XX.

ANNEE 1214.

Du sort à la mère Ferrant. Et coment il fu mené en prison à Paris. Et de la très grant joie que l'en fist au roy à Paris en son retour et en toute France.

Ainsi comme renommée tesmoingnoit, la vieille contesse de Flandres, antain[284] le conte Ferrant d'Espaigne et née fille le roy de Portugal, dont elle estoit appellée royne et contesse, voult savoir la fin et l'aventure de la bataille. Ses sors getta, selon la coustume des Espagnols qui volentiers usent de cel art[285], et receut tel respons: «L'en se combatra: sera le roy abatu en celle bataille et marché et défoulé des piés des chevaux, et si n'aura point sépulture; et Ferrant sera receu à Paris à grant procession après la victoire.»

Note 284: Antain. Tante. «Matertera.»

Note 285 «Ab angelis qui hujusmodi artibus præsunt, secundùm morem Hispanorum, tale meruerat habuisse responsum.» (Willelm. Brit., p. 102.)

Toutes ces choses peuvent estre exposées selon vérité à celluy qui bien entent; car tout ainsi fu-il comme le sort raporta en double entendement, selon la coustume du diable qui tousjours deçoit en la fin ceux qui le servent, en parlant par fallace d'amphibolie. (Si vaut autant comme sentence doubteuse.)

Qui pourroit dire né deviser par bouche né penser de cuer né escripre en tables né en parchemin, la très grant joie et la très grant feste que tout le peuple faisoit au roy, ainsi comme il s'en retournoit en France après la victoire? Les clers chantoient par les églyses doux chans et déliteux, en louenge de Nostre-Seigneur; les cloches sonnoient à quarreignon[286] par les églyses et par les abbayes; les moustiers estoient sollempnellement aornés, dedens et dehors, de draps de soye; les rues et les maisons des bonnes villes estoient vestues et parées de courtines et de riches garnemens; les voies et les chemins estoient jonchiées de rainsiaux d'arbre, de herbes vers et de nouvelles floretes; tout le peuple, haut et bas, hommes et femmes, vieux et jeunes, acouroient à grans compaingnies aux trespas et aux quarrefours des chemins; le villain et le moissonneur s'assembloient, leur rastiaux et leur faucillons sus leur cous, car c'estoit au temps que on cueilloit les blés, pour veoir et pour escharnir Ferrant en liens, que il doutoient, un poi devant, en armes, pour les assaus que il baioit à faire en France. Les villains, les vieilles et les enfans n'avoient pas honte de le moquier et escharnir; si avoient trouvé occasion de luy gaber par l'équivocation de son nom, pour ce que le nom est équivoque à homme et à cheval.

Note 286: Quarreignon. Carrillon. «Dulcisonas pulsationes.»

Si avint d'aventure que deux chevaux, de la couleur qui tel nom met à cheval, le portoient en une litière; et pour ce crioient par reproche que deux Ferrans emportoient le tiers Ferrant, et que Ferrant estoit enferré qui devant estoit si engressié que il repegnoit[287] et par orgueil s'estoit contre son seigneur rebellé. Telle joie fist-on au roy, et à Ferrant telle honte, jusques à tant qu'il vint à Paris. Les bourgois et toute l'université des clers alèrent au roy à l'encontre et monstrèrent la grant joie de leur cuer par les actions de dehors; car il firent feste et sollempnité sans comparaison; et si ne leur souffisoit pas le jour, ainsois faisoient aussi grant feste par nuit comme par jour, à grans luminaires, et les clers meismement qui moult y firent grans despens. Car la nuit estoit aussi enluminée comme le jour: si dura celle feste sept jours et sept nuis continuelment.

Note 287: Repegnoit. Donnoit des ruades. «Qui priùs impinguatus dilatatus recalcitravit, et calcaneum in dominum suum elevavit.»