X.

Coment l'antipape vint à merci au premier pape, lequiel le reçut bénignement.

ANNÉE 1330 L'an mil trois cens trente, Phelippe, fils du roy de Maillorgues, enfant de très noble ligniée et meismement comme cousin germain du roy de France Phelippe-le-Bel de par sa mère, lequiel estoit moult puissant en richesses mondaines, et avec ce avoit-il très grant quantité de bénéfices en saincte églyse, et des plus nobles et des meilleurs qui fussent au royaume de France; lequel Phelippe fu par telle manière inspiré, que pour l'amour de Jhésucrist il renonça à toutes ses richesses et tous ses bénéfices, et s'en alla en diverses contrées et en divers pays, comme pauvre et en habit de béguin, et demandoit aumosne pour l'amour de Dieu, et ne vivoit d'autre chose. Et si ne vouloit recevoir chose quelle que elle fust de personne vivant, meismement né de son frère né de sa suer, se ce n'estoit en regart de pitié et par titre d'aumosne.

Item, en Lombardie, les gens du cardinal Poget, lequiel estoit légat, se combattirent contre les Guibelins; et furent les gens dudit cardinal tués en partie, et partie pris; et fu ladite bataille faite au moys de juing l'an mil trois cens trente.

Item, environ la mi-juing, la royne de France, suer au duc de Bourgoigne et femme du roy Phelippe, luy ot un enfant, lequiel ot à nom Loys. Et pour ceste cause l'en disoit que ledit roy Phelippe se parti et ala à saint Loys de Marseille, son oncle de par la mère. Mais nonobstant ledit voiage, l'enfant, au quinziesme jour de sa nativité, trespassa et fu enterré en l'églyse des frères Meneurs à Paris; mais au retour que le roy fist de Marseille il s'en retourna par Avignon, et là visita le pape moult humblement et dévotement, lequiel roy fu receu du pape honnestement; si le fist disner avecques luy, et furent moult familièrement ensemble; et puis, prist le roy congié et s'en retourna en France.

Item, le secont dimenche d'aoust l'an dessus dit, les procès fais encontre Loys de Bavière et l'antipape et leur complices, lesquiels procès avoient esté autrefois publiés à Paris, de rechief de l'auctorité du pape furent répétés.

Item, en ce meisme moys, c'est assavoir le vint-huitiesme jour, l'antipape entra en Avignon, en habit séculier, pour la paour du peuple; car il ne se osoit pas bonnement manifester né soy monstrer en son habit. Mais le jour ensuivant il monta sus un lettrin[417], afin qu'il peust estre veu de tous clèrement; et estoit vestu en habit de frère Meneur; lequiel fu pris premièrement et présenté au pape et aux cardinals, en consistoire. Lequel[418] de rechief monta sus un lettrin et prist un theume et dist: «Père, j'ai péchié au ciel et devant toy.» Et puis dit-il encore, «j'ai erré si comme une beste esgarée. Père, requiers ton sergent.» Et disoit moult de belles paroles de l'escripture, et jugoit qu'il n'estoit pas digne de pardon avoir; mais il venoit au genou de saincte églyse très humblement et requiéroit de ses péchiés pardon. Quant il ot dit tout ce qu'il vouloit, il descendi du lettrin, et lors le saint Père luy prist partie de son premier theume, c'est assavoir: «Requiers ton sergent;» et prescha le pape des erreurs et vanités où il avoit esté, et puis le pape lui dist ces paroles: «L'ouaille esgarée ne doit pas aux loups estre livrée, mais diligemment estre requise, et, elle requise et retrouvée, sus ses espaules estre mise et avecques les autres ouailles estre remise.» Quant le pape ot ces paroles finées, l'antipape s'ala jeter aux piés du pape, un lien au col. Lors le pape luy osta le lien du col, et le reçu à trois baisiers, c'est assavoir au baisier du pié, de la main et de la bouche, dont pluseurs furent moult esbahis; et après ce, le pape commença Te Deum laudamus, et rendirent graces à Dieu le pape et les cardinaux, et tout le peuple qui là estoit; et y ot grant solempnité de messes, laquielle solempnité de messes le pape commanda par toute saincte églyse estre faite. Adont, le pape commanda que l'antipape fust mis en une chambre, emprès la maison de son chambellant, jusques à tant qu'il eust eu plus amplement délibération qu'il pourroit faire de luy.

Item, environ le quinziesme jour de septembre, le roy d'Espaigne et le roy d'Arragon se combattirent contre les Sarrasins. Mais, par la grace de Dieu, les crestiens orent victoire, et y ot pluseurs Sarrasins pris, et y ot de mors six mille de cheval, et environ dix mille à pié.

