LX.

Coment le chief monseigneur sainct Loys fu aporté à la ville de Paris.

ANNÉE 1306 En l'an de grace après ensuivant mil trois cent six, le chief de sainct Loys, jadis roy de France, sans les gencives et le menton et une de ses costes, du roy de France Phelippe-le-Biau et de pluseurs évesques et arcevesques, de l'ottroy du souverain évesque pape Climent, en biaux vaissiaux d'or aornés de pierres précieuses, furent de Sainct-Denis transportés à Paris: et la coste en la mère églyse Nostre-Dame de Paris, et le chief en la chapelle du palais du roy, à grant joie et à grant feste de la gent de Paris demenée, le jour d'un mardi devant la feste de la Penthecouste, furent honnorablement et noblement mis. Et en cest an meisme, tous les Juis du commandement du roy Phelippe furent du royaume de France, environ la Magdalaine, chaciés, déboutés, et essiliés; et tout le leur pris et mis en la main le roy. Et en cest an, Phelippe le second fils du roy de France, qui puis après fu conte de Poitiers, Jehanne l'aisnée fille au duc de Bourgoigne espousa.

LXI.

Coment le commun de Paris s'esmut.

Et adecertes en cest an meisme à Paris, pour les louages des maisons des bourgois de Paris qui vouloient prendre du peuple bonne monnoie et forte qui alors estoit appellée[219] grant dissencion et descort mut et esleva. Et lors s'esmurent pluseurs du menu peuple, (si comme espoir[220] foulons et tisserans, taverniers et pluseurs autres ouvriers d'autres mestiers); et firent aliance ensemble, et alèrent et coururent sus un bourgois de Paris appellé Estienne Barbète[221] duquel conseil, si comme il estoit dit, les louages des dites maisons estoient pris à la bonne et forte monnoie, pour laquelle chose le peuple estoit esmeu et grevé. Et lors le premier jeudi devant la Tiphaine envaïrent et assaillirent un manoir du devant dit bourgois Estienne qui estoit nommé la Courtille Barbète[222], et, par feu mis, le dégastèrent et destruirent; et les arbres du jardin du tout en tout corrompirent, froissièrent et debrisièrent. Et après eux départans, à tout grant multitude d'alans à fusts et à basions, revindrent en la rue Sainct-Martin et rompirent l'ostel d u devant dit bourgois[223], et entrèrent ens efforciement, et tantost les tonniaux de vin qui au celier estoient froissièrent, et le vin espandirent par places: et aucuns d'eux d'icelui vin tant burent qu'il furent enyvrés. Et après ce, les biens meubles de la dite maison, c'est asavoir coutes, coissins, coffres, huches, et autres biens froissièrent et débrisans par la rue en la boue les espandirent, et aux coutiaux ouvrirent les coutes, et les orilliers traiant contre le vent despitement getèrent, et la maison en aucuns lieux descouvrirent, et moult d'autres dommages y firent. Et ice fait, d'ilec se partirent et retournèrent traiant vers le Temple au manoir des Templiers où le roy de France estoit lors avec aucuns de ses barons, et ilec le roy assistrent si que nul n'osoit seulement entrer né issir hors du Temple; et les viandes que l'en aportoit pour le roy getèrent en la boue, laquelle chose leur tourna au derrenier à honte et à dommage et à destruiment de corps. Après ce, par le prévost de Paris, si comme l'en dist, et par aucuns barons, par soueves paroles et blandissemens apaisiés, à leur maisons paisiblement retournèrent; des quiex par le commandement le roy pluseurs, le jour e nsuivant, furent pris et mis en diverses prisons. Et en la vigile de la Tiphaine, par le commandement du roy, espéciaument pour sa viande que il luy avoient espandue et gettée en la boe, et pour le fait du dit Estienne, vingt-huit hommes, aux quatre entrées de Paris[224], c'est assavoir: à l'Orme par devers Sainct-Denis faisant entrée, furent sept pendus; et sept devers la porte Sainct-Antoine faisant entrée, et six à l'entrée devers le Roule vers les quinze vint Aveugles faisant entrée, et huit en la partie de Nostre-Dame-des-Champs faisant entrée, furent pendus. Les quiex, un pou après ce, des ormes[225] remués et ostés, en gibés nouviaux fais, eu chascune partie et entrée, de rechief furent tous pendus et mors; laquelle chose envers le menu peuple de Paris chei en grant doleur.

