XIII.
ANNEES 1195/1196.
Coment le roy chassa le roy Richart qui avait assis Arches. Et coment il vint à luy et luy fist feaulté et homage de la duchiée de Normandie.
En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et quinze, au mois de juillet rendi le roy Richart les trièves qu'il avoit au roy Phelippe, si fu lors la guerre recommenciée de nouvel. Adonc craventa le roy Phelippe le Val de Rueil qu'il tenoit, en quoy il avoit sa garnison. En pou de temps après maria sa sœur au conte de Pontieu que le roy Richart luy avoit renvoiée.
En ces entrefaites le roy Richart assembla son ost et son effort de toutes pars et assist le chastel d'Arques que le roy Phelippe tenoit. Mais quant il le sot il vint au secours au plus hastivement qu'il pot et eut en sa compaignie six cens de chevaliers esleus en prouesse et nés de France. Hardiement se férirent en l'ost et chacièrent le roy Richart et tous ses Anglois et tous ses Normans jusques à Dieppe. La ville destruirent et ardirent les nefs et emmenèrent les hommes.
En ce temps que le roy Phelippe retournoit luy et sa gent, il trespassoit de lès un bois que l'on appelle Forets[128]. Le roy Richart sailli soudainement de son embuschement, si se féri en la derrenière bataille le roy Phelippe et en occist aucuns.
Note 128: Forets. Rigord dit seulement: «Juxta nemora quæ vulgus forestas vocat, rex Angliæ ex improviso de forestis illis cum suis egressus, etc.» Ce n'est donc pas un nom propre, mais sans doute la forêt des Ventes.
En ce contemple Mercadiers le maistre de cotériaux le roy Richart, estoit en Berry d'aultre part, en la contrée de Bourges; les fauxbourgs d'Yssodun ardi et puis prist le chastel et y mist garnison de par le roy Richart. En pou de temps après donnèrent les deux roys trièves l'un à l'autre et cessèrent de guerroyer.
Incidence.—En celle année fu si grant désatrempance de l'air et si grans plouages que les blés germèrent aux champs avant qu'il peussent estre cueillis, dont si grant chierté fu après, pour l'année devant où les blés orent esté tempestés, et pour l'autre après où il orent esté noiés ès espis, que l'en vendoit un sextier de blé de fourment à la mesure de Paris seize sous parisis, d'orge dix sous, de mouturage[129] treize sous ou quatorze, et le sextier de sel quarante sous. Pour ce commanda le roy Phelippe que l'en donnast aux povres de ses propres deniers plus largement que on ne souloit, pour la pitié et la compassion de leur mésaise et de leur povreté; et manda par ses lettres aux évesques et aux abbés et à tout le peuple, au plus qu'il pot en priant, que pour Dieu, il s'efforçassent de faire aumosnes pour soustenir la povre gent. Et lors donna le couvent de Saint-Denys en France tout l'argent monnoyé qu'il avoient adonc entre leur mains.
Note 129: Mouturage. «Mixturæ,» dit Rigord. C'est ce que l'on nomme aujourd'hui méteil. Mélange de seigle et de froment.
Incidence.—En celle année commença à preschier de la croix un prestre qui avoit nom Fouques[130]. Par la prédication et par le saint amonestement que il faisoit au peuple furent pluseurs qui se retrairent de péchier; et mains qui cessèrent à prester à usure et rendirent aux bonnes gens ce qu'il avoient du leur par tel mestier.
Note 130: Fouques. Foulques, curé de Neuilly; le principal instigateur de la croisade suivante.
Au mois de novembre qui après vint, furent trièves des deux rois rendues[131]; si refut la guerre effondrée[132] comme devant. Le roy Phelippe assembla son ost en la contrée de Bourges assez près d'Issodun et le roy Richart d'autre part encontre luy. En ce point qu'il estoient tous armés d'une part et d'autre, et estoient jà les batailles ordenées et arrées[133] pour combatre, le roy Richart vint au roy Phelippe tout désarmé, à pou de gent, contre l'opinion de tous ceux qui là estoient, et luy fist hommage voiant tous ceux qui là estoient, et tous ceux de la contrée de Normandie, de la contrée d'Anjou et de Poitou. Et jurèrent l'un à l'autre en celle mesme place qu'il garderoient la paix d'illec en avant; et prisrent un parlement aux octaves de la Tiphaine entre le Vau de Rueil et le chasteau Gaillart[134] de réformer et de consommer la paix.
Note 131: Rendues. Accomplies.
Note 132: Effondrées. Epandue. Rigord dit: Incæpta.
Note 133: Arrées. Pour arrayées. Préparées.
Note 134: Le chasteau Gaillart. Il falloit: De Gaillon. Le Gallaonis de Rigord.
Ainsi se départirent les osts et retourna chacun en ses parties. Le bon roy Phelippe, qui point ne mist en oubli son patron et son deffenseur le glorieux martir monseigneur saint Denis, ala à s'églyse au plus tôt qu'il pot, et offri moult humblement et en moult grant dévocion un riche paile de soie à Dieu et aux glorieux martirs en aliance de charité et d'amour.
Au mois de janvier qui après fu, au quinziesme jour, les deux roys vindrent au lieu du parlement ordené, et amena chascun avec luy les prélas et les barons de son royaume. Là fu la paix confermée, consommée et asseurée par bons ostages d'une part et d'autre, si comme il est contenu en l'instrument authentique de la confirmation de celle paix[135].
Note 135: Cet instrument est dans le texte de Rigord. (Voyez les Historiens de France, tome XVII, p. 43.)
Incidence.—En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent quatre-vingt-et-seize, au mois de mars, fu très grant abondance d'iaues, et les fleuves si plains qu'il superabondèrent et noièrent pluseurs villes en pluseurs lieux, les gens, hommes et femmes et enfans. Lors furent rompus et brisiés les pons qui estoient sur Saine. Quant le clergié et le peuple virent que Dieu les menaçoit ainsi et qu'il leur envoioit signe espouvantable devers le ciel et par dessous devers la terre, il se doubtèrent moult durement et eurent paour du second déluge et crioient mercy à Nostre-Seigneur en gémissemens, en pleurs et en larmes, et luy prioient qu'il espargnast à leur péchiés, et qu'il les daignast oïr afflis[136] et contris, par satisfaction de pénitence. Ainsi faisoit le peuple procession en oroisons et en jeunes et en aumosnes, et li bon roy Phelippe suivit ces processions en larmes et en oroisons aussi humblement comme les autres du peuple. Le couvent de Saint-Denis portoit le saint clou et la saincte couronne et le bras saint Siméon, et béniçoient les iaues en croix des saintuaires, et disoient: «Par ses signes de sa saincte Passion ramaint nostre sire ces iaues à leur lieux et en leur drois cours.» Nostre-Seigneur, qui eut pitié de son peuple, fist en pou de jours après revenir les iaues en leur propres lieux, et fu apaisié par les afflictions de son peuple.
Note 136: Afflis. Affligés.
Incidence.—En celle année fu le prieur Jehan de Saint-Denis en France esleu à gouverner l'abbaye de Saint-Père-de-Corbie.
Incidence.—En celle année le conte Baudouin de Flandres fist hommage au roy Phelippe à Compiègne au mois de juing, voyant toute sa baronnie. En ce meisme mois, espousa le roy la royne Marie, fille au duc de Boesme et marchis d'Osteriche[137].
Note 137: D'Osteriche. Il falloit: D'Istrie, avec Rigord.