IX.

ANNEE 1230.

Du roy d'Arragon, coment il conquist le païs de Maillogres.

En cel an meisme, messire Jacques[347] roy d'Arragon tint son parlement en la cité de Barselogne, et manda tous les barons de son royaume et toute la chevalerie, et leur dist que la court de Rome luy avoit mandé qu'il alast oultre mer monstrer sa prouesce et sa chevalerie contre Sarrasins. «Mais il m'est avis,» dist le roy, «que mieux me vendroit monstrer ma prouesce contre les Sarrasins qui sont prouchains de moy et joignent à nostre royaume, sé vous le loez. Vezci près de nous le roy de Maillogres qui ne nous aime né ne prise un bouton et tient belle terre et bonne, laquelle nous pourrons bien avoir, sé vous me voullez aidier; et sé Dieu nous donne grace que nous la puissons conquerre, nous en départirons à nos amis bien et largement; et en sera Nostre-Seigneur Jhésucrist servi et honnouré, et la faulse loy que il tiennent destruicte.» Les barons respondirent que il estoient près de luy aidier, et de mettre les corps et les vies abandon.

Note 347: Jacques. Jayme Ier, surnommé le Conquérant.

Quant le roy vit la bonne volenté de ses hommes, si assembla son ost de tant de gent comme il pot avoir, et entra en la terre de Maillogres[348]. Les sommiers qui aloient devant accueillirent la proie, si comme chièvres, buefs, moutons, et amenèrent en l'ost au roy d'Arragon; et mistrent à mort tous les Sarrasins qu'il trouvèrent. Si leva la noise et le cri, et s'en vont Sarrasins fuiant vers les forteresces et vers les vaux de Burienne[349]. En telle manière s'en ala le roy d'Arragon, en dégastant tout devant luy, tout droit le chemin à la cité[350] de Maillogres; et d'autre part, il envoya deux frères[351], les meilleurs chevaliers de son ost, ès vaux de Burienne.

Note 348: En la terre de Maillogres. Il falloit: En la terre des
Sarrasins
, et dans le royaume de Valence. L'expédition de James eut
en effet pour résultat la conquête des Baléares et celle de Valence.

Note 349: Les vaux de Burienne. De Borriano, ville du royaume de
Valence, entre cette dernière ville et Tortose.

Note 350: A la cité. Il falloit: A l'île.

Note 351: De l'ancienne maison de Moncade.

Tant alèrent les deux frères avant, qu'il vindrent à un chastel près d'une vallée; là se reposèrent jusques à l'endemain. Quant vint au matin, si commandèrent à leur gent qu'il fussent tous garnis de leur armes, et tous près pour aler avant sus les anemis, et il si firent comme il eurent commandé. Les deux frères s'armèrent et alèrent devant, ainsi comme ceux qui ne cuidoient pas estre si près de leur anemis et n'atendoient point leur compaingnie. Si ne furent pas esloigniés de leur ost plus du quart d'une mille, que Sarrasins qui estoient muciés ès roches leur coururent sus et les avironnèrent de toutes pars. Cil qui se virent seurpris se mistrent à deffense, et avoient espérance que il fussent tost secourus de leur gent, avant qu'il fussent pris né occis; mais les Sarrasins se hastèrent moult de eux empirier; si les boutèrent jus de leur chevaux, et puis leur boutèrent les glaives ès corps; si les occirent.

Et quant il orent ce fait, il tournèrent en fuie vers un chastel qui estoit à deux milles d'ilec. Et les Arragonois chevauchièrent tout le chemin, si trouvèrent leur maistres occis. De ceste aventure furent-il esbahis et si troublés que il ne sorent que dire né que faire. Si gardèrent et quistrent de toutes pars sé il peussent trouver ceux qui ce dommage leur avoient fait, et pensèrent qu'il estoient tournés vers le chastel qui estoit devant eux; si s'en alèrent hastivement celle part et assaillirent le chastel tantost comme il y furent venus. Et ceux de dedens se deffendirent et firent brandons de feu sus la plus haute tour, pour ce que cil des autres villes voisines les peussent veoir et qu'il les venissent secourre. Et les Arragonois entendirent à assaillir et tant firent qu'il entrèrent ens par devers les jardins, et prisrent par force le chastel, et occistrent tous ceux qu'il y trouvèrent, hommes et femmes et enfans; et puis boutèrent le feu au chastel par tout et se mistrent au chemin droit au roy d'Arragon, et luy contèrent le dommage qu'il avoient eus.

