II.
ANNEES 1209/1210.
Coment l'apostole Innocent corona Othon en empereur, contre la volenté le roy Phelippe et des plus grans barons de l'empire.
En ce temps faisoit Guy le conte d'Auvergne à pluseurs maint grief et maint outrage, si que le roy en avoit jà oï maintes complaintes. Sur ce le roy luy manda par lettres et par messages que il se cessast des griefs que il faisoit aux églyses. Mais cil qui fu endurci en sa malice ne voult cesser à son commandement. Le roy qui avoit ceste coustume à luy apropriée que il ne laissast oncques les griés de saincte église noient punis, vint sur luy à grant force et le contrainst en pou de temps à ce que il amenda et rendi tout ce que il avoit mauvaisement pris.
En l'an de l'Incarnacion mil deux cens dix, le pape Innocent couronna en la cité de Rome Othon, le fils le duc de Saissoigne, contre la volenté le roy Phelippe et sans l'assentement des plus grans de l'empire, et en la contradiction des Romains; jasoit ce que son père le duc de Saissoigne avoit esté jadis convaincu par devant l'empereur Federic d'un crime de traïson et banni hors de la duchié par le consentement des barons de l'empire, le pape toutesvoies luy requist que il fist serement, avant qu'il fust en la dignité, que il garderoit le droit et le patrimoine saint Pierre sans nul dommage, et que il laisseroit en paix l'églyse de Rome et la deffendroit contre tous hommes.
Quant il eut fait ce serement, et les instrumens qui à celle besoingne appartiennent furent escris et scellés du caracthère de l'empire, en ce jour meisme que il eut la couronne receue brisa-il son serement et les convenances qu'il avoit jurées: car il manda à l'apostole que il ne povoit laissier les chastiaux que ses ancesseurs avoient aucunes fois tenus. Pour ceste chose et pour aucuns despens que les Romains luy demandoient, et pour ancunes villenies que les Thiois leur avoient faictes mut entr'eux contens et discorde.
Tant monta la chose à la parfin que les Romains se combatirent aux Alemans qui moult furent dommagiés, et moult en y eut d'occis; de quoy l'empereur dist après, quant il se complaingnoit des Romains, et requéroit le rétablissement de ses dommages, que il avoit perdu en celle bataille onze cens chevaus, sans les hommes occis et sans les autres dommages. Quant l'empereur Othon se fu de là parti, il mist à euvre le mal qu'il avoit devant conceu en son courage, car il saisi les chastiaux et les forteresses qui estoient du droit héritage saint Père; c'est assavoir Aigue-Pendant, Radicofonum, Sanct-Quirc, Montefiascon[199] et presque toute la terre de Romanie. Puis trespassa en Puille et prist à force toute la terre Federic, le fils l'empereur Henry. De là passa au royaume de Sezile, et prist pluseurs chasteaux et maintes cites qui toutes estoient du patrimoine saint Père.
Note 199: «Aquapendens, Radicofanum, Sanctum-Quircum, montem
Fiasconis et ferè totam Romaniam.» (Will. Brito. p. 84.)
Après ces toltes et ces outrages qu'il eut ainsi fais à l'églyse de Rome, luy manda le pape que il cessast de tielx maux comme il faisoit, et que il rendist à l'églyse tout ce que il luy avoit tolu par force. Mais oncques rien n'en voult faire, ainçois commandoit piller et rober à ses robeors que il avoit mis ès chastiaux, les pelerins et les romipedes[200] qui aloient à la court. A la parfin le pape jetta sentence contre luy par le conseil de tous les cardinaux. Oncques pour ce ne se voult amender, ains mouteploia le mal tant comme il peut, en comble de sa dampnacion. Et pour ce que la paine doibt croistre selon ce que l'acoustumance croist, le pape absout tous ceux qui de l'empire tenoient de la féauté du serement que il luy avoient fais comme à empereur; et commanda, sur paine d'escommeniement, que nul ne le nommast né le tenist pour empereur.
Note 200: Romipedes. Pélerins de Rome.
Pour ceste chose se départirent de luy et de son hommage pluseurs princes et pluseurs prélas, comme le Lendegrave de Thuringe, le duc d'Osteriche, le roy de Boesme, l'archevesque de Trèves, l'évesque de Mayence, et maint autre prince séculier et maint autre prélat. Après ces choses, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens et onze, les barons d'Alemaigne et de l'empire esleurent Federic l'enfant de Puille, fils l'empereur Henry, par le conseil le roy Phelippe. Après requistrent à l'apostole que il confermast leur élection; et jasoit ce qu'il fust lié de ceste chose, il couvroit son courage de aucunes simulacions. Car l'églyse de Rome a tousjours de coustume que elle fait ses actions meuréement né ne s'accorde point légièrement à nouvelletés sans grans pourpens et sans grans délibération; et meismement pour ce que elle n'aimoit point la lignié dont il estoit descendu. Quant les barons orent l'assent l'apostole, il mandèrent Federic, à Rome vint par navie; le pape et les Romains le receurent à grant honneur; et quant il eut fait le serement à l'églyse, si comme il dut, et il fu couronné, il vint à Genes sur mer; là fu receu à moult grant honneur.
Quant il se fu de Genes parti, il chevaucha parmi Lombardie par le conduit et par l'aide le marchis de Montferrant qui avoit nom Boniface et par l'aide de ceux de Cremonne et de Pavie, et presque de toutes les cités de Lombardie. En telle manière trespassa les mons, et entra en Allemaingne et vint en la cité de Constance. Et digne chose est de mémoire que ceux qui tendent à gréver saincte églyse sont en pou de heure dejectés et soubmis; car Othon devoit venir en celle cité à celle meisme journée que Federic y arriva, qui bien avoit avec luy soixante mille chevaliers; si[201] avoit envoié jà avant ses queux et une partie de sa gent; jà avoit apperceu l'advènement l'empereur Federic; et pour ce le suivoit à deux cens chevaliers: si estoit jà à six mille de la cité. A ce point que l'empereur fu dedens receus, les portes de la ville fermèrent et boutèrent arrière Othon et les siens villainement et honteusement: et sé l'empereur Federic eust plus demouré l'espace de trois heures, Othon luy eust si le passage estoupé que il n'eust eu povoir d'entrer en Alemaingne.
Note 201: Si avoit. Othon.
Othon qui ainsi se vist hors clos de la cité de Constance s'en retourna droit à la ville de Brisac; mais les citoyens le boutèrent hors villainement comme ceux de Constances avoient fait, pour les forces et les outrages que luy et ses Thiois leur avoient devant fais: car il prenoient à force leur femmes et leur filles. Mais l'empereur Federic fu receu à joie et à honneur d'eux et de tous ceux de l'empire.