LXXV.

Des articles qui furent proposés contre Enguerran.

Adecertes en ce cours de temps, c'est assavoir le samedi devant Pasques fleuries, fu amené Enguerran de Marigni du Temple au bois de Vincennes devant Loys roy de Navarre et moult de prélas et de barons du royaume de France, pour luy ilec assembler. Et lors par le commandement du conte de Valois proposa maistre Jehan Hanière[284] contre Enguerran de Marigni, les raisons et les articles que on luy avoit enjoint; et premièrement prist son theume de ceste auctorité: Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam. «Non pas à nous, sire, non pas à nous, mais à ton nom donne gloire.» C'est le françois de cest latin. Et après ce, prist les sacrifices d'Abraham et de Isaac son fils; et après ce, prist les exemples des serpens, qui degastoient la terre de Poitou au temps saint Hilaire, évesque de Poitiers; appliqua et accomparagea les serpens à Enguerran et à ses créatures, c'est assavoir ses parens et ses affins. Et ice dit, si descendi sus le gouvernement du royaume du temps Enguerran; et après ce, les cas et les forfez raconta en général[285] qui s'en suivent:

Premièrement. Le roy Phelippe en son vivant dist que Enguerran l'avoit deceu et tout son royaume; et pluseurs fois l'en trouva-l'en plorant en sa chambre. Et pour ce, ne le voult-il pas faire son exécuteur.

Le secont article. Que au vivant le roy, quand il trayoit à mort, il roba le trésor du Louvre, à six hommes toute une nuit. Et le fist porter là où il voult à son commandement.

Le troisiesme. A la derrenière voye de Flandres, il parla au conte de Nevers tout seul aux champs, lequel luy donna deux barris esmailliés d'argent et pluseurs joiaux, et loua le retour et fist l'ost de France retourner sans riens faire.

Le quatriesme. Quant il fu venu[286], il conseilla prendre la subvencion, dont le menu peuple fu malement grevé.

Le cinquiesme. Quant le roy l'envoya au pape, il porta des deniers du roy une somme d'argent en laquelle il avoit en or trente mil livres, et puis n'en contesta riens, ainsois le retint.

Le sixiesme. Quant le roy envoya à monseigneur Raimont de Goth quinze mille florins par ledit Enguerran, et quant il fu là, il le trouva mort: si les retint, et puis n'en compta.

Le septiesme. Que il fist séeler par monseigneur Guillaume de Nougaret, adonc chancelier nostre seigneur le roy, huit[287] paires de lettres et ne pot savoir que il séela.

Le huitiesme. Que par luy estoient tous les officiels ès offices du roy, de quelque manière que il fussent.

Le neuviesme. Que le roy li donna à deux fois cinquante cinq mil livres, pour sa voie de Poitiers, avec tous ses costs et despens.

Le dixiesme. Quant le roy li donnoit terre, il faisait prisier à deux cens livres ce qui bien valoit huit cens.

Le onziesme. Que un marchéant faisoit contraindre pluseurs marchéans par lettres des foires de Champaigne, pour deniers que eux li devoient; lesquels donnèrent à Enguerran huit mil livres, et il furent délivrés. Et le preudomme fu mis en Chastellet cinquante jours en prison, et luy convint jurer, ainsois qu'il en issist, que jamais n'en seroit nouvelle et que rien n'en demanderoit.

Le douziesme. Dix-huit vins dras[288] furent acquis au roy par forfaiture; il furent aportés à Enguerran, né oncques puis n'en compta.

Le treiziesme. Que la terre de Gaillefontaine, qui valoit douze cens livres, ne fu prisiée que à huit cens livres, et de tant fu deceu monseigneur de Valois.

Le quatorziesme. L'abbé de Sainte-Caterine aussi fu déceu.

Le quinziesme. De l'eschange du prieur de Saint-Arnoul en tele manière fu déceu.

