LXI.
ANNEE 1251.
De la mort l'empereur Federic et Henry son fils.
Celle année meisme avint que l'ainsné fils l'empereur Federic qui Henry avoit nom fu forment courroucié de ce que son père estoit déposé de l'empire; si assembla grant ost de Guibelins pour destruire et empirier le siège de Rome. Si comme il fu acheminé pour aler vers Rome, une fièvre continue le prist dont il mourut; quant il fu mort sa gent n'orent point de seigneur, si en retourna chascun en sa contrée. L'empereur fu moult affoibloié de la mort Henry son fils: si s'en ala en Puille à Mainfroy son fils de bast, et commença à attraire les barons à soy et leur monstra signe d'amour, et leur requist qu'ils fissent de Mainfroy leur seigneur, et leur monstra moult de exemples qui estoient à la confusion de l'églyse de Rome.
Si comme il machinoit contre le pape Innocent, une reume luy descendi en la gorge qui luy estoupa les conduis, si qu'il ne pot avoir s'alaine et mourut. Quant le pape sot certainement que l'empereur estoit mort, si se parti de Lyon et vint à Rome; et puis d'illec à une cité que on nomme Anengne[462]: et illec séjourna une pièce, car il n'osa aler plus avant vers Puille pour la doubtance de Mainfroy, le prince de Tarente. Nouvelles vindrent à Conrat que son père l'empereur Federic estoit mort et son frère Henry, si luy fu avis que la terre luy devoit appartenir, si se fist faire chevalier et espousa la fille au duc de Bavière.
Note 462: Anengne. Agnani.
Après ce qu'il l'ot espousée, il séjourna une pièce de temps avec sa femme, et puis manda tous ses amis, et leur pria qu'il luy fussent en aide tant qu'il peust tenir le royaume de Secile et la terre de Puille et de Calabre; et il luy respondirent qu'il luy seroient tous en aide.
Lors assembla un grant ost et se parti d'Alemaigne, et laissa sa femme enceinte d'un enfant nommé Corradin: si passa par Romenie et commença forment à monter en la seigneurie de Secile et de Puille, et assist la cité de Naples à tout grant ost, pour ce qu'elle estoit de la partie de l'église. Avant ce qu'il venist devant Naples, Mainfroy son frère y avoit esté cinq fois pour prendre la cité, mais il n'y pot oncques mal faire, né de riens empirier la cité.
Ce Conrat tint si court et si estroitement ceux de Naples qu'il se rendirent sus tel convenant qu'il les tendroit en tel estat comme il estoient devant, né que jà la cite né les murs né les forteresces ne despeceroit; et il leur promist et jura. Si tost comme il on fu seigneur, il fist abatre les murs de la cité et les forteresces, et toutes les maisons deffensables. Pour l'outrage qu'il en fist, Corradin son fils, qui estoit au ventre de sa mère en ot puis la teste coupée, si comme l'ystoire le racontera en la bataille de Corradin. Si comme Conrat devoit passer en Secile pour estre couronné, une maladie le prist que on appelle dissentere qui luy fist dessevrer l'ame du corps.
Quant il fu mort, si ot mains d'ennemis le pape Innocent. Si se mist à la voie plus avant au royaume de Secile, par le conseil d'aucuns sages hommes, contre le prince Mainfroy qui du tout à son povoir estoit nuisant à l'églyse de Rome, et fist aliances conjointement aux Sarrasins qui luy furent en aide avec tous les puissans hommes du pays; tant fist et tant laboura qu'il le firent roy de Secile.
LXII.
ANNEE 1251.
De la croiserie des Pastouriaus.
Une autre aventure avint en l'an de grace mil deux cens cinquante et un au royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist convenant au soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art tous les jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou de seize, par tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre besans d'or; et ces convenances furent faites au temps que le roy estoit en Chipre: et fist au soudan entendant qu'il avoit trouvé un sort que le roy de France seroit desconfit, et seroit tenu et mis ès mains des Sarrasins.
Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop durement doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il se penast d'acomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent à grant foison, et le baisa en la bouche[463] en signe de moult grant amour.
