut Hues honnourablement et rapporta chascun saint en leur lieu. Il avint en la nuit ensuivant que saint Valery s'apparu de rechief à Hues et luy dist: «Pour ce que tu as fait, Hues, de par nous, ce qui te fu commandé, tost et isnelement, nous te faisons assavoir que tes successeurs régneront au royaume de France, jusques à la septiesme ligniée[305].»

Note 305: Voyez la même histoire, dans les Bollandistes, 26 avril: «Liber miraculorum S. Richarii, Centulencis abbatis.» On la retrouve dans Orderic Vital et dans Guillaume de Jumièges: mais le premier traducteur des Chroniques de Saint-Denis, qui se fondoit alors sur les Historiens normands, avoit dédaigné de rapporter cette légende.

Selon ce qui est dit et ordenné, nous povons conter entièrement du temps Hues Cappet, qui fu fils Hues-le-Grant conte de Paris, jusques au roy Loys de qui nous traictons, sept généracions, et sept degrés descendus du lignage Hues-le-Grant, conte de Paris. Hues Cappet fu le premier roy et engendra le roy Robert; le roy Robert, le roy Henry; le roy Henry, le roy Phelippe; le roy Phelippe, le gros roy Loys; Loys-le-Gros, le roy Loys-le-Jeune; Loys-le-Jeune, le roy Phelippe, père de cestuy Loys dont nous traictons, qui fu engendré en noble dame Ysabiau, fille Baudouin jadis conte de Henaut. Le conte Baudouin descendi de noble dame Ermengart, jadis contesse de Namur, laquelle fu fille Charles le duc de Loheraine, oncle Loys le roy de France qui mourust le derrenier de la ligniée Charles-le-Grant sans hoir, et auquel Charles duc de Loheraine Hues Cappet tolli le droit du royaume de France, et le prist par force et le fist mourir en prison à Orliens[306]; et jusques auquel Charles duc de Loheraine, la ligniée de Pepin et Charles-le-Grant persévéra en la poesté[307] du royaume de France.

Note 306: On voit que notre véridique chroniqueur ne songe pas à pallier l'usurpation de Hugues Cappet qu'on a cependant essayé de contester de nos jours. Avec un peu plus de réflexion, on se seroit contenté de reconnoître que la race de Charlemagne étoit réellement rentrée dans ses droits par le mariage de Philippe-Auguste avec le dernier rejeton de cette grande lignée. Les Anglois, sous Charles VI, se prévalurent beaucoup de ce passage des Chroniques de Saint-Denis pour contester l'autorité des termes prétendus de la Loi salique.

Note 307: Poesté. Puissance, souveraineté. De Potestas.

Et coment que cil Loys, dont nous traictons, eust la succession du royaume après son père, il appert que l'estat du royaume est retourné à la ligniée Charlemaines-le-Grant; et peut-l'en veoir par l'avision des deux corps sains, saintRichier et saint Valery, que la translacion du royaume fu faicte de la volenté Nostre-Seigneur. L'en trouve ès gestes des fais d'Acquitaine escript, que pour ce fu la ligniée du grant Charlemaines reprouvée, que il n'amoient né honnouroient saincte églyse si comme il souloient; et chargeoient et grevoient plus les églyses que il ne les acroissoient. Mais nous devons ce laissier, car ce appartient au jugement Nostre-Seigneur qui mue le temps et transporte les royaumes à sa volenté, si comme il est escript: Règne est transporté de gent en gent pour les tors, pour les injures et pour les mauvaistiés[308]. Et de rechief: Dieu destruit les sièges des princes orgueilleux et fait seoir les humbles en leur lieu[309]. Et pour ce nous retournons à la matière devant proposée.

Note 308: Ecclésiaste, ch. X, v. 8.

Note 309: Id., id., v. 47.

Le roy Loys quant il fu couronné, chevaucha et ala par son royaume et prist les hommages de ses subgiés et receut. En ceste année meisme Amaury, conte de Montfort, retourna d'Albigois en France par povreté, et laissa Carcassonne et pluseurs chastiaux qui avoient esté conquis par grans despens sur les mauvais herites d'Albigois, et avoient esté tenus des gens de France long-temps. Le roy Jehan de Jhérusalem mut en cest an meisme de Tours et prist l'escharpe et le bourdon pour aler à Saint-Jacques en Galice, et retourna par Burc[3] en Espaingne, et prist illec à femme madame Berengière, seur le roy de Castelle, nièce madame Blanche, lors royne de France.

Note 310: Par Burc. Ce mot est omis dans le latin, sans doute par ce que l'auteur ne reconnoissoit pas ce lieu qui est Burgos.