IV.

Du cardinal qui vint faire la paix du roy Phelippe et du conte de Flandres.

ANNÉE 1319 En l'an mil trois cent dix-neuf, envoia le pape un cardinal, monseigneur Gocelin, du titre saint Mathurin et saint Pierre, en France, pour faire la paix des Flamens. Lequiel mist en terre Loys frère le roy Phelippe-le-Bel qui estoit conte d'Evreux, chez les frères Prescheurs de Paris delès sa femme, et puis s'en ala vers Tournay. Lors envoia à l'évesque du lieu que il féist assavoir aux Flamens sa venue, et pour quoy le pape l'avoit envoié; et cil n'y osa aler, mais il y envoia deux frères Meneurs qui furent mis en prison, du commandement du conte qui s'appareilloit de venir asségier Lille, et avoit avec luy la commune de Gant. Et quant il voult passer la rivière du Lys, ceux de Gant luy distrent: «Sire, nous avons juré de garder les trièves de nous et du roy, si que sus luy ne vous suivrons-nous pas.» Le conte se retourna courroucié et condampna ceux de Gant à une grande somme d'argent, laquielle il ne vouldrent paier: pour quoy il fist garder les pas de Gant, si que nul n'i osoit entrer né issir qu'il ne fust mors ou pris; et les autres se gardèrent viguereusement. Le cardinal pourchaça tant que le conte et son fils vindrent parler à luy et les messages du roy; et fu ordené que le conte vendroit à Paris à la mi karesme après, et feroit hommage au roy, et seroient confirmées les condicions de la paix. Mais le conte n'y vint pas, ains trouva raisons frivoles et cavillacions.

Et en ce meisme an, le samedi après l'Assencion, trespassa très noble homme Loys conte d'Evreux. Et le mardi ensuivant, présent le roy et moult d'autres barons et prélas, et le cardinal Gocelin qui estoit venu à Paris pour la paix des Flamens, lequiel chanta la messe, emprès sa femme aux frères Prescheurs fu mis en sépulture.

Et en cest an, Robert le roy de Secile vint requerre aide au pape: lequiel luy aida de dix galies, lesquelles il avoit fait armer et appareillier pour le passage de la Terre sainte. Si les bailla et délivra audit Robert, lequiel roy en adjousta quatorze autres des seues, et les envoia en l'aide de ceux de Gennes qui estoient asségiés. Quant les Guibelins sorent la venue des dites galies, si s'en alèrent apertement au devant et les pristrent, et tuèrent partie de ceux qui les conduisoient, et pristrent le port de Gennes, et ardirent les faubours et donnèrent moult de fors assaux à la cité de Gennes.

Et en ce meisme temps. Phelippe fils du conte de Valois prist avec soy Charles son frère et moult d'autres nobles du royaume de France, et s'en ala en l'aide des Guelphes, à la requeste du roy Robert de Secile, son oncle de par sa mère. Si entra en Lombardie et vint à la cité de Verseilles; de laquelle cité les Guibelins tenoient une partie, et les Guelphes l'autre. Si fu receu des Guelphes à très grant joie, et assailli les Guibelins bonnement au plus tost que faire le pot; mais il vit que il y faisoit pou, car il avoient entrée et issue en la cité à leur volenté. Si ot, sur ce, conseil et s'en issi de la cité, mais il mist un embusche dedens la cité, si furent les Guibelins si près pris que il ne porent plus issir, né ne leur povoit-on aporter vitaille. Quant les Guibelins virent ce, si mandèrent à Mahieu[316] capitaine de Milan que il leur voulsist aidier.

Et en ce meisme an, environ la feste de monseigneur saint Jehan-Baptiste, il avint en Espaigne que un noble homme en armes et en proesce, tuteur et garde de l'enfant, roy de Castelle, comme par sa proesce et celle d'un sien oncle qui avoit à non Jehan eussent moult de fois guerroié les Sarrasins, et tellement que on espéroit que en brief temps il eust conquis le dit royaume et mis en la main des crestiens, toutes fois la chose fu autrement menée par la volenté de Dieu et, espoir, par nos péchiés. Car comme les nos fussent cinquante mille tant à cheval comme à pié, tous armés contre cinq mille de Sarrasins, si avint que avant que il se deussent combatre, le dit Jehan fu au lit malade et mourut. Quant ces nouvelles furent sceues en l'ost, il furent tous esbahis, et par telle manière, que jasoit ce que il véissent clèrement la victoire estre à eux attribuée, oncques ne se vouldrent combatre celle journée. Et pour ceste cause fu la mort du dit Jehan plus hastée, car il avoit crié et fait crier celle journée que on se combatist; mais on n'en fist riens, dont il ot si grant doleur au cuer qu'il en mourut plus briefment. Et adonc tout l'ost des crestiens s'en commença à fuir ainsi comme tous esbahis; mais comme les Sarrasins les peussent avoir tous tués, toutes voies nul des Sarrasins n'ensuivi l'ost des crestiens; dont il avint que un Sarrasin dist au roy de Garnate[317], car ledit roy n'i estoit pas présent au fait: «Sire, ne doutez pas, car Dieu s'est courroucié aux crestiens et à nous; car comme il fussent si grant quantité qu'il peussent de nous avoir eu briefment victoire, nul de eux ne nous a osé assaillir; et nous comme il s'en fuioient les peussions avoir mis à mort, toutefois aucuns de nous ne les ont ensuivis.»

Et en ce temps, entre Loys duc de Bavière et Ferri duc d'Austrie, et ses frères Leopold, Othon et Jehan, pour l'occasion de l'eslection entre les deux ducs faite et célébrée en grant discorde, sont nés très griefs périls de mort. Car l'un ardit la terre de l'autre; si roboient l'un l'autre, moult de leur citoiens firent mourir, et ceux qui estoient riches furent mis par eux à povreté.