Note 463: Le baiser sur la bouche impliquoit, dans le moyen-âge, communauté de religion. Ce que les anciens trouvères reprochent d'abord à Ganelon, c'est d'avoir embrassé sur la bouche le roi Marsile, quand il alla le trouver de la part de Charlemagne.
Ce maistre s'en parti de la terre d'Oultre-mer et s'en vint en France. Quant il fu en l'entrée, si se pourpensa où et en quel partie il jeteroit son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre qu'il tenoit et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom de sacrifice que il faisoit au déable. Quant il ot ce fait, il s'en vint aux pastouriaux et aux enfans qui gardoient les bestes, et leur dist qu'il estoit homme de Dieu: «Par vous mes doux enfans sera la terre d'Oultre-mer délivrée des anemis de la foy crestienne.» Si tost comme il oïrent sa voix, il alèrent après luy et le commencièrent à suivir par tout où il vouloit aler; et tous ceux que il trouvoit se metoient à la voie après les autres, si que sa compaignie fu si grant que en moins de huit jours il furent plus de trente mille, et vindrent en la cité d'Amiens, et fu la ville toute plaine de pastouriaux.
Ceux de la ville leur habandonnèrent vins et viandes et quanqu'il demandèrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit estre. Si leur demandèrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur monstrèrent et vint devant eux à tout une grant barbe, ainsi comme sé il fust homme de pénitence, et avoit le visage maigre et pasle.
Quant il le virent de telle contenance, si le prièrent qu'il prist leur hostieulx et leur biens tout à sa volenté, et s'agenoillèrent aucuns devant luy tout ainsi comme sé ce fust un corps saint; et luy donnèrent quanqu'il voult demander. D'illec se parti, et commença à avironner tout le pays et à pourprendre tous les enfans de la contrée, tant qu'il furent plus de quarante mille[464].
Note 464: Quarante mille. Variante: Soixante mille.
Quant il se vit en si grant estat, si commença à préeschier et à despecier mariages, et reffaire tout à sa volenté; et disoit qu'il avoit povoir de absoudre de toutes manières de péchiés. Quant les clers et les prestres entendirent leur affaire, si leur furent contraires, et leur monstrèrent qu'il ne povoient ce faire; pour ceste achoison les ot le maistre en si grant haine qu'il commanda aux pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres et les clers qu'il pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contrée tant qu'il vindrent à Paris.
La royne Blanche qui bien sot leur venue commanda que nul ne fust si hardi qui les contredéist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme cuidoient les autres, que ce fussent bonnes gens de par Nostre-Seigneur; et fist venir le grant maistre devant ly, et ly demanda coment il avoit à nom: et il respondi que on l'appeloit le maistre de Hongrie. La royne le fist moult honnourer et luy donna grans dons. De la royne se parti et s'en vint à ses compaingnons qui bien savoient sa mauvaistié, et si leur pria qu'il pensassent d'occire prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car il avoit la royne si enchantée et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien à fait quanqu'il feroient.
Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme évesque en l'églyse de Saint-Eustache de Paris, et preescha la mitre en la teste comme évesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres pastouriaux si alèrent par tout Paris et occirent tous les clers qu'il y trouvèrent; et convint que les portes de Petit pont fussent fermées, pour la doubtance qu'il n'occissent les escoliers qui estoient venus de pluseurs contrées pour aprendre.
Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plumé de quanqu'il pot, si s'en parti et divisa ses pastouriaux en trois parties. Car il estoient tant qu'il n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous hébergier né soustenir. Si en envoia une partie droit à Bourges, et commanda à ceux qui les devoient conduire que quanqu'il pourroient prendre et lever du pays, que il le préissent; et quant il auroient ce fait que il retournassent à luy au port de Marseille où il les attendroit. Si se départirent en telle manière, et s'en ala une partie droit à Bourges, et l'autre partie à Marseille.
Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtèrent, car l'en avoit bien raconté qu'il faisoient moult de maux. Si alèrent parler à la justice et à ceux qui devoient la ville garder, et leur dirent que telle esmeute et telle alée d'enfans et de pastouriaux estoit trouvée par grant malice, et par art de diable et par enchantement; et sé il vouloient mettre paine, il prendroient les maistres des pastouriaux tous prouvés en mauvaistié et en cas de larrecin.
Le prévost et le bailli s'accordèrent à ce qu'il disoient, et furent tous avisés de la besoingne. Les pastouriaux entrèrent en Bourges et s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvèrent oncques né clerc né prestre; si commencièrent à mener leur maitrises, ainsi comme il avoient fait à Paris et ès autres bonnes villes où il leur fu tout abandonné à faire leur volenté.
Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obéir à leur volenté, il commencièrent à brisier coffres et huches, et à prendre or et argent; et, avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles, et les vouldrent couchier avec eux. Tant firent que la justice qui estoit en aguait de congnoistre leur contenance apperceurent leur mauvaistié. Si les prisrent et leur firent confesser toute leur mauvaistié, et coment il avoient tout le pays enfantosmé par leur enchantemens. Si furent tous les grans maistres jugiés et pendus, et les enfans s'en retournèrent tous esbahis, chascun en sa contrée.
Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il alassent de nuit et de jour à Marseille; qui portèrent lettres au viguier, èsquelles toute la mauvaistié au maistre de Hongrie estoit contenue. Si fu tantost pris le maistre et pendus à unes hautes fourches; et les pastouriaux qui aloient après luy s'en retournèrent povres et mandians.
LXIII.
ANNEE 1251.
Du descort qui fu entre les escoliers et les religieux.
En celle année avindrent diverses aventures. Il avint à Paris que maistre Guillaume de Saint-Amor avoit fait un livre qui estoit ainsi intitulé: Cy commence le livre des périls du monde; qui parloit contre les religieux et espéciaument contre les frères meneurs et les preescheurs. Tant disputèrent et arguèrent ensemble que il convint que le descort venist à la court de Rome. Quant le pape ot oï l'entencion de maistre Guillaume et l'entencion de l'autre partie, si donna sentence contre le livre maistre Guillaume et fu condempné.
LXIV.
ANNEES 1252/1253.
Coment la royne Blanche mourut.
L'an de grace mil deux cens cinquante deux, avint que la royne Blanche estoit à Meleun sur Saine, si li commença le cuer trop malement à douloir, et se senti pesante et chargiée de mal; si fist hastivement trousser son harnois et ses coffres et s'en vint à Paris: là fu si contrainte de mal qu'il luy convint à rendre l'ame. Quant elle fu morte, les nobles hommes du pays la portèrent en une chaière d'or parmi Paris, toute vestue comme royne, la couronne d'or en la teste. Les crois et les processions si la convoièrent jusques à une abbaye de nonnains delès Pontoise[465] qu'elle fist faire au temps qu'elle régnoit. De sa mort fu troublé le menu peuple, car elle n'avoit que faire que il fussent défoulés des riches hommes, et gardoit très bien justice. Dont il avint que les chanoines de Paris prirent tous les hommes de la ville d'Oly et de Chastenay[466] et d'autres villes voisines qui estoient de leur églyse tenans, et les mistrent en prison fermée, en la maison de leur chapitre et les laissèrent illec sans avoir soustenance. Tant leur firent souffrir de mésaise que il estoient ainsi comme au mourir. Quant la royne le sot, si leur requist moult humblement que il les délivrassent par pleiges, et que volentiers en enquerroit coment la besoingne seroit adreciée. Les chanoines respondirent que à elle n'appartenoit point de congnoistre de leur serfs et de leur villains, lesquels il povoient prendre et occire ou faire telle justice comme il vouldroient. Pour tant comme plainte en fust faicte devant la royne, les chanoines emprisonnèrent leur femmes et leur enfans; et furent en si grant malaise de la chaleur que il avoient les uns des autres, que pluseurs en furent mort. Quant la royne le sot si ot moult grant pitié du peuple qui estoit si tourmenté de ceux qui garder les devoient et monstrer exemple et bonne doctrine. Si manda ses chevaliers et ses bourgeois, et les fist armer, et se mist à la voie; et puis vint à la maison du chapitre, où le peuple estoit emprisonné: si commanda à ses hommes qu'il abatissent la porte et despeçassent, et féri le premier cop d'un baston que elle tenoit en sa main. Tantost qu'elle ot féru le premier cop, sa gent tresbuchièrent la porte à terre et mirent hors hommes et les femmes; et les mist la royne en sa garde: et tint les chanoines en si grant despit que elle prist leur temporel en sa main jusques à tant qu'il l'eussent amendé à sa volenté; et ne furent point puis si hardis que il osassent justicier; ainsois furent franchis par une somme d'argent qu'il en donnent chascun an au chapitre de Paris. Celle justice et maint autre la royne fist bonnement tant comme son fils fu en la saincte terre.
