III.

ANNEES 1224/1225.

Coment Savari de Maulion laissa les Anglois et vint au roy de France. Et coment le roy d'Angleterre envoia son frère pour le pays d'Aquitaine recouvrer.

Savari de Maulion qui parti s'estoit de la Rochelle avec les Anglois pour querre secours au roy d'Angleterre, comme il fu passé oultre mer, s'aperceut que les Anglois ne se fioient point bien en luy, ains le vouloient prenre et lier[315]; pour laquelle chose, il eschapa au plus tost qu'il peust d'eux, et si vint au roy Loys de France et se soubmist à luy et luy fist hommage de tout ce qu'il tenoit. Quant le roy d'Angleterre oï ce, si fu forment dolent, et assembla tous ses barons et les prélas de son royaume, et leur requist que il fussent aidans à conquerre Acquitaine. Les prélas et les barons orent pitié du roy: si se conseillèrent et offrirent au roy, aussi le clerc comme le lay, comment il li otroièrent la quinziesme partie de tous leurs biens meubles. Le roy Henry, après ceste promesse, assembla moult grant ost et toute sa navie, et envoya son frère le conte Richart de Cornuaille à tout trois cens nefs bien garnies de gens et d'armeures, vers la cité de Bourdiaux: les nefs orent bon vent, tantost vindrent au port sans dommage nul. Quant le conte Richart et sa gent toute furent à terre, il vint à un chastel qui est nommé Saint-Machaire[316], si mist devant le siège et le prist par force.

Note 315: «Et il sot la desloiauté des Anglois (sic) qu'il avoit
par plusours fois esprouvée.» (Msc. 8396-2.)

Note 316: Saint-Machaire. Sur la Garonne, à trois lieues au-dessous
de La Réole.

Quant le chastel fu pris, il destruit la terre et le pays d'environ. Et après vint à une ville qui est nommée la Rochelle[317], et mist devant son siège, et la greva moult forment. Mais la gent de la ville qui fu introduite en armes, se tint longuement contre ses anemis et les desconfist par pluseurs fois. Quant le conte Richart et les Anglois virent ce, si furent moult dolens et moult courouciés; si les prisrent à assaillir de jour en jour plus forment. Mais quant ce seut le roy de France Loys, il envoya son mareschal, à tout grant plenté de chevaliers et de sergens et de souldoiers pour secourre la ville. Quant le conte Richart et ses Anglois apperceurent que le secours venoit du roy de France, il guerpirent le siège et leur vindrent à l'encontre sus le fleuve que l'en appelle Dordonne; et illecques s'arrestèrent les gens le roy de France qui oultre ne porent passer pour le fleuve, et vindrent à un chastel qui est nommé Limeul[318] qui se tenoit au roy d'Angleterre, et puis l'assistrent et firent tant qu'il le pristrent par force; puis entrèrent en la terre au seigneur de Bergerac, et soubmirent luy et sa gent sous la poesté et en la seigneurie le roy de France.

Note 317: La Rochelle. Erreur; il falloit: La Réole.

Note 318: Limeul, pris du confluent de la Vezère et de la Dordogne, à cinq lieues de Sarlat.

Quant le conte Richart et les Anglois seurent ces choses, il n'osèrent puis combatre aux François; ainsois retournèrent au plus tost qu'il peurent en Angleterre.

Incidence.—Il avint en l'an Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et cinq au mois d'avril, que un homme vint en Flandres, et dist que il estoit le conte Baudouin de Flandres, jadis empereur de Constantinoble, et que il estoit eschappé ainsi comme par miracle de la charte des Griex. Pluseurs gens grans et petis de la conté de Flandres virent que il ressambloit merveilleusement au conte Baudouin, et apperceurent, par ses dis, assez de signes que il avoient jadis veus au conte Baudouin; si le receurent à conte et à seigneur. Et pour ce que il avoient en haine la contesse Jehanne fille le conte Baudouin, il la déjectèrent et luy tollirent presque toute la terre, c'est assavoir la conté de Flandres (et s'aerdirent[319] du tout au faux Baudouin). Quant la contesse se vit dejectée en telle manière de sa terre, qui estoit proprement son héritage, elle fu merveilleusement desconfortée, et pour ce vint-elle au roy de France Loys, et luy pria, pour Dieu, qu'il eust pitié de luy[320], et luy monstra raison pour quoy il povoit et devoit estre esmeu, et restablir luy, sa terre et sa conté.

Note 319: S'aerdirent. S'attachèrent, adhérèrent.

Note 320: Luy. Elle.

Le roy Loys eut pitié de la contesse, et vint à Péronne à tout grant plenté de barons et de chevaliers, et manda illec celluy qui faignoit estre le conte Baudouin; et luy donna en conduit sauf aler et sauf venir pour monstrer ses raisons contre la contesse. Cil qui bien cuidoit avoir gaignié la conté par faulseté vint à Péronne, à tout grant plenté de gent, et fist contenance moult grant et moult orgueilleuse.

Le roy luy demanda de moult de choses et especiaument où il avoit fait hommage au roy Phelippe son père et où il avoit esté fait chevalier. Quant cil apperçut les demandes le roy, si se doubta forment, et commença à querre aloingnes de respondre, ainsi comme par orgueil. Le roy qui bien vit et apperçut la folie et l'orgueil de luy fu courroucié, si luy commanda que il luy vuidast dedens trois jours sa terre et son royaume et luy donna conduit à repairier. Icil qui eut oï le commandement le roy retourna au plus tost qu'il peut à Valenciennes, et illec fu laissié de tous ceux qui le suivoient. Quant il se vit seul et débouté du règne, si se tapi et fouy ainsi comme un marchant en la terre de Bourgoigne, mais illec fu pris d'un chevalier qui le trouva et le ramena à la contesse de Flandres. Quant la contesse le tint, si le fist jetter en chartre; et puis le prisrent ses gens, et luy firent divers tourmens, et au derrenier le pendirent comme faux et dampné[321].

Note 321: Tous les historiens contemporains ont raconté l'histoire du fauxBaudouin; mais Philippe Mouskes est celui de tous dont le récit est le plus curieux et le plus détaillé. Voyez l'excellente édition qu'a donnée de ce poète M. de Reiffenberg.

En cest an meisme, Romain, diacre et cardinal de l'églyse de Rome, vint légat en France, environ la feste saint Pierre et saint Pol apostres, et ala de Tours à Chinon avec le roy Loys de France. Là furent pourloigniées les trièves entre le roy de France et Aymery, le viconte de Thouars, jusques à la feste de la Magdeleine en suivant; et tantost après retourna le roy à Paris et tint son parlement illecques. La veille de la Magdeleine vint Aimery, le viconte de Thouars, devant le roy et le légat de Rome, et luy fist hommage, présens les messages le roy d'Angleterre qui lors estoient venus à court.

Après ce parlement, droit environ la purification Nostre-Dame, le roy, les prélas et les barons de France s'assemblèrent à Paris; et prisrent pluseurs des contes la croix par la main Romain, diacre cardinal, pour aler sus les Albigois hérites.