Item, le premier jour de novembre, en tout le royaume, à une heure, c'est assavoir à heure de tierce, tous les frères de l'hospital de Haut-Pas et tous leur biens furent pris du mandement du Saint-Père; car il abusoient des pardons que l'en leur avoit donnés et mettoient plus à leur bulles qu'il n'estoit contenu ès bulles que l'en leur avoit données par les papes. Et pour ce, furent-il mis en diverses prisons sous les évesques ès quelles dyocèses il habitoient.

Item, en celle meisme année, environ la feste de monseigneur saint Denys, y vint une très fort gelée, laquielle engela en telle manière les vignes par tout le royaume de France que elle ne porent oncques venir à meurté; et furent celle année les vins très mauvais et si en fu pou.

Item, le moys de novembre et au commencement du moys de décembre furent ainsi comme continuellement très grans vens, et les iaues des fleuves furent très grans pour l'innondacion des iaues des pluies.

Item, la veille de monseigneur saint Andrieu, apostre, à Londres en Angleterre, monseigneur Rogier de Mortemer chevalier, duquel et pour lequel Ysabel royne d'Angleterre avoit esté moult grandement diffamée de pluseurs, et la cause fu car[419] elle monstroit audit chevalier, messire Rogier, devant tous trop grant familiarité; et avecques ce ledit chevalier fu convaincu de conspiracion par luy faite contre le royaume d'Angleterre et contre le roy, et du consentement de la royne d'Angleterre, si comme pluseurs le disoient; lequiel chevalier, pour les causes dessus dites, fu detraint à queues de chevaux, et confessa qu'il avoit procuré la mort d'Edouart, c'est assavoir du père dudit Edouart, jeune roy d'Angleterre, et pour ce fu-il pendu. Et le fils dudit chevalier, messire Rogier, demoura en prison jusques à tant que le roy et les barons d'Angleterre eussent plus plainement ordené qu'il feroient dudit fils; et la royne, du commandement de son fils, le jeune roy d'Angleterre et des barons, fu mise sous certaine garde en un chastel.

Item, le quatriesme jour de janvier, l'an dessus dit, le pape oï dire que Loys de Bavière avoit fait une grande convocacion en Alemaigne d'aucuns nobles barons; et encore avoit-il en propos de en faire une autre après la Chandeleur ensuivant. Pour ce l'amonesta le pape de non faire ladite convocation, et tous autres de non estre; et sé il faisoient le contraire, il encourroient la sentence d'escomméniement de par le pape donnée.

Item, environ ce temps, mourut l'archevesque de Rouen auquiel succéda Pierre Rogier, archevesque de Sens.

En ce temps, envoia le pape Jehan la dignité de l'éveschié de Noion adoncques vacant, à messire Guillaume de Sainte-Maure de la dyocèse de Tournay, chancelier du roy, lequel ne la voult accepter; et adoncques la donna-il au frère de messire Guillaume, Bertran, né de Normendie.

Item, en ce temps, comme les Anglois fussent assamblés au chastel de Xaintes en Poitou, et sembloit qu'il s'appareillassent à bataillier, et par semblant apparust entre le roy de France et le roy d'Angleterre matière notable de dissencion et de bataille, lors le roy de France envoia son frère Charles, conte d'Alençon, avecques très grant ost, lequel quant il vint par delà, près du chastiau très fort devant nommé[420], auquiel les Anglois avoient leur deffence et leur seurté, ledit messire Charles le destruit et le rasa tout par terre; jasoit que aucuns dient qu'il n'avoit pas commandement du roy de abatre ledit chastel. Et assez tost après, ledit roy d'Angleterre entra en France et fu paix accordée entre les deux roys et furent amis ensamble[421].

Item, depuis environ le commencement de décembre qu'il avoit fait si grant innondacion de pluies jusques au commencement de mars, avint que depuis ledit moys de mars jusques à grant pièce de temps après, il fist si grant sécheresse que l'en ne povoit labourer les terres; et en demoura grant quantité sans estre labourées.

Item, en ce meisme an, le roy de Boesme entra en Ytalie; et quant les Ytaliens Guibelins le virent, il sceurent qu'il estoit fils de Henri l'empereur dernièrement mort. Il le reçurent à très grant joie et à très grant honneur, et se commencièrent à soustraire du devant dit Loys de Bavière et de sa seigneurie; et se sousmistrent lesdis Ytaliens de tous poins, avec pluseurs de leur cités, audit roy de Boesme. Et depuis lors commença moult la fortune dudit Bavière à décroistre et ne parloit-on mais pou ou noient de luy.

Item, en ce temps, moult de nobles princes, barons et autres chevaliers s'appareilloient pour aler en Garnate[422] en l'aide des chrestiens; et toute voie, jasoit ce qu'il fussent meus de grant dévocion et de l'amour de la foy, furent-il défraudés; car le roy d'Espaigne avoit donné triève aux Sarrasins dont pluseurs disoient que ledit roy d'Espaigne avoit esté corrompu par argent, et pour ce avoit-il donné lesdites trièves aux Sarrasins.