Note 465: Maubuisson.
Note 466: Oli, ou plutôt Orly, près de Choisy-le-Roy. Chastenay, près de Sceaux.
LXV.
ANNEE 1253.
Du présent l'abbé de Saint-Denis en France.
L'abbé de Saint-Denys en France fu en moult grant paine et en moult grant pensée quel présent il envoieroit au roy en la terre d'Oultre-mer; si luy fu loé qu'il luy envoiast fourmages de gain[467], que c'estoit une viande[468] de quoy les barons de France avoient grant souffraite. L'abbé crut le conseil; si envoia deux moines à Aiguemorte pour avoir une nef laquelle il firent emplir de chapons et poulles, et de fromages de gain et de pois de Vermandois. Et quant il orent leur nef bien garnie, il orent bon vent qui les mena paisiblement au port d'Acre. De leur venue fu le roy moult lie et toute sa compaignie.
Note 467: Fourmages de gain. Cette expression est obscure. Plusieurs manuscrits portent de grain. Il s'agiroit alors d'une espèce de macaroni. Je pencherois plutôt à croire qu'il faudrait lire fourmages d'Angain. Les fromages d'Anguin sont encore aujourd'hui cités. Voyey-en la recette dans le Dictionnaire de Trévoux.
Note 468: Viande. Nourriture.
LXVI.
ANNEE 1253.
Coment Acre fu fermée et Saiette.
En ce temps que le roy estoit oultre mer, il ne perdi pas son temps en aucunes choses; car il fist fermer la cité d'Acre et le Japhet[469], et la cité de Césaire et le chastel de Caiphas et un autre cité que on nomme Saiette. Tout fist clore de haus murs et de grosses tours, si qu'il povoient bien soustenir l'assaut de leur ennemis. Quant les Sarrasins virent les grans despens que le roy faisoit, si se merveillèrent moult et leur fu bien avis que le plus puissant homme du monde ne peust faire, à ses despens, ce qu'il faisoit: car il avoit perdu grant partie de son meuble et paiée sa raençon. Et, avec ce, qu'il avoit si grant ost à gouverner que c'estoit moult grant chose à faire. Aucuns amiraux qui sorent la bonté de luy luy portèrent honneur et révérence, et luy firent service et monstrèrent signe d'amour.
Note 469: Le Japhet. Jaffa. L'ancienne Joppé.—Saiette, l'ancienne Sidon.
LXVII.
ANNEE 1253.
Coment le roy ala en pélerinage.
Si comme le roy estoit à séjour à Acre, volenté luy prist d'aler en pélerinage en la cité de Nazareth où Nostre-Seigneur fu nourri. Si se parti d'Acre moult dévotement, et vint jusques à un chastel qui est nommé Phore et est en Chana de Galilée, où nostre Sire fist de eaue vin, quant il fu aux noces Archedeclin[470]. Quant il fu là venu, il se reposa jusques à l'endemain, et quant il fu levé l'endemain de son lit, il vesti la haire emprès sa chair nue. D'illec se parti et vint par le mont de Thabor et entra en Nazareth la veille de Nostre-Dame en mars. Sitost comme il vit la cité, il descendi de son cheval et se mist à genoux, et aoura Nostre-Seigneur et Nostre-Dame. D'ilec en avant, il ala tout à pié jusques au lieu où Nostre-Seigneur fu nourry, et jeuna en pain et en eaue, et si estoit moult travaillié de cheminer à pié si longuement. Tantost comme il ot fait son disner de pain et d'eaue, il fist chanter vespres haultement; et l'endemain, à l'aube du jour, matines à chant et à deschant et à treble[471]. Après, il fist chanter la messe en la place où l'ange Gabriel salua Nostre-Dame; en la fin de la messe il reçut le vrai corps Nostre-Seigneur Jhésucrist, en moult grant dévocion et en moult grant humilité.
