XXV.

ANNEES 1206/1208.

Coment le roy entra en la duchié d'Aquitaine. Coment l'apostole manda à destruire l'érésie d'Albigeois. Et puis coment il fist abattre le chastel de Guerplie en Bretaingne.

En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et sept, quant les trièves des deux roys furent rendues, le roy Phelippe rassembla son ost et entra en la duchié d'Acquitaine. La terre du visconte de Touars mist à gast, le chastel de Partenay prist et pluseurs forteresces abati au pays, aucunes en retint et y mist sa garnison. Si les laissa en garde à Guillaume son mareschal et à Guillaume des Roches: atant s'en retourna en France.

En l'an qui après vint, cil Guillaume des Roches et le devant dit mareschal assemblèrent environ trois cens chevaliers et prirent soubdainement le visconte de Touars et Savary de Mauléon qui s'estoient embatus en la terre le roy et emmenoient les proies qu'il avoient tolues aux bonnes gens du pays: à eux se combatirent diversement et les desconfirent. En ce poignéis furent pris cinquante chevaliers Poitevins et plus; si fuient pris Hue de Touars, frère le visconte, Aimery de Lezignan fils le visconte, Portecloie[186] et mains autres fors et nobles combateurs: quant il les orent pris et liés, il les envoièrent au roy Phelippe.

Note 186: Portecloie. Latin: Portacleo. Autrement dit: «Porcelain
de Mauzac.» (Note de Dom Brial.)

Incidence.—En celle année mourut l'évesque Eude de Paris en la troisiesme yde de juing; après luy fu évesque Pierre, trésorier de Tours.

Incidence.—En celle année un conte palazin, qui en langue d'alemant est appellé lendegrave, occist l'empereur Henry[187]. Après luy tint l'empire Othon, le fils au duc de Sassoigne, par l'aide l'apostole Innocent.

Note 187: Il falloit avec Rigord écrire: Philippe, frère l'empereur
Henry
.

En cel an meisme avint que le pape Innocent transmit en France Galien, dyacre cardinal, titre de Sainte-Marie du Porche, grant cler de droit et orné de bonnes meurs et diligent visiteur d'églises; dévot et de bonne volonté envers l'églyse St-Denis. Par luy[188] mandoit et commandoit l'apostoile au roy de France et à tous les barons du royaume qu'il envaïssent comme bons crestiens et vrais fils de sainte églyse, toutes les contrées de Thoulouse, d'Albigeois, de Caours, de Nerbonnois et de Bigorre, et occissent tous les heretes qui habitoient en ces terres, (et atrapassent de tout en tout le venin de la bouguerie qui ces contrés avoient corrompues et envenimées); et tous ceux qui mourroient en la voie ou contre les ennemis de la foy, il les absoloit de l'auctorité de Dieu, et de saint Père et saint Pol et de la seue, de tous les péchiés que il avoient fais dès le jour qu'il furent nés jusques au jour de la mort, desquiex il auraient esté confés, et repentans de ceus dont il n'auroient pas fait leur pénitence.

Note 188: Par luy. Rigord ne dit pas que ce fût par lui.

[189]En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et neuf, Juchiau[190], un noble homme et loyal, se complaint au roy Phelippe de ce que aucuns souspeçonneux contre le royaume avoient fermé un chastel en la Petite-Bretaingne sur une haute roche qui est appellée Guerplic; si vaut autant à dire en Breton comme Mol ploi,[191] pour ce qu'elle est assise en un regort de mer et[192] que la mer est tout environ molement ploiée. Si est celle roche assise en la costière de Bretaingne par devers septentrion, si que l'en peut légièrement de ce chastel aler en Angleterre[193]. Et ce chastel estoit garni de gens, d'armeures, de vitailles et d'engins: si recevoient ceux de dedens les Anglois qui sont ennemis du roy et du royaume.

Note 189: Ici finit le texte de Rigord. Notre traducteur va suivre maintenant la chronique de Guillaume le Breton, que l'on a souvent confondue avec celle de Rigord. Voyez les Gesta Philippi Augusti, Francorum regis, auctore Guillelmo Armorico ipsius regis capellano. (Historiens de France, tome XVII, page 82.)

Note 190: Juchiau. «Juchellus da Mediana.» Joël de Mayenne.

Note 191: Il falloit dire avec Guillaume le Breton: «Mollis Plica, sive super plicam

Note 192: Et. En latin: «Vel

Note 193: Guierplic devrait être au-dessous de Treguier, sur la mer. Vely pense, tome 3, page 427, que c'est le promontoire qu'on appelle aujourd'hui Guesclin, et qui nous rappelle un héros dont le nom est effectivement écrit dans les historiens de dix manières différentes: Glaquin, Glesquin, etc.

Quant le roy oï ceste nouvelle, il fist assembler son ost au chastiau de Mante; puis le livra au conte de Saint-Pol et au devant dit Juchiau à ducteurs et à chevetaines. Quant il furent là venus, il assaillirent le chastel moult vertueusement, et le prist par force le conte de Saint-Pol, et y mist bonne garnison de par le roy, et le livra en garde au devant dit Juchiau: après s'en retourna l'ost en France.

Quant tous les barons et prélas furent semons à Mante pour cel ost, si comme nous avons devant touchié, il envoièrent leur hommes et leur chevaliers en cel ost au commandement le roy; mais l'évesque d'Orléans et cil d'Aucuerre retornèrent en leur païs et ramenèrent leur homes et leur chevaliers, né point ne vouldrent obéir au commandement le roy ainsi comme les autres; car il disoient qu'il n'estoient point tenus d'aler né d'envoier leur gens en l'ost sé le roy meisme n'aloit en propre personne. Et pour ce qu'il ne se porent deffendre en ce cas de nul privilège de droit, et coustume commune fust contr'eux, le roy leur commanda qu'il amendassent la briseure de son commandement. Faire ne le voudrent; pour ce saisi le roy leur regale, c'est assavoir les temporalités tant seulement que il tenoient de luy en fié; mais il leur laissa joïr paisiblement des dismes et des autres esperitualités; car il se doubtoit adès de couroucier saincte églyse et ses ministres.

Quant leur biens temporels furent ainsi saisis, il mistrent en intredit les hommes et la terre le roy; puis murent en propres personnes à la cour de Rome, et si monstrèrent leur cause en complaingnant à l'apostole. Mais toutesvoies convint-il qu'il amendassent au roy la briseure de son commandement, pour ce que le pape ne vouloit brisier né rappeller les coustumes du royaume. Quant il l'orent amendé et l'amende payée, le roy, au chief de deux ans, leur rendi leur regales et tout quanqu'il avoit saisi du leur.

Ci fine le secont livre des gestes au roy Phelippe-Dieudonné.