III.

Coment le roy de Secile issi à bataille contre Sarrasins et en occist trois mille sans ceux qui furent noiés.

Autre fois avint, environ l'eure de prime, que Sarrasins s'armèrent et vindrent bien près des tentes aux François; et commencièrent à traire et à lancier en courant à mont et à val, de costé et de travers, selon leur usage, pour esmouvoir à combatre. Et estoient si grant nombre que à paine les povoit-on nombrer; et il couvrirent toute la terre de toutes pars, et s'espandirent partout, ainsi comme s'il voulsissent tout prendre et acouveter[5]; et sonnèrent timbres et tabours, et demenèrent grant noise et grant ton: par tels tons et par tels noises cuidièrent espoventer les François.

Quant les François virent leur contenance, si coururent sus aux armes, désirans de joindre à eux et de combatre, et issirent des tentes, et s'espandirent parmi le plain champ. Quant Sarrasins virent tant de belle gent venir contre eux si bien armés et si bien atournés, si se doubtèrent à combatre à gent de si grant vertu, et tournèrent en fuie sans cop férir.

Le roy de Secile qui loing estoit logié d'eux, issi hors de ses heberges, et avec luy les nobles combateurs de sa compaignie, et les suivi de loing en costoiant. Quant il fu près d'eux, si fist semblant de fouir en alant au devant, ainsi comme s'il ne les osast attendre, et fouy bien par l'espace d'un mille; et les autres le commencièrent à enchacier à coite[6] d'esperon. Quant le roy ot foui, si fist signe de retourner à ses hommes, et ceux qui bien l'entendirent si retournèrent et enclostrent les Sarrasins, et se férirent en eux ainsi comme le loup entre les brebis, les glaives entre les poings et les espées et les coustiaux d'acier. Si en tuèrent tant que la trace en estoit grant parmi le champ, et sembloit que ce feussent moutons qui géussent mors emmi le champ; et crioient et muioient en leur languaige moult horriblement.

A ce poindre furent occis trois mille Sarrasins par nombre, sans ceux qui saillirent en la mer et se noièrent: les autres qui s'en fouirent tresbuchièrent ès fosses qu'ils avoient faictes au sablon et couvertes, pour faire tresbuchier les crestiens, qu'il ne porent eschiver; né ne leur en souvenoit, pour la grant paour qu'il avoient de mourir, et le sablon et le sanc qui les féroit parmi les ieux leur tolloit à veoir le chemin qu'il devoient aler. Ainsi se vengièrent les crestiens de leur ennemis par le sens et par la cautelle au roy de Secile.