Note 470: Archedeclin. C'est le nom que toutes les légendes donnent au marié de Cana. Au reste, le traducteur françois a rendu assez mal le texte de Guillaume de Nangis: «Ivit…. de Sephoriâ, ubi præcedenti nocte jacuerat, in Cana Galileæ.»
Note 471: C'est-à-dire: A trois parties. Le deschant étoit une sorte d'accompagnement fleuri. Le treble remplaçoit le tenor. Voyez des exemples dans le roman de Fauvel, manuscrit du roi, n° 6812.
Après s'en retourna au Japhet où il séjourna une pièce de temps pour la royne sa femme qui ot une fille nommée Blanche: et assez tost après, nouvelles luy vindrent que la royne Blanche estoit morte. Si tost comme il le sot, il commença à plourer, et s'agenouilla devant l'autel de sa chapelle et pria moult dévotement pour l'ame de sa mère. Après ce que le roy ot dit ses oroisons, les prélas et le clergié s'assemblèrent et chantèrent vigiles de mors et commendacion de l'ame. De ce jour en avant, le roy fist chanter messe especial devant luy pour l'ame de sa mère, s'il ne fust dimenche ou feste sollempnel.
LXVIII.
ANNEE 1253.
Coment ceux furent occis qui faisoient les fosses.
Quant le roy ot enclos de murs et de tournelles le Japhet, il envoia à Saiette grant foison de gens pour faire les murs environ la cité de Saiette. Si comme les maçons furent levés par matin pour leur journées accomplir, Sarrasins les espièrent et s'en vindrent vers eux repostement, et ceux qui garde ne s'en donnoient furent occis que oncques un seul n'en eschapa; si estoient il nombrés quatre mille et plus. Quant les Sarrasins les orent tous occis, il passèrent oultre droit à la cité de Belinas qui adonc estoit en la main des Sarrasins.
Quant le roy entendi la nouvelle, il en fu forment couroucié. Tontost fist assembler son ost pour gaster la terre tout environ. Quant le roy ot dommagié Sarrasins tant comme il pot, il s'en retourna arrières et vint veoir le dommage que Sarrasins avoient fait des crestiens qu'il avoient occis qui encore estoient sus terre; et estoient si puans et si corrompus que c'estoit une grant merveille.
Le roy en ot moult grant pitié en son cuer, et fist toutes autres besoingnes laissier pour les enterrer; et fist dédier la place et bénir par la main du légat qui y estoit présent. Quant la place fu dédiée, les mors qui gisoient tous estendus sur le rivage de la mer furent enterrés; mais nul n'y vouloient mettre la main pour la grant pueur qui venoit d'eux, quant le roy dist: «Enterrons les corps de ces benois martirs qui mieux valent que nous, et qui ont desservi perdurable vie pour le martire qu'il ont receu.»
Adont les prist le roy à ses propres mains a enterrer; si comme il les trouva gisans, detrenchiés par pièces; et les metoit en son giron et les portoit ès fosses où l'en les enterroit; n'oncques ne s'en voult cesser pour male oudeur qu'il sentissent, jusques à tant qu'il ne pot plus endurer en avant, et qu'il fu lassé. Après ce qu'il fu tourné de la cité de Saiette, messages luy vindrent de son royaume qui luy dénoncièrent qu'il retournast en France pour son pays garder, et pour aucuns périls qui pourroient venir en France par devers Angleterre; car les Anglois estoient en grant aguait coment il pourroient grever France et prendre la terre de Normandie. Le roy qui entendi les messages se conseilla aux plus certains de son conseil et à ses barons, si s'accordèrent tous qu'il retournast en France. A ce s'accorda le roy et laissa grant plenté de chevaliers avec le cardinal, qui furent assés propres pour garder et deffendre la sainte terre d'Oultre-mer. Et establi en son lieu un chevalier qui avoit à nom messire GeffFroy de Sargines; et commanda que tous obéissent à luy aussi comme il féissent à son commandement sé il fust présent; lequel Geffroy se maintint loyaument tout le cours de sa vie.