Et en ce meisme an, Edouart fils Edouart roy d'Angleterre, si ala contre les Escos qui avoicnt institué sur eux Robert de Brus à estre leur roy; si fu vaincu, et y ot moult grant quantité de ses gens pris et mors. Et en ce meisme an, le roy Phelippe voult muer sa monnoie en fort, qui longuement avoit esté foible par l'espace de onze ans: et valoit le petit flourin trente six sols de la foible monnoie. Si fist crier par tout son royaume, environ la Nativité sainct Jehan-Baptiste, que toutes réceptes de revenues et tous paiemens de contras, depuis la Nativité Nostre-Dame ensuivant, se féissent à forte monnoie selon ce que elle couroit au tems de monseigneur sainct Loys; pour laquelle chose pluseurs du peuple furent moult forment troublés.

Et en ce meisme an, au tems d'iver, il ot si grant habondance d'iaues ès fleuves, et avant qu'il peussent descroistre il furent si forment gelés, que quant ce vint au desgeler tant maisons, pons, comme moulins trébuschièrent et despecièrent: et adonques au port de Grève[226] à Paris moult de nefs chargiées de diverses marchéandises périrent et tout ce que dedens estoit. Et en ce meisme an, le pape Climent au moys de mars ou environ s'en ala à Poitiers et les cardinals avec luy; et là fu la court par l'espace de seize moys ou environ. Et en ce tems fu un faux prophète qui avoit non Dulcinus, lequel faignoit mener saincte vie en habit de béguin, mais il estoit très faux prophète: car il maintenoit que si comme le père au tems de la loy de nature ou de Moyse régnoit par puissance qui à luy est approprié; et le fils, au tems de l'advènement Jhésuchrist par sapience jusques à l'advènement du Sainct-Esperit; ainsi de l'advènement du Sainct-Esperit jusques en la fin, celuy meisme Sainct-Esperit qui est amour par débonnaireté règne et régnera pardurablement: et en telle manière que la première loy fu de justice et de rigor; la seconde loy de sapience; la tierce maintenant est d'amour et de débonnaireté et de charité. Et quelconque chose est demandée au nom de charité, meismement de demander à une femme au non de charité qu'on habite à elle charnelment, elle ne me le puet refuser sans péchié, mais le me doit ottroier, et si ne fera point de péchié. Laquelle chose samble très mauvaise à tout catholique: et autrefois fu ceste hérésie semée par Amauri de Leve, emprès Monfort, au temps de Phelippe le Conquérant, l'an mil deux cent douze, duquel parle une décrétale qui se commence: Nous condamnons et, etc.

Cestui Dulcinus se mist en une montaigne vers Verseilles, et là cuida avoir trouvé moult seur refuge: mais il fu pris de l'évesque de la cité et des crestiens, et fu mis en prison, et puis fu baillié au pape pour le punir; et lors y ot trouvé de ses complices environ deux cens, les quiex furent tous mis à mort. Et en cest an, Edouart roy d'Angleterre lequel estoit jà moult d'aage, prince caut et sage, et en ses batailles moult fortuné, le trente-cinquiesme an de son règne moru; auquel succéda au royaume d'Angleterre et en la seigneurie de Ybernie son fils de la contesse de Pontieu[227], qui avoit à non Edouart: et toutes voies avoit-il trois enfans de Marguerite sa femme seur du roy de France, laquelle le seurvesqui; desquiex le premier avoit non Thomas de Cornubie[228], et il en ot la contée.