XIV.
Coment messire Jehan, duc de Normendie, fu si malade que tous les médecins se désespéroient de sa santé.
ANNÉE 1335 En l'an de grace mil trois cens trente-cinq, messire Jehan de Cepoy[439], qui avoit esté envoié en la terre de Turquie pour tempter les pors et les passages pour le passage de la Terre Sainte, et l'évesque de Biauvès qui par avant avoit esté en pélerinage encontre les Turcs, s'en retournèrent en France.
Item, en ce meisme an, environ mi-juing, il vint une très grant maladie à messire Jehan, duc de Normendie, ainsné fils du roy de France; et crut ladite maladie par telle manière que tous les médecins se désespéroient de luy. Adoncques, le roy et la royne si mistrent leur espérance en Nostre-Seigneur et firent faire prières, tant par les religieux comme par autres gens de l'églyse, et furent faites processions par diverses églyses; et meismement entre les autres qui en l'églyse de monseigneur saint Denis furent faites, tout le couvent ala par trois jours nus piès à procession; et après les trois devant dis jours, furent portées à Taverni[440], où ledit monseigneur Jehan estoit gissant malade, les saintes reliques du clou et de la couronne, et le doit de monseigneur saint Loys, lesquielles furent emprès luy jusques environ sept jours. Et dist-l'en que le roy dut dire ces paroles, comme bon et vray crestien: «J'ai si grant fiance en la miséricorde de Dieu et ès mérites des sains et prières du peuple, que s'il mouroit, si seroit-il ressuscité par les prières qui en sont à Dieu faites; et pour ce, s'il muert, ne l'ensevelissez pas trop tost, car j'ai grant fiance en la miséricorde de Dieu.» Mais assez tost après, par les mérites des sains et par les prières du peuple, il fu en bonne convalescence, et fu guéri. Si avint que le roy Phelippe et son dit fils messire Jehan se partirent de Taverni le septiesme jour de juillet et vindrent tout à pié jusques à l'églyse de monseigneur saint Denis et là rendirent graces à monseigneur saint Denis, le patron, et veillèrent deux nuis en ladite églyse, et avecques eux aucuns des religieux de laiens; lesquiels religieux, à la requeste du roy, firent de nuit le service de monseigneur saint Denis; et l'endemain l'abbé de ladite églyse chanta la messe devant les martirs, en la présence du roy et de son dit fils, et puis alèrent disner; et après disner, il se partirent et alèrent en moult d'autres sains lieux où leur dévocion estoit.
Item, environ la Magdaleine, le roy d'Angleterre, accompaigné de gens à cheval et de gens à pié, le conte de Namur cousin de sa femme, le conte de Guerle qui sa suer avoit espousée, avec autres nobles d'Alemaigne, tous lesquiels tenoient compaignie audit roy d'Angleterre, se mistrent en la mer d'Escoce avec ledit roy; lequiel entra en Escoce sans aucun empeschement, et puis vint en la ville de Saint-Jehan[441] et icelle garni. Et ylec laissa son frère Jehan Deltan, conte de Cornubie, et Edouart de Bailleul, devant nommé, et s'en vint ledit roy à Saint-Andrieu, et là reçut les hommages d'aucuns d'Escoce; mais ce ne fu pas des greigneurs. Et adonc conferma-il le dit Edouart en roy d'Escoce et ordena que luy et ses successeurs féissent hommage au roy d'Angleterre en eux portant aide contre tous; et, à supploier l'ost d'Angleterre, les roys d'Escoce seront tenus chascun an de délivrer aux roys d'Angleterre trois cens hommes d'armes et mil de pié à leur despens, par l'espace d'un an; et l'an passé, le roy ou les roys d'Angleterre qui après luy seront ne les pourront retenir fors à leur despens. Or, il avint que les Escos seurent la venue le conte de Namur, lequiel s'estoit mis en la mer d'Escoce et venoit une grant pièce après le roy d'Angleterre pour luy aidier contre les Escos. Si féirent les Escos deux embusches dont l'une des embusches fu devant ledit conte et l'autre par derrière. Quant ledit conte de Namur et toutes ses gens furent passés, si issirent ceux de devant et puis ceux de derrière; si fu ledit conte enclos et là fu pris, et pluseurs de ses gens mors. Adonques le conte de Moret[442], qui pour l'amour du roy de France le vouloit délivrer et le convoioit avecques quatre-vingts hommes armés, si fu pris des Anglois quant il retournoit, et furent ses gens ainsi comme tous mors; et ledit conte de Moret fu mené en une des prisons au roy d'Angleterre.
Item, en ce meisme an, les vins furent si vers et si crus que à peine les povoit-on boire sans aucune indignation.