XVII.
ANNEE 1234.
Du conte de Champaigne.
Assez tost après que le roy eut espousé femme, le conte de Champaigne commença à contrarier le roy, et à enforcier ses villes et ses chastiaux et à faire garnisons[370]. Nouvelles vindrent au roy à Paris où il estoit que le conte vouloit entrer en France à force d'armes. Si manda le conte de Poitiers son frère et Robert d'Artois, et prisrent conseil ensemble qu'il manderoient leur gent et ainsi le firent; et puis se mistrent au chemin droit vers Champaigne pour abatre la fierté le conte.
Note 370: A faire garnisons. A garnir ses places.
Le conte Thibaut sceut que le roy venoit contre luy à grant compaingnie de gent, si se doubta que le roy ne luy tollist sa terre, et envoya au roy des plus sages hommes de son conseil pour requerre paix et amour. Et, pour ce que le roy avoit fait despens à sa gent assembler, le conte luy donnoit deux bonnes villes avecques les appartenances; c'est assavoir: Monstereuil en for d'Yonne[371], et Bray sus Saine. Le roy qui tousjours fu piteux luy ottroya paix et accordance.
Note 371: Montereuil. Aujourd'hui Montereau-Fault-Yonne.
A celle paix faire fu la royne Blanche qui dist: «Par Dieu, conte Thibaut, vous ne déussiez point estre nostre contraire; il vous déust bien remembrer de la bonté que le roy mon fils vous fist, qui vint en vostre aide pour secourre vostre contrée et vostre terre, contre tous les barons de France qui la vouloient toute ardoir et mettre en charbon.» Le conte regarda la royne qui tant estoit sage, et tant belle que de la grant biauté d'elle il fu tout esbahi. Si ly respondi: «Par ma foy, madame, mon cuer et mon corps et toute ma terre est en vostre commandement; né n'est riens qui vous peust plaire que je ne féisse volentiers; né jamais, sé Dieu plaist, contre vous né contre les vos je n'irai.» D'ilec se parti tout pensis, et ly venoit souvent en remembrance du doux regard la royne et de sa belle contenance; lors si entroit en son cuer une pensée douce et amoureuse. Mais quant il ly souvenoit qu'elle estoit si haute dame, de si bonne vie et de si nete qu'il n'en pourroit jà joïr, si muoit sa douce pensée amoureuse en grant tristesce.
Et, pour ce que parfondes pensées engendrent mélancolie, ly fu-il loé d'aucuns sages hommes qu'il s'estudiast en biaux sons de vielle et en doux chans delitables. Si fist entre luy et Gace Brulé[372] les plus belles chançons et les plus délitables et mélodieuses qui oncques fussent oïes en chançon né en vielle[373]. Et les fist escripre en sa sale[374] à Provins et en celle de Troyes, et sont appellées Les Chançons au Roy de Navarre; car le royaume de Navarre luy eschéy de par son frère qui mourut sans hoir de son corps.
Note 372: Gace Brulé. Ce mot est corrompu dans presque tous les manuscrits. Je ne l'ai vu correctement reproduit que dans celui de Charles V. Les autres mettent Gatelibrige, Gacelibrie, etc. Les chansons de Gace Brulé, fort dignes d'être publiées, sont conservées à la suite de presque tous les manuscrits des Chansons du Roi de Navarre.
Note 373: En chançon né en vielle. C'est-à-dire: Pour le chant et pour l'accompagnement. Ou plutôt encore: Pour les paroles et pour la musique.
Note 374: En sa sale. Dans sa résidence de.—J'ai si longuement commenté ce passage de nos Chroniques dans le Romancero François, qu'on me pardonnera d'y renvoyer au lieu de me répéter ici.