VI.
Coment Acre fu detruite par le soudan de Babiloine.
ANNÉE 1290 Après, en l'an de grace ensuivant mil deux cens quatre vingt et dix, au temps d'iceluy roy de France, en l'an de son règne quatriesme, avint ce qui s'en suit ci après: Quant le terme fu approchié que le soudan de Babiloine avoit menacé ceux d'Acre à guerroier, si s'en issi hors de Babiloine pour aler à Acre, et se hasta moult avec grant multitude infinie de gent mescréant. Mais comme il fu jà en une voie, il fu contraint d'une grant maladie, et chéi malade au lit de la mort; et lors pour ce n'oublia pas la besoigne qu'il avoit emprise, ainsois envoia vers Acre sept admirals des quiex chacun de eux avoit dessous luy quatre mille hommes à cheval et vingt mille hommes à pié bien armés: lesquiex environ mi-mars vinrent à Acre et l'assaillirent et travaillèrent de moult divers assaus, jusques à l'autre moitié de l'autre mois ensuivant: mais rien digne de mémoire n'i firent; et lors endementiers, comme le soudan regardast et aperçut la mort venir à luy prochaine, si appella tous ses amis et tous les admirals de son ost, et fist souslever son fils[114], qui ilec estoit présent, en son lieu, prince, soudan et gouverneur principal de toute sa gent; et, ce fait, assez tost après morut. Adonc le nouviau soudan quant il ot son père mis en terre, dès maintenant avec un merveilleux et innombrable ost esmut sa voie vers Acre et aprocha une lieue près de la cité, et ilec fist tendre et fichier ses tentes, et ses instrumens fist apareillier entour la cité et assaillir les crestiens qui dedens estoient, du quart jour de may par dix jours, continuelment envoiant et gettant dedens la cité grosses pierres, à perrières et à engins, dont il leur firent grand dommage, et lessièrent avoir à ceux de la cité moult petit de repos, pour laquelle chose il furent durement espoventés. Et lors firent transporter en Chipre par la navie les trésors de la cité, avec les merceries et les sainctes reliques, les viels hommes et les vielles femmes et les petis enfans, et tous ceux qui à bataillier n'avoient mestier. Et moult en y ot, quant il apperçurent qu'il y avoit discorde et contens entre ceux de la cité, si s'en départirent tant à pié comme à cheval, avec tous leur biens que avec eux emportèrent; et ainsi ne demoura en la cité d'Acre que douze mille hommes ou environ, desquels il en y avoit cinq cens à cheval et le demourant à pié nobles batailleurs. Adonques au quinziesme jour du mois de may, les maistres des Sarrasins donnèrent à grant empointe un si très grant assaut à ceux qui gardoient les murs et les deffenses de la cité, que, par un pou, la garde au roy de Chipre ottroiant, sé la nuit très oscure ne fust venüe, et une empointe d'aucune deffense d'autre part ne les eust secourus, certainement les adversaires fussent entrés en la cité. Adonc en celle nuit, le roy de Chipre bailla sa garde à deffendre au menistre de la chevalerie des Tyois[115]; et, si comme il disoit qu'il devoit revnir l'endemain au matin prochain avec tous les siens, à par un pou avec trois mille d'autres s'en fui par mer laidement et vilainement. Et lors à l'endemain, les Sarrasins venant de toutes pars pour la cité assaillir, quant il virent pou de deffendeurs de la garde au roy de Chipre qui aux creniaux né aux deffenses fussent, si s'atournèrent ilec de toutes pars pour la cité assaillir, et emplirent les fossés tout entour de bois et d'autres choses, et percièrent tantost les murs. Adonc entrèrent communément en la cité, et dechacièrent et boutèrent les crestiens par un pou jusques au milieu de la cité; mais ainsois ot fait de çà et de là grant abatéis et occision de leur gent, et furent déboutés et chaciés hors de la cité en la vesprée d'iceluy jour, par le mareschal et le menistre de la chevalerie de l'Ospital; et ensement le firent le jour ensuivant ainsi. Et adecertes, au tiers jour ensuivant, les Sarrasins revenans de toutes pars entrèrent à l'assaut en la cité par la porte Saint-Anthoine, et aux Templiers et aux Ospitaliers se combatirent viguereusement, et les craventèrent de tous poins et occistrent le peuple. Et ainsi les desloiaux mescréans pristent la cité et la trébuchièrent et destruirent, avec les murs et les tours et les maisons et les églyses jusques aux fondemens tout ce dessus dessous; dont ce fu très grant domage. Et lors les patriarches et les menistres de l'Ospital qui navrés estoient à mort fouirent au repaire avec pluseurs autres, et périrent en la mer. Et ainsi Acre la cité qui estoit le secours et l'aide de crestienté en ycelles parties d'Oultre-mer, par nos péchiés ce requérant, fu destruite des ennemis de la foy; car il ne fu de tous les crestiens qui à ses angoisses secouréust[116], dont ce fu duel et pitié.
Et en icest an ensement, Charles le conte de Valois, frère le roy Phelippe, à Charles le roy de Secile quita le droit qu'il avoit ès royaumes d'Arragon et de Valence; et lors espousa une des filles à ce roy Charles, au chastel de Corbueil, au jour de l'endemain de l'Assompcion à la benoite vierge Marie que l'en dist la mi-aoust: pour lequel mariage faire et ensement le quitement des deux royaumes fait du conte Charles, donna iceluy roy de Secile à iceluy Charles les contés d'Anjou et du Maine à perpétuité tenir.
[117]En ice meisme an, en la kalande de juignet, il ot un juif à Paris en la paroisse de Saint-Jehan en Grève[118], lequel fit tant par devers une femme crestienne que elle li aporta le corps de Jhésucrist en une oeste[119] sacrée, laquelle elle avoit reçue en la sepmaine peneuse en la avommichant, et la bailla au juif. Quant le juif l'ot par devers soy, si mist ladite oeste en plaine chaudière de yaue chaude, le jour du vendredi aouré; et quant ladite oeste fu en l'yaue boullant, il la commença à poindre de son coutel, et lors devint l'yaue aussi comme toute vermeille. Et après ce, il osta ladite oeste de la chaudière, et la commença à batre d'une verge: laquelle chose fu toute prouvée contre le juif par l'évesque Symon Matiffait. Si avint que du conseil et de l'assentement des preudeshommes qui à Paris estoient régens en théologie et en décret, ledit juif fu condamné à mourir et fu ars devant tout le peuple; et estoit appellé Le bon juif, et sa femme avoit à non Bellatine, laquelle avoit une fille à l'aage de douze ans ou environ que ledit évesque Simon fist baptisier; et la fist demourer avec les Filles-Dieu à Paris.