Le seiziesme. Que le roy envoia à la contesse d'Artois unes lettres esquelles il luy demandoit certaines besoignes; et Enguerran mist dedens une annexe, et luy mandoit le contraire, et que il la garantissoit devers le roy de tous poins.

Le dix-septiesme. Que madame d'Artois luy donna quarante mil livres que la ville de Cambray luy devoit d'une amende, et que le roy ne luy vouloit donner congié de lever l'amende dessus dite, et Enguerran la leva tout outre.

Le dix-huitiesme. Que il donna le conseil de madame de Poitiers prendre[289], ensi come il fu fait.

Le dix-neuviesme. Qu'il obligea sa terre de Foilloy, à vint-deux ans, à rendre l'argent dessus dit, et en donna lettres à la contesse, et depuis avint qu'il eust les lettres par devers lui[290].

Le vintiesme. Que pour paour de plus perdre, madame d'Artois luy donna la haulte justice de Croisilles et de Biauvais, avec le marchié de Biauvais.

Le vint-et-uniesme. Les Crespinois d'Arras luy donnèrent quarante-huit mil livres; mais il les cuidièrent avoir donnés au roy.

Le vint-et-deuxiesme. Que le roy porta à ses frères trente mil livres; mais il n'en avint nul, quar Enguerrant les ot par devers luy.

Le vint-troisiesme. Que le roy luy donna la garde d'Estouteville à treize ans, qui bien valoit quarante-six mil livres.

Le vint-quatriesme. Que le roy luy donna le tiers denier de certaines foires en Normendie, qui bien valoit soixante mil livres.

Le vint-cinquiesme. Que le roy luy donna pour faire faire son ostel et son palais de Paris, dix mil livres.

Le vint-sixiesme. Qu'il tolli aux voisins d'entour, des maisons qui bien valent cent livres de rente par an et plus.

Le vint-septiesme. Que les bourgois de Roen avoient forfet[291] une franchise qui estoit en la ville; et il luy donnèrent trente mil livres et ensi orent leur franchise.

Le vint-huitiesme. Le roy donna à messire Beraut de Marcueil douze cens livres de terre prise à Chailly, et il les vendi à messire Enguerran sept mil livres, dont il ne paia que quatre mil. Et de ces douze cens livres de terre failloit à asseoir soixante-douze livrées de terre, pour lesquieles il prist soixante-deux villes à clochiers en la chastellerie de Montlehery.

Le vint-nueviesme. A mestre Raoul de Poi[292] qui avoit une maison à Tilly que messire Enguerran voult avoir, il luy fist donner une forfeture de quatre mil livres et un chastel en Bretaigne qui bien valoit quatre mil livres.

Le trentiesme. Que du tournoi de Compiègne il fist aporter le remanant des garnisons nos seigneurs en son hostel.

Le trente-et-uniesme. Messire Jacques Laire avoit sus le trésor le roy quatre cens livres de rente; et luy en devoit-on dix-neuf cens livres d'arrérages; et il les vendi à monseigneur Enguerran trois mil livres à héritage à tousjours; et il s'en paia tantost du trésor le roy et ainsi ne luy cousta que onze cens livres.

Le trente-deuxiesme. Que, en la conté de Longueville lès-Giffart, le roy ne luy cuida asseoir que six cens livres et il en i a deux mil.

Le trente-troisiesme. Madame Blanche de Bretaigne lui donna un moult biau manoir, pour miex besoignier[293] à court.

Le trente-quatriesme. Que de la pierre de Vernon il fist mener quatre mil pierres à Escouies, et cinquante-deux images[294] chascune du prix de quarante livres.

Le trente-cinquiesme. Que des forès du roy il a osté tout le plus bel.

Le trente-sixiesme. Que le séneschal d'Auvergne luy donna set cens livres.

Le trente-septiesme. Une femme de Sens qui avoit forfait cors et avoir, luy donna huit cens livres et ainsi fu assoute.

