XV.

ANNEE 1197.

Coment le conte de Flandres et le conte Renaut de Boloigne guerpirent le roy et s'allèrent au roy Richart. Et de pluseurs incidences.

En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vings-dix-sept, Baudouin, conte de Flandres, se dessevra apertement et départi de la foy et de l'ommage le roy Phelippe, puis s'alia au roy Richart et fist mainte persécution au roy et au royaume. Ainsi fist confédéracion au roy Richart Regnault fils le conte de Dampmartin, à qui le roy avoit donné par moult grant amour la contesse et la conté de Bouloigne; mais celluy rompi son hommage et le serement qu'il avoit fait, et le commença forment à guerroier; il se joint et accompaigna avec les Cotériaux et les autres ennemis le roy; sa terre envaï, villes ardi et prist proies et fist moult grans dommages au royaume de France.

En celle année tout droit en la neuvième kalende de novembre, en un jour de vendredi et en l'eure de tierce mouru l'abbé Hues Foucaut de Saint-Denis en France. Après luy gouverna l'églyse l'abbé Hues de Melan qui estoit prieur d'Argenteuil.

Incidence.—En cel an mouru l'empereur Henry d'Allemaigne qui par sa force avoit prise toute la terre de Sezille, et avoit occis et mis à destruction mains haus hommes et princes du païs. Contre la crestienne religion avoit emprisonné les évesques et les archevesques de la terre, et tousjours avoit grevé saincte églyse à son pouvoir tout ainsi comme son devancier. Pour reste raison, le pape Innocent le tiers fu contraire à son eslection; Phelippe, son frère et tous ceus de sa partie escommenia, et s'assenti à Othon, le fils au duc de Saissoingne, qu'il fist couronner en roy d'Alemaigne à Ais-la-Chapelle.

En ce temps mouru oultre-mer Henry, conte de Troies en Champaigne: nepveu estoit aux deux roys, demouré estoit par-delà, après ce que les deux roys s'en furent retournés pour les terres gouverner. Si l'orent les barons esleu et couronné à roy de Jhérusalem par sa bonté et donné en mariage la fille son devancier. Après sa mort eschéi la conté à un sien frère qui Phelippe avoit nom. En celle année, en la troisième yde de janvier, mouru le tiers Célestin apostole. Après luy fu Innocent le tiers, romain de nacion, si fu avant appellé Lohier[145].

Note 145: «Lotharius.»

Incidence.—En celle année mourut la noble Ysabel[146], contesse de Champaigne, seur au roy Phelippe de par son père, et seur au roy Richart de par sa mère. Si estoit mère aux deux devant dis frères, au conte Henry, roy de Jhérusalem, et Thibaut qui après fu conte de Troyes.

Note 146: Rigord la nomme avec raison Marie.

Incidence.—En celle année, au commencement de la prédication le devant dit Fouques, voult Nostre-Seigneur faire mains miracles pour luy: car il rendoit aux aveugles lumière, aux sourds oiement, aux mues la parole, par ses oroisons et par l'atouchement de ses mains; et mains autres miracles faisoit Nostre-Seigneur pour luy que nous laissons à retraire, pour ce, par aventure, qu'aucuns ne le creroient mie légièrement[147]. Un autre acompaigna à luy, en l'office de prédicacion, qui avoit nom Pierre de Roissy; né estoit de l'éveschié de Paris, bon clerc et bien lettré et plain du saint Esperit, si comme il sembloit au peuple. Mains hommes retrait d'usure et de l'ordure de luxure par sa prédication, et les fist vivre en chasteté; et amena à la continance de mariage les foles femmes qui se mettent ès quarrefours des chemins, et s'abandonnent à tous sans différence, sans avoir honte et vergoingne, pour petit prix; les autres, qui point ne vouloient estre mariées, ains avoient plus chier à vivre en contemplacion, sous l'abit de religion, furent mises en la nouvelle abbaye de Saint-Anthoine-de-lèz-Paris, qui pour raison d'elles fut fondée au temps de lors, et les autres eslurent à souffrir travaus et paines de leur corps, et à aler en divers pélerinages nus piés et en langes. Et qui vouldra savoir en quelle entencion le devant dit provaire preschoit regarde en la fin; car la fin de l'euvre preuve et manifeste les intencions des cuers[148].

Note 147: «Quæ prætermittimus propter hominum nimiam incredulitatem.»
Bon Rigord! comment auriez-vous qualifié l'incrédulité de nos jours!

Note 148: Rigord, par cette dernière réflexion, semble faire allusion
aux bruits fâcheux qui coururent dans la suite sur la rapacité de
Foulques et sur l'ambition de Pierre.

En ce meisme temps prescha un moine de Saint-Denis en France, qui avoit nom Herloin: né estoit de Paris, grant clerc et lettré en la saincte Escripture. Ès cités et ès chastiaux de la petite Bretaigne prescha. Grant multitude de Bretons la croix de sa main prisrent, la mer passèrent sans les autres pélerins attendre, si arrivèrent devant Acre. Celluy Herloin estoit chevetainne et ducteur de celle gent; mais pour ce qu'il n'avoient point chief né gouverneur suffisant à celle besoingne, il se devisèrent en diverses parties, sans ducteur et sans gouverneur; gens estoient qui usoient de leur propre volenté, et pour ce perit leur commencement sans perfection.

Incidence.—En celle année apparurent en mains lieux maintes nouvelletés: à Rosoy, en Brie, le vin fu mu en sang, et le pain en char sensiblement au sacrement de l'autel. En Vermandois, un mort chevalier ressuscita, et puis denonça à mains hommes choses qui estoient à avenir; si vesqui puis long-temps sans boire et sans mengier.

En France, environ la Saint-Jehan, chéi sur les blés une rousée que l'en nomme mielée, dont il furent si emmiélés que quant on en metoit un espi en sa bouche, on sentoit le miel tout proprement. La foudre si tua un homme à Paris et tempestes chéirent en aucuns lieux si grans, qu'elles destruirent les blés et les vignes; et un pou après au mois de juin tempesta de rechief si forment, que les blés, les vignes et les bois furent destruis et defroissiés du tout en tout. Si dura celle tempeste dès Tramblay jusques à Chielle et ès villes environ; car les pierres furent veues cheoir du ciel aussi grosses comme une nois, aucunes aussi comme un œuf, et plus encor, si comme aucuns disoient.