LXIX.
ANNEE 1254.
Coment le roy retourna en France.
L'an de grace mil deux cens cinquante et quatre, le roy se parti de la terre d'Oultre-mer, et se mist en sa nef pour retourner en France. Quant il dut mouvoir, le peuple du pays le convoia à grans souspirs et gémissemens et à grans processions, et disoient: «Ha! père de la crestienté, or nous laissiez-vous entre ceux qui nous haient de mort; tant comme vous fussiez avec nous nous n'eussions garde, et sé nous mourissons avec vous, si nous fust-il advis que ce fust confort, puis que nous fussions près de vous.» Le roy fist mettre le corps Nostre-Seigneur en sa nef en grant révérence et par moult grant dévocion, pour donner aux malades sé mestier en fust; jasoit ce que oncques mais pélerin ne l'eust fait, tant fust de grant haultesce, toutesfois le roy, par grace especial du cardinal de Rome, fist mettre ce glorieux trésor du corps de Nostre-Seigneur Jhésucrist au plus haut lieu et au plus convenable de la nef, et fist mettre par dessus un tabernacle couvert de drap de soie à or batu par dessus.
Par devant le tabernacle fu un autel drescié qui fu aourné de chiers aournemens. Devant cest autel estoit chascun jour célébré le service de la messe, fors les secrès qui appartiennent au saint sacrement de l'autel. Après ce qu'il avoit oï messe, il alloit visiter les malades qui estoient en sa nef, et commandoit qu'il eussent tout ce que mestier leur convenoit pour leur maladies alegier.
Quant les voiles furent dréciés, les mariniers se mistrent à la voie, et si commencièrent à cheminer tant qu'il passèrent la terre de Chipre en moins de trois jours; mais il furent en si grant péril qu'il cuidèrent tous estre mors: car la nef le roy se féri à plain voile en une place pierreuse et plaine de sablon qui s'estoit illec endurci, si rendement qu'elle se débrisa forment. Lors commencièrent tous à crier à haute voix: «Vrai Dieu, secourez nous!» Car il cuidièrent que la nef fust toute froissiée oultréement dessoubs, en la santine[472], né ne sorent les mariniers que il peussent faire.
Note 472: En la santine ou sentine. Le point le plus bas d'un vaisseau.
Quant le roy vit ce, il doubta forment le péril de la mer, et toutesfois ot-il ferme espérance en Nostre-Seigneur. Il laissa la royne et ses enfans qui gisoient pasmés et s'en vint en oroison devant l'autel, et pria ostre-Seigneur humblement qu'il le délivrast de péril et tous ceux qui avec luy estoient. Bien s'apperceurent les mariniers que Nostre-Seigneur oï sa prière, et dirent les uns aux autres en leur languaige que c'estoit une bonne personne. Et la nef ala tousjours droit et avant si droitement qu'elle fit voie, et passa tout oultre le sablon et la terre qui illec estoit endurcie.
Les mariniers alumèrent torches et luminaires, et cercièrent[473] la santine de la nef, mais il ne trouvèrent nulles casseures, dont il furent moult asseurés, et rapportèrent au roy que la nef estoit entière et sans nulle casseure. Quant le roy les entendi, il rendi graces à Nostre-Seigneur de ce qu'il l'avoit jecté de si grant péril. Toute nuit séjournèrent les mariniers jusques à l'endemain qu'il porent clèrement veoir entour eux.
Note 473: Cercièrent. Visitèrent.
