XXIV.

ANNEE 1223.

Des roys, des barons et des prélas qui furent à son obit, ainsi comme par miracle.

L'en ne cuide pas que ce fust fait sans la divine pourvéance que tant de prélas, de roys et de barons fussent assemblés d'aventure à l'obsèque de sa sépulture. Car deux archevesques furent à son enterrement: Guillaume archevesque de Rains et Gaultier archevesque de Sens; et vingt évesques: Conrat évesque de Portue[298], cardinal et légat de la cour de Rome en la terre d'Albigois; Panulphe évesque de Norvic, une cité d'Angleterre; de la province de Rains, Guillaume évesque de Chaalons, de Biauvais Miles, de Noyon Girars, de Loon Ansiau, de Soissons Jacques, de Senlis Garins, d'Amiens Geffroy, d'Arras Ponce. De la province de Sens, de Chartres Gautier, d'Aucerre Henry, de Paris Guillaume, d'Orléans Phelippe, de Miaus Pierre, de Nevers Rogier. De la province de Roen, de Baieux Robers, de Constance Hue, d'Evreux Guillaume, de Lisieux Guillaume. De la province de Nerbonne, Fouques de Thoulouse. Tous ces prélas estoient lors assemblés à Paris par le commandement l'apostole, pour la besoingne d'Albigois.

Note 298: Portue. «Portuensis.» Porto.

Guillaume archevesque de Rains et l'évesque de Portue célébrèrent ce jour les deux grans messes de Requiem ensemble: c'est-à-dire à deux autels en un meisme temps, ainsi comme tout d'une voix; en telle manière que les autres évesques et les couvens respondirent aux deux ainsi comme à un seul. Là fu présent le roy Jehan[299] de Jhérusalem qui lors estoit en France venu pour le secours de la terre d'Oultre mer; et messire Loys, ainsné fils le roy Phelippe; et Phelippe le mainsné, conte de Bouloingne et moult grant multitude de barons du royaume.

Note 299: Jehan de Braine ou de Brienne.

Ce sont les lais et le testament que le roy fist en sa derrenière volenté: il laissa pour secourre la terre d'oultre mer, trois cens mille livres de parisis, qui furent livrés au roy Jehan; cent mille, au Temple; à l'ospital, cent mille livres; au conte Amaury de Montfort, cent mille livres pour la terre d'Albigois garder, et vingt mille pour ramener sa femme et ses enfans des mains de ses anemis[300]; cinquante mille livres pour départir aux povres gens. Et si laissa grant somme d'avoir pour restorer les torfais qu'il avoit fais pour ses guerres: si establi vint moines prestres en l'abbaye de Saint-Denys en France par dessus le nombre qui devant y estoit, qui sont tenus à chanter pour l'ame de luy. Mors fu en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et trois, de son aage soixante et trois, et de son règne quarante-trois.

Note 300: Le texte latin ne parle ici que de vingt mille livres données à Amaury de Montfort, pour la délivrance de sa femme et de ses enfans.

(Le manuscrit 8299 ajoute ici:)

«Lequel roy Phelippe, seurnommé Auguste, aïeul de saint Loys, puet-on véoir honorablement enterré en l'églyse Saint-Denys, devant le mestre-autel. Et en ycel jour et en ycelle meisme heure, Honoré, le pape de Rome, comme il fust en une cité de Champaigne des Italiens, là li fu révélé par la volenté divine et monstre, par la carité d'un chevalier, que il féist le service pour le dit roy Phelippe. Lequel pape avec les cardinaus célébra pour le dit roy le service et l'office des mors honnourablement. Ycil gentis et vaillans roys de France Phelippes dit Auguste qui conquist Normandie, régna quarante-trois ans. Après lequel roy Phelippe, Loys son fils, en la yde huitiesme dou moys d'aoust fu couronnés à roy de France en l'an de son éage vint-sixiesme avec Blanche sa feme, en l'églyse de Rains, de Guillaume, arcevesque de celle cité.»

Cy fenissent les fais du bon roy Phelippe.

Dans le manuscrit de Sainte-Geneviève décrit par l'abbé Lebeuf (Histoire de l'Académie des Inscriptions, tome XVI, page 172 et suiv.), on trouve les vers suivans, reproduits dans le manuscrit de la Bibliothèque du Roi coté n° 8395.

Phelippes, rois de France, qui tant ies renommés,
Je te rens le romans qui des roys est romés.
Tant à cis travaillé qui Primas est nommez
Que il est, Dieu merci, parfais et consummez.

