II.
ANNEE 1179.
Coment son couronnement fu targié pour sa maladie.
Ce sont les fais du roy Phelippe de la première année. En l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent soixante-dix-neuf, le roy Loys, qui estoit jà viel et débrisié comme cellui qui jà avoit près soixante-dix ans d'aage et sçavoit moult bien que le temps de sa vie ne povoit pas longuement durer; car il sentoit son corps agregié d'une maladie que les physiciens appellent paralisie; si assembla grant conseil à Paris de tous les archevesques et évesques et abbés de son royaume. Quant il furent tous assemblés, il se leva et entra tout seul en une chapelle pour adourer; car il avoit de coustume que devant tous ses fais faisoit oroisons à nostre Seigneur. Quant il eut s'oroison finée, il fist appeller tous ses prélas et tous ses barons et princes l'un après l'autre, puis leur descouvri son propos et ce qu'il béoit à faire; que, à la feste de l'Assumption Nostre-Dame approuchant, vouloit couronner son fils Phelippe à Rains par leur conseil et par leur volenté.
Quant les prélas et les princes entendirent la bonne volenté du roy, si crièrent tous ensemble d'un cuer et d'une volenté: «Ce soit fait.» Atant feni le conseil si retourna chascun en ses parties.
Quant la feste de l'Assumpcion fu venue, le roy se traist vers Compiègne et mena Phelippe son fils avec luy. Là si comme Dieu l'avoit ordené advint la chose aultrement qu'il ne cuida. Car tandis comme le roy ala séjourner à la ville, l'enfant ala chacier avec ses veneurs par le congié de son père. Quant il furent au bois entrés il trouvèrent un sanglier. Les veneurs descouplèrent les lévriers et coururent parmi la forest qui est parfonde et soutive[3], huiant et cornant. En pou d'heure furent espars l'un çà l'un là par diverses voies et par divers sentiers. Entre ces choses Phelippe l'enfant qui fut monté sur un cheval fort et isnel laissa toute sa compaingnie, et couru après la beste tout seul moult longuement tant comme le cheval povoit randonner[4] par une petite sentellette qui n'estoit pas moult hantée. Quant il eut ainsi passé et chacié par moult longue pièce, il prist à regarder après luy, et vit le jour qui jà abaissoit et le vespre qui approuchoit. Et pour ce qu'il se vist seul en la forest qui estoit et grant et longue, si le print une petite paour, et ce ne fu mie de merveille à enfant si jeune, et qui point ce n'avoit aprins. Une heure aloit çà, l'autre là, si comme le cheval le vouloit mener. A la parfin comme il eut ainsi chevauchié une pièce, escouté et regardé de tous sens s'il verroit nullui venir, et il n'oy né ne vit nullui qui après lui venist, il fu moult espoventé; mais toutevoyes à chief de pièce[5] revint à soy meismes: à grans souspirs et à grans gémissemens fist une croix sur son front, si se recommanda à Dieu et à la benoicte vierge Marie et à saint Denys qui est patron et deffendeur des roys et du royaume de France.
Note 3: Soutive. Embarrassée.
Note 4: Randoner. Courre.
Note 5: A chief de pièce. Au bout du conte ou du compte.
Après ce qu'il eut finée s'oroison, il commença à regarder à destre. Il vist de loing un villain qui soufloit le feu en une charbonnière. Cil villain estoit grant et gros et de merveilleuse estature; une grant coignie tenoit sur son col; si estoit merveilleusement de orrible regardeure, lait et noir; car il estoit tout soillié de la pouldre et du faisil[6] du charbon.
Note 6: Dom Brial explique ce mot par celui de poussier. Je pense qu'il se trompe et que faisil est synonyme de faix, charge de charbon. Rigord dit simplement: «Carbonum nigredine intectum.»
Quant Phelippe l'enfant appercu celui villain, il conçu une légère paour; mais toutesfois la surmonta la hardiesce de son cuer. Du villain s'approcha et le salua moult débonnairement, et quant le villain sot qui il estoit et pourquoy il venoit, il laissa ce qu'il faisoit et ramena son seigneur par une adresce[7] à Compiègne. De la paour et du travail qu'il eut en celle journée, le prist une maladie moult griève, et par celle raison tarda son couronnement jusques à la feste de Toussains; mais Nostre-Seigneur Jhésu-Crist, qui oncques ne déguerpi ceus qui ont en luy bonne espérance, luy donna santé pour ses oroisons et pour les mérites son père, qui par nuit et par jour prioit à Nostre-Seigneur qu'il luy donnast santé, et par les oraisons de saincte églyse qui vers Dieu en estoit en moult grant dévocion.
Note 7: Une adresce. Une route directe ou de traverse.