XVIII.

ANNEE 1199.

Coment le roy entra en Normandie après la mort le roy Richart. Et coment Artus de Bretaigne li fist homage. Et coment France fu entredite.

Quant le roy Richart fu mort, l'estat des choses fu mis en autre point. Lors assembla le roy Phelippe son ost, si entra à moult grant force en Normandie, la cité de Evreux prist, tous les chastiaux et toutes les forteresses d'environ prist[154] et les garni de ses hommes: toute la terre proia et gasta jusques au Mans. Artus, le conte de Bretaigne nepveu au roy Jehan qui assez estoit enfant, entra en ce point en la conté d'Anjou à moult grant chevalerie. Si se mist en saisine de la conté d'Angiers qui par droit luy afferoit, et puis vint à rencontre du roy Phelippe au Mans entre luy et sa mère, et luy fist hommage et féaulté de quanqu'il tenoit de luy.

Note 154: Prist. «Scilicet Apriliacum et Aquiniacum.» C'est Avrilly et Aquigny.

Tandis comme le roy estoit en ces parties, Robert de Blesoi[155] et Huitasse de Neuville prisrent le conte Phelippe de Namur frère le conte de Flandres et douze chevaliers avec luy, au mois de may; si prisrent un clerc qui avoit nom Pierre de Douay qui mains maux avoit fais au roy. Quant le roy fu repairié, tous ces prisonniers luy furent rendus. Et d'autre part Hue d'Amelencourt prist l'évesque de Cambray, pour qui le devant dit légat Pierre de Cappes mist toute France en entredit: mais en la fin de trois mois le roy ot son conseil qu'il le rendist[156].

Note 155: Robert de Blesoi. «Roberto de Belesio.

Note 156: Que il le rendist. C'est-à-dire que il rendist Pierre de Douay. C'est le même Pierre de Douay, sans doute, qui joue un si beau rôle auprès de l'empereur Henry de Constantinople, dans la continuation de Villehardouin. Au reste, le texte de Roger de Hoveden me paroît ici préférable à celui de Rigord: «Henricus, comes de Namur…. et Petrus de Duay, miles optimus et familiaris comitis Flandriæ, et electus de Cambray, frater prædicti Petri, capti sunt à familiâ regis Francorum….»

(Historiens de France, tome XVII, page 598.)

Alienor qui jà eut esté royne d'Angleterre vint au roy en la cité de Tours. Là luy fist hommage de la conté de Poitou qui luy estoit par droit héritage escheue. Lors retourna le roy en France et emmena avec luy le conte de Bretaigne qui avoit nom Artus. Après ne sçay quans jours[157], ala le roy en pélerinage à monseigneur saint Denys son patron; un riche paile mist sur l'autel en aliance d'amour et de charité.

Note 157: Ne scay quans jours. Trois jours, suivant Rigord.

Au mois d'octobre qui après vint furent trièves données et asseurées par serrement entre les deux roys, jusques à la feste Saint-Jehan, et entre le roy et le conte de Flandres aussi.

Incidence.—En celle année trespassa de ce siècle Henry, archevesque de Bourges. Après luy tint le siège saint Guillaume[158], qui fu des hoirs de Jouy et eut avant esté abbé de Chaalis. Au mois qui après vint trespassa de ce siècle Mahieu, archevesque de Sens. Après luy fu maistre Pierre de Corbueil qui avoit esté maistre le pape Innocent, si luy avoit donné l'éveschié de Cambray.

Note 158: De Jouy. Le Gallia christiana le nomme Guillaume de
Dongeon
.

En celle année, droit au mois de décembre, Pierre de Cappes, le devant dit cardinal, assembla[159] conseil général de tous les prélas du royaume de France, d'archevesques, d'évesques, d'abbés et de prieurs conventuaux. Le roy qui bien pensoit qu'il vouloit mettre son royaume en entredit y envoya ses messages, et appela en plain conseil à la court de Rome; mais toutesvoies le légat qui point ne déporta l'appel, jetta la sentence en la présence de tous les prélas du conseil, et puis commanda qu'elle ne fust dénonciée né publiée, jusques après le vintiesme jour de Noël.

Note 159: A Dijon.

Quant le terme qu'il eut mis fu passé, la sentence fu publiée, si fu toute France entredite. Tant fu le roy courroucié de ceste chose qu'il bouta hors de leur sièges tous les prélas de son royaume, pour ce qu'il s'étoient assentis à l'entredit: à leur chanoines et à leur clers tolli tous leur biens et commanda qu'il fussent tous chaciés de sa terre, et que toutes les rentes et les fiefs qu'il tenoient de luy feussent saisis. Les prestres mesme qui manoient ès paroisses fist-il aussi bouter hors, et les fist despouiller de tous leur biens: et, plus, en comble de tout mal, il enclost au chastel d'Estampes la royne Ingebour s'espouse, saincte dame et religieuse et aournée de toutes bonnes mœurs. Si ne pot à tant refrener sa perversité, ains troubla toute France, chevaliers, bourgeois et paysans. Il tailla les chevaliers et leur hommes, et leur tolli la tierce partie de tous leur biens; et leva de ses barons tailles et exactions plus grans que il ne povoient souffrir.