Le roy fu moult dolent et courroucié de la mort de ses deux chevaliers: si jura et promist à Dieu qu'il ne retourneroit jamais en Arragon, devant qu'il auroit leur mort vengiée. Le roy de Maillogres qui bien savoit coment on gastoit sa terre, manda secours au roy de Garnade et au roy de Maroc, et au prince d'Aumarie[352]; et d'autre part, il le fist assavoir au roy de Barbarie et au roy de Bougie[353], pour avoir secours et aide. Quant il eut Sarrasins assemblés, si yssi hors de Maillogres contre le roy d'Arragon à bataille. Le roy Jacques fu d'autre part qui bien ordena ses batailles, et leur monstra exemple de chevalerie, et qu'il pensassent de bien férir sus Sarrasins, s'il vouloient avoir l'amour de Dieu.

Note 352: Aumarie ou Almerie. Dans le royaume de Grenade. C'étoit alors une ville très-forte et très-opulente.

Note 353: Bougie, en Afrique, aujourd'hui province de l'Algérie.

Quant Arragonnois furent près de leur ennemis, il baissièrent les glaives et se férirent en eux. Entre les Sarrasins en y avoit un merveilleusement grant et plein de grant force: si tenoit une guisarme[354] et s'en vint vers le roy et le cuida férir à plain bras estendu, mais le roy tourna de costé pour le coup eschiver; et un chevalier qui fu près du Sarrasin féri son cheval d'une lance jusques aux boiaux. Au trébuchier que le Sarrasin fist de son cheval, si comme la teste luy enclina vers terre, le roy le féri, entre la jointure de son hiaume et la gorgière, d'une espée longue et gresle; si luy embati tout oultre parmi la gorge.

Note 354: Guisarme. Hache à deux tranchans.

Quant le Sarrasin se senti à mort féru, il haucia la guisarme et féri un chevalier parmi la teste si grant coup qu'il luy embati bien plaine paume dedens, et tresbucha le chevalier et le cheval, tout en un tas par devant luy. Après ce que le Sarrasin eut fait le cop, il chéi mort entre les piés des chevaux. En ce Sarrasin avoit le roy de Maillogres grant espérance d'avoir victoire, si se doubta, et tous les autres Sarrasins orent grant paour. Les Arragonnois qui bien virent leur foible contenance, leur coururent sus hastivement et férirent et chaplèrent sur eux, tant qu'il les menèrent à desconfiture, et qu'il coururent en fuie vers Maillogres. Et les Arragonnois les enchacièrent si près, qu'il entrèrent avec eux dedans la ville, et tindrent par force d'armes les portes ouvertes, tant que le roy et grant partie de sa gent furent entrés ens. Si mistrent à mort tous les Sarrasins qu'il trouvèrent en la ville, et les femmes et les enfans mistrent en chetivoison. Le roy fist mettre sa banière haut en la maistre tour; pour ce que cil qui venoient après luy sceussent certainement qu'il avoient la ville prise. Puis se reposèrent, car il estoient forment traveilliés de la bataille, et trouvèrent vins et viandes assez pour leur corps aaisier.

Quant il eurent séjourné un pou de temps, il se mistrent à la voie et vindrent à une cité qui a nom Vicenne[355]. Mais ceux de la ville qui sorent leur venue, envoyèrent contre eux les clefs de la cité et se rendirent à la volenté le roy. D'ilec se partirent et alèrent à une autre cité que l'en nomme Valence[356], où monsieur saint Laurens fu né que Dacien l'empereur de Rome fist rostir pour ce qu'il estoit crestien. Quant il vindrent devant la cité, si tendirent leur tentes et leur paveillons, et mandèrent à ceux de dedens bataille, ou qu'il se rendissent. Les Sarrasins virent bien qu'il ne pourroient longuement durer, si se rendirent par telle condicion que ceulx qui ne voudroient estre crestiens s'en peussent aler sauvement, et seroient conduis hors de la contrée et du pays, et qu'il en poussent porter la moitié de leurs meubles. Le roy regarda que la ville estoit defensable, et qu'il y porroit longuement séjourner avant qu'elle peust estre prise, si s'accorda à tenir les convenances fermement.

Note 355: Vicenne. Sans doute Ivica, l'une des îles Baléares.

Note 356: Valence, en Espagne. Guillaume de Nangis nomme avec raison Saint-Vincent au lieu de Saint-Laurent.

Quant il furent asseurés, il ouvrirent les portes, et le roy entra en la ville et se mist en saisine des forteresces. Après ce que le roy eut conquis toute la terre de Maillogres, il en départi à ses gens et à ses barons si largement que tous s'en tinrent apaiés; et fist la foy crestienne monteplier par tout le royaume.