Adonc commandèrent que tous alassent aux avirons, et les aucuns se tenissent près du voile pour veoir la contenance du vent et de quel part il venoit. Quant tous les mariniers furent aprestés, les maistres tournèrent les gouvernaux et se mistrent à la voie. Tant alèrent de jour et de nuit que il arrivèrent en onze sepmaines au port de Marseille: lors issirent des nefs, et mirent hors chevaux et armes et leur autre harnois: et puis se mistrent au chemin, et chevaucha tant le roy qu'il vint à Tarascon au disner, et puis passa le Rosne et vint au giste à Beauquaire. D'ilec se parti et chevaucha tant qu'il vint en France, où il fu receu à grant joie du peuple de Paris et des gens de la contrée.
Quant il se fu reposé, il s'en ala à Saint-Denys en France, et visita les benois corps sains qui en l'églyse reposent et rendi graces à Dieu et aux glorieux martirs de ce qu'il estoit retourné sain et sauf; et donna à l'églyse le plus riche drap d'or que l'en peust savoir en nulle terre, et un paveillon de soie moult riche et moult bel; et commanda qu'il fust mis sus le corps des glorieux martirs aux grans festes sollempnelles.
LXX.
ANNEE 1254.
De pluseurs aventures.
Celle année que le roy vint d'Oultre-mer mourut le pape Innocent à Naples; et les cardinaux esleurent Alixandre qui fu né de Compiègne. L'année après en suivant, les Frisons se assemblèrent et vindrent à ost contre le roy des Rommains et l'occirent. En ceste année meisme ceux d'Aast firent une grant traïson, eux et ceux de Thorin; car il vendirent[474] le conte Thomas de Savoie, et si estoit leur maistre et leur capitaine.
Note 474: Il vendirent. Nangis dit: Ils prisrent.—Aast. Asti.
Quant le roy de France sot la mauvaistié de ceux d'Aast, si commanda que tous les marchéans de la cité d'Aast et de Thorin qui seroient trouvés en son royaume fussent pris et retenus; et d'aultre part, Pierre de Savoie, frère dudit Thomas, s'en ala à grant ost avec Boniface, l'esleu de Lyon, sur le Rosne, et assistrent la cité de Thorin, et lancièrent pierres et mangonniaux et leur donnèrent maint assaut, mais prendre ne le porent pour chose qu'il sceussent faire.
D'illec se partirent et gastèrent la terre environ, et firent tant de dommage comme il porent. Assez tost après, ceulx d'Aast rendirent le conte Thomas pour la doubtance du roy et pour le dommage qui leur en povoit venir. En celle meisme année avint que le conte de Flandres et son frère, que la contesse avoit eu de Guillaume de Dampierre[475], alèrent sus le conte Florent de Hollande, et commencièrent sa terre à gaster. Florent assembla sa gent et vint contre eux à bataille et se combati tant à eux qu'il ot victoire et les prist et mist en sa prison.
Note 475: Guillaume de Dampierre. Nangis ajoute: «Fratre domini
Herchambaudi de Borbonio.»
Erart de Valery fu pris en celle bataille, et assés autres chevaliers de France.[476] Icelluy Florent estoit frère Guillaume[477] que les Frisons avoient occis. La cause pourquoy il se combati contre le conte de Flandres fu pour ce qu'il estoit de la partie Jehan et Baudouin d'Avesnes, enfans de ma dame Marguerite contesse de Flandres. Pour la grant haine qu'elle avoit à ses enfans, elle donna Valenciennes et tout Henaut à monseigneur Charles frère le roy de France; et maintenoit la dicte contesse en parlement, par devant le roy, qu'il estoient bastars et qu'il ne devoient point estre hoirs de la terre, pour ce que leur père estoit sousdiacre avant qu'il espousast la contesse. Mais les enfans prouvoient tout le contraire et se deffendirent du cas bien et avenaument.
Note 476: Et autres chevaliers de France. Entr'autres Thibaut II, comte de Bar, dont j'ai retrouvé une chanson qu'il composa durant sa captivité et adressa au preudome Erard de Valery. On me pardonnera de la publier ici.