Le trente-huitiesme. Que un bidaut[295] estoit accusé à court de pluseurs cas, il luy donna pluseurs dons et ainsi fu assous.

Le trente-nueviesme. Que il fist pluseurs estans en Normendie, esquiex il ajousta pluseurs héritages du roy.

Le quarantiesme. Que il peupla lesdis estans des poissons des estans le roy, et en i mist jusques à la value de dix mil livres.

Le quarante-et-uniesme. Que il avoit fait commandement aux trésoriers et aux maistres des comptes, que pour mandement que le roy fesist, que il n'obéissent sé il ne véoient ainsois son séel.

Adonc ices articles dis et fénis et pluseurs devant ses iex approuvés, si ne luy fu en nule manière donnée audience de soy deffendre, fors que l'évesque de Biauvais, son frère, demanda copie des articles devant dis; et, ice fait, de rechief au Temple en prison fu ramené et serré fermement en bons liens et en aniaux de fer, et gardé très diligeamment.

[296]Après, en l'an de grace ensuivant mil trois cent et quinze, comme on traitast par une voie moyenne contre le dit Enguerran, renommée courut que à l'instance de la femme Enguerran estoient faites images de cire pour envoulter le roy et messire Charles et autres barons. Et estoient iceux vouls de cire en telle manière fais et ouvrés que sé longuement eussent duré, les devant dis roy et conte, chascun jour, n'eussent fait que amenuisier, defrire et séchier, et en brief les eussent fait de male mort mourir. Lors par la volonté de Dieu et par son jugement, par aventure occulte fu sceu et aperceu d'aucuns, et tantost fu noncié à Charles de Valois; laquelle chose Charles de Valois entendue, et de ce moult esbahi, lors au roy de Navarre Loys son neveu vint isnelement, et luy raconta teles felonnies, desloiaux et détestables fais. Lequel roy Loys, chascun jour, pourtraitoit envers le dit conte la délivrance du dit Enguerran, et tant, si comme l'en dist, avoit jà fait et procuré envers ses adversaires que le devant dit Enguerran devoit passer mer et aler en Chypre, et ilecques, jusques au rapellement du devant dit conte Charles, et jusques à sa bonne volenté, devoit estre, si comme l'en dit, en essil condampné, sé cette maudite aventure et fortunable endementiers ne fust avenue. Et adonc le roy Loys quant il ot ces félonnies entendues et ces dyaboliques forfais de la femme Enguerran par son consentement, lors si fu moult esbahi, et dist à Charles son oncle: «Je oste de luy ma main, et puis des ore en avant ne m'en entremets; mais selon ce que vous verrez bien expédient et avenant luy faites.» Adonc le roy Loys ice dist, Charles conte de Valois qui autre chose ne queroit fors que le roy soy abstenist de luy deffendre, et qui jà avoit la dame de Marigni, avec sa seur la dame de Chantelou fait prendre, et dedens le Louvre à Paris fait metre en prison; et l'autre boisteuse maudite avec le dit Paviot en Chastelet, les vouls avec eux amenés et aportés, avoit fait emprisonner, et estre détenus en estroite garde; lors adecertes en ce fait non reposant, le samedi devant l'Ascension de Nostre-Seigneur Jhésucrist, si fist au bois de Vinciennes pluseurs barons et chevaliers avec aucuns pers de France assembler, et ilec furent démonstrés aucuns des forfais Enguerran de Marigni, et les autres détestables félonnies et dyablies de sa femme faictes, et, si comme l'en dist, de luy premièrement proposées. Lors par le jugement d'aucuns barons, pers, chevaliers et barons du royaume de France pour ce ilec assemblés, Enguerran fu condampné à mourir pour estre pendu. Et ce fait, le mardi ensuivant, très bien matin, du Temple au Chastellet, en une charete, tout ferré de ses ferreures, fu amené, disant le peuple après et de ce esjoissant: Au gibet, au gibet soit amené!