XVI.
ANNEE 1214.
De la manière et coment le conte Regnaut se combatoit et coment il se destourna quant il approcha le roy pour la révérence de son seigneur, si comme l'en cuida.
Le conte Regnaut de Bouloigne qui avoit tousjours l'estour maintenu se combatoit encore si durement que on ne le povoit vaincre né surmonter. D'un nouvelle art usoit en la bataille: car il avoit fait un double parc de sergens à pié bien armés, joings et serrés ensemble à la circuité, en la manière d'une roue: en ce cerne n'avoit que une seule entrée par quoi il entroit ens quant il voulloit reprenre s'alaine, ou quant il estoit trop empressé de ses ennemis; si fist ceste chose par plusieurs fois. Icelui conte Regnaut, le conte Ferrant et l'empereur Othon si comme l'en aprist puis, avoient juré avant le commencement de la bataille que il ne se tourneroient à destre né à senestre, né ne se combatroient à nulle eschielle fors à celle où le roy estoit tant seullement; si devoient tantost le roy occire tant tost comme il l'aroient pris: en celle intencion que sé le roy fust occis, il peussent légièrement faire sa volenté de tout le remenant; et pour ce serement ne voult oncques assembler fors à la bataille le roy. Et Ferrant qui ceste meisme chose avoit jurée, volt et commença à venir tout droit au roy; mais il ne peut, car la bataille des Champenois luy vint au devant, et se combati à luy si forment qu'elle luy empescha son propos. Et le conte Regnaut aussi eschiva toutes les autres, et s'adresça à la bataille du roy, et vint droit à luy au commencement de l'estour; mais quant il vint près de luy, il eut horreur et une paour naturelle de son droit seigneur, ainsi comme aucuns cuidèrent; de l'autre part de l'estour se retourna et se combati au conte Robert de Dreux qui près du roy estoit en celle meisme bataille, en une tourbe moult espesse.
Le conte Pierre d'Aucerre, qui cousin estoit le roy, se combatoit moult vertueusement pour luy; et Phelippe son fils, pour ce que il estoit cousin à la femme Ferrant de par sa mère, se combatoit d'autre part contre son père et contre la couronne de France. Car péchié et anemi[271] avoient les cuers d'aucuns si aveuglés que tout eussent-il pères et mères et frères en la partie le roy, il ne laissoient pas pour ce à combatre pour paour de Dieu; et que il ne chassassent à honte et à confusion leur droit seigneur sé il peussent, et leur amis charnels que il devoient amer naturelment. Le conte Regnaut ne s'accorda pas bien à la bataille au commencement, jasoit ce qu'il se combatist plus vertueusement et plus longuement que nul des autres; ains desenorta moult le combatre, comme cil qui bien savoit la hardiesce et la prouesce des chevaliers de France; pour ce l'avoit Othon souspeçonné de traïson et le siens. Et sé il ne se fust consentu à la bataille, il l'eussent pris et mis en liens. Dequoy il dist un mot à Hue de Boves un pou avant le commencement de la bataille: «Vecy», dist-il, «la bataille que tu loes et enortes, et je la desloe et désamonneste: il en avenra que tu t'en fuiras comme mauvais et couars, et je me combattrai sur le péril de mon chief, et say bien que je demourray ou mort ou pris[272].» Quant il eut ce dit, il s'en vint au lieu destiné de la bataille, et se combati plus forment et puis longuement que nul de sa partie.
Note 271: Anemi. Démon.
Note 272: La Chronique de Rains cite cette altercation: «Li rois (quant entendi que Ferrans se voult combattre le diemenche) manda par frère Garin qu'il atendist jusques au lundi. Et li quens li manda qu'il n'en feroit riens…. Atant repaira frères Garins, et li quens Renaus le convoia une pieche. Et quant li quens Renaus fu revenus arrière, messire Hues de Boves li dist devant l'empereour Othon et devant le conte Ferrant: «Ha! quens de Boulogne, quens de Boulogne, qu'elle avés bastie traïson entre vous et frère Garin?—Ciertes, dit li quens Renaus, vous i avez menti, comme faus traitres que vous iestes et bien devés dire teles paroles, car vous iestes dou parage Guenélon, et bien saciés, sé je vieng à la bataille, que je ferai tant que je serai ou mors ou pris, et vous enfuirés, com auvais, recréans et falis.» (Page 145.) Phelippe Mouskes semble avoir emprunté son récit à la Chronique de Rains et à Guillaume le Breton. La précieuse Chronique universelle, renfermée dans le msc. de St-Germain, n° 84, raconte la même altercation, avec quelques autres circonstances. (F° 311.) Pour Guillaume Guiart, dans ses Royaux Lignages, je ne le cite jamais, parce qu'il se règle toujours sur les Chroniques de Saint-Denis.