LVIII.

ANNEE 1250.

Coment le soudan requist le roy de pais.

Quant Sarrasins orent pris le roy de France et toute sa gent, si leur firent moult de despit, et leur crachièrent ès visages, et pissèrent sus eux et sus le signe de la croix et défoulèrent aux piés. Et quant il les orent bien batus et laidis, il les envoièrent en diverses prisons. Le roy estoit si malade que ses gens avoient petite espérance de sa vie; si luy donna Dieu si grant grace, que le soudan fist prenre garde de luy par ses mires, et luy fist administrer quanqu'il vouloit tout à sa volenté.

Tant ala le temps avant que le roy tourna à guérison et qu'il respassa de sa maladie. Et si tost comme il fu guari, le soudan le fist requerre de paix et de trièves ainsi comme par menaces, et requist que Damiete luy fust rendue avec toute la garnison que sa gent y avoient trouvée; et que tous les coux, dommages et despens qu'il avoient fais dès le jour que Damiete fu prise luy fussent rendus et restablis.

Adonc parlèrent ensemble de raençon et de faire paix en la manière qui s'ensuit: c'est assavoir que le roy seroit délivré et tous ceux qui avec luy estoient venus en Egypte, et tous autres crestiens de quelque nacion que il fussent, dès le temps Quaimel[459] qui fu soudan et aieul de cestui soudan, qui donna à son temps trièves à l'empereur Federic, et les metroit hors de prison et délivreroit frans et quites de tous empeschemens. De rechief que toutes les terres que les crestiens tenoient au royaume de Jhérusalem il tendroient paisiblement et auroient trièves de Sarrasins jusques à dix ans. Et pour ces convenances faire fermes et estables, le roy estoit tenu de rendre Damiete et huit mille besans sarrasinois; par tel convent que le roy délivreroit tous les Sarrasins qu'il avoit pris en Egypte, depuis le temps qu'il y estoit venu, et tous les autres Sarrasins qui avoient esté pris puis le temps l'empereur Federic. Avec tout ce, il fu accordé que tous les biens et les meubles que le roy avoit laissiés en Damiete et tous les barons seroient sauvés et seroient dessoubs la garde au soudan et en sa deffense, jusques à tant qu'il fussent conduis en la terre des crestiens. Et tous les enfermes crestiens et les autres qui demourroient, pour leur biens oster de Damiete seroient asseurs, et aussi se pourroient partir touteffois qu'il vouldroient, sans empeschement, ou par mer ou par terre, et leur donroit le soudan sauf conduit jusques en la terre des crestiens. Si comme ces choses furent affermées par serment et acordées, le soudan ala disner en sa tente ainsi comme environ tierce.

Note 459: Quaimel. Malek-Kamel.

Ainsi comme il fu levé de disner, aucuns amiraux[460] luy vindrent au devant, et luy lancièrent coustiaux et espées et le navrèrent mortelment, et puis le boutèrent contre terre et le détrencièrent en plusieurs pièces, devant tous les amiraux de son ost; mais ce ne fu point sans l'accort de la greigneur partie.

Note 460: Amiraux. Ce mot a toujours ici le sens de baron, capitaine, seigneur. On sait que c'est le mot arabe, emir, maître avec l'addition de l'article al, qui précédoit le nom spécial de l'office.

Quant l'aventure fu ainsi avenue, les amiraux qui avoient le soudan occis vindrent à la tente le roy tous eschaufés d'ire et de courroux, et levèrent les espées toutes sanglantées sur sa teste, et puis luy appuièrent aux costés ainsi comme s'il le voulsissent occire, et luy dirent qu'il leur promist à tenir fermement les convenances qu'il avoit promises au soudan; et firent moult grans menaces de luy et de ses barons, s'il ne rendoit tantost Damiete, si comme il l'avoit promis.

Celluy qui avoit occis le soudan, qui Julian avoit à nom, vint au roy l'espée traitte et ensanglantée, et lui dist qu'il le féist chevalier, et que moult bon gré l'en sauroit. Le roy luy dist que jà ne le feroit chevalier sé il ne vouloit estre crestien; et, sé il se vouloit accorder à estre crestien, il le feroit chevalier, et l'emmenroit en France, et luy donroit greigneur terre qu'il ne tenoit, et plus grant seigneurie; et Julian respondi qu'il ne seroit jà crestien.

Aux convenances affermer en la manière que le roy l'avoit accordé et promis au soudan, vouldrent les Sarrasins qu'il mist en ses lettres qu'il renioit Dieu le fils de la vierge, s'il ne tenoit convenant de ce qu'il prometoit; et les Sarrasins metoient en leur lettres qu'il renieroient Mahommet et sa loy et toute sa puissance, sé il faisoient riens contre les convenances dessus dictes. Pour chose qu'il sceussent dire né faire ne s'i voult le roy accorder.

Lors dist un amiraut: «Nous nous merveillons comme tu soies nostre esclave et nostre chaitif, coment tu oses parler si baudement; saches, sé tu ne t'y accordes, je te occiray tout maintenant?» Le roy respondi: «Le corps de moy pourrez occire, mais l'ame n'occirez vous jà.» A la parfin furent les convenances jurées à tenir fermes en la manière qu'elles avoient esté accordées entre le roy et le soudan; puis assignèrent jour quant les prisonniers seroient rendus et Damiete délivrée. Bien est vérité que à rendre Damiete ne s'accorda pas légièrement le roy; mais il luy fu bien dit et monstré par aucuns sages hommes que il ne la pourroit tenir longuement sans estre perdue. Au jour qu'il fu déterminé, Damiete fu rendue aux amiraux, et il délivrèrent le roy, et ses frères, et les barons, et les chevaliers de France, de Jhérusalem et de Chipre, et de toutes autres contrées, fors aucuns qu'il retindrent qui estoient en divers pays en prison.