L'on ne doit pas ce livre mesprisier né despire,
Qui est fais des bons princes, du régne et de l'empire;
Qui souvent y voudroit estudier et lire
Bien puet savoir qu'il doit eschiver et elire.

Et dou bien et dou mal puet chascuns son prou faire:
Par l'exemple des bons se doit-on au bien traire,
Par les fais des mauvais qui font tout le contraire
Se doit chacuns du mal esloignier et retraire.

Mains bons enseignemens puet-on prendre en ce livre;
Qui vuet des preudes omes les nobles fais ensuivre
Et leur vie mener, savoir puet à délivre
Coment l'on doit au siècle plus honestement vivre.

Rois qui doit tel roiaume gouverner et conduire
Se doit par soy méismes endoctriner et duire,
Loiauté soustenir et mauvaistié destruire,
Que li mauvais ne puissent aus preudes omes nuire.

Li princes n'est pas sages qui les mauvais atrait,
Li maus qui le mal pense fait de loing son atrait;
Et quant il voit son point si à tost fait tel trait
Dont il fait un fort homme mehenié et contrait.

Les preudomes doit-on amer et chiers tenir
Qui volent en tous tems loiauté soutenir;
Car avant se lairoient par l'espée fenir
Que il féissent chose dont maux déust venir.

* * * * *

Ut benè regna regas, per que benè regna reguntur,
Hec documenta legas que libri fine sequntur:
Ut mandata Dei serves priùs hoc tibi presto,
Catholice fidei cultor devotus adesto.
Sancta patris vita per singula sit tibi forma,
Menteque sollicitâ sub eâdem vivito norma.
Ductus in etatem sis morum nectare plenus,
Fac geminare genus animi per nobilitatem.
Si judex fueris, tunc libram dirige juris,
Nec sit spes eris, nec sit pars altera pluris.
Et si bella paras in regni parte vel extrâ,
Certè litus aras nisi dapsilis est tibi dextra.
Cor quorum lambit sitis eris, unge metallo;
Non opus est vallo quem dextera dapsilis ambit.
Clamat inops servus, moveat tua viscera clamor,
Nec minuatur amor dandi si desit acervus.
Non te redde trucem cuique, nec munere rarum,
Murus et arma ducem nusquam tutantur avarum
Militibus meritis thesauri claustra resolve
Allice pollicitis, promissaque tempore solve.

A quel roi Philippe ces vers furent-ils adressés? L'abbé Lebeuf et dom
Bouquet, qui les avoient reconnus dans le seul manuscrit de Ste-Geneviève,
n'ont pas un instant douté qu'ils n'eussent été faits pour
Philippe-le-Hardi. Le cinquième vers latin semble les avoir décidés:

«Sancta patris vita per singula sit tibi forma.»

En me rangeant à leur avis, je dois soumettre aux lecteurs quelques observations:

1° Ces vers, conservés par deux manuscrits, celui de Sainte-Geneviève, le plus ancien, et celui de Charles V, le plus recommandable, terminent dans ces deux leçons, non pas la vie de Philippe-le-Hardi, mais celle de Philippe-Auguste. Bien plus: dans le volume de Sainte-Geneviève, la main qui a tracé la vie de saint Louis est évidemment moins ancienne que celle du scribe des Gestes de Philippe-Auguste et des vers que nous venons de transcrire.

Si donc le vers latin cité, si les allusions faites par l'ancien traducteur au règne de Philippe-le-Hardi (voyez, entre autres lieux, le début du règne de Hugues Capet), ne permettent pas de fixer avant le règne du fils de saint Louis l'époque de la première compilation françoise de nos Grandes chroniques de France; d'un autre côté, l'endroit où les vers françois ont été transcrits et la solution de continuité qui se fait remarquer depuis la fin du règne de Philippe-Auguste jusqu'au commencement du règne de saint Louis prouvent que le premier historiographe s'est arrêté avant l'histoire de Louis VIII, et que c'est à un second historiographe que nous devons la rédaction des gestes de saint Louis.

Ainsi les vers furent bien adressés à Philippe-le-Hardi par le premier chroniqueur françois son contemporain; mais l'ouvrage qu'ils accompagnoient ne se poursuivoit pas encore au-delà du règne de Philippe-Auguste. Voilà pourquoi je conserve à ces vers la place qu'ils occupent dans les deux seuls manuscrits où je les aie vus. Quant au traducteur, qui Primas est nommé, j'en parle dans les dissertations qui termineront le dernier volume.