XLII.

De la bataille de Courtray.

Adoncques endementiers, comme ceux de Bruges s'appareilloient à deffendre, querans de toutes pars aides et soudoiers, Robert noble conte d'Artois fu envoié du roy de France avec moult grant chevalerie des francs hommes et grant multitude de gent à pié et vint en Flandres, et entre Bruges et Courtray tendirent paveillons et trés; (car adecertes il ne pooient passer, pour l'yaue du fleuve près d'ilec courant, sur laquelle yaue les Flamens avoient rompu un pont. Et lors endementiers comme les François entendissent à appareillier le pont) ceux de Bruges, souventes fois à bataille ordenée encontre courans, à l'euvre, si comme il pooient, destourbans tous les jours, les François appelloient à bataille; et lors, voulsissent ou non, le pont après ce rappareillié (à un mercredi, septiesme jour du mois de juillet), de l'accort de l'une partie et de l'autre, venir à bataille deussent. Ceux de Bruges, si comme l'en dit, estudians et cuidans mourir pour la justice, libéralité, et franchise du pays (premièrement confessèrent leur péchiés humblement et dévotement, le corps de Nostre-Seigneur Jhésucrist reçurent, portant avec eux ensement aucunes reliques de sains, et à glaives, à lances, espées bonnes, haches et goudendars[170], serréement et espessement ordenés vindrent au champ à pié par un pou tous. Adoncques les chevaliers françois, qui trop en leur force se fioient, voiant contre eux iceux Flamens du tout en tout venir, si les orent en despit, si comme (foulons, tisserans et) hommes ouvrans d'aucuns autres mestiers; et lors les devant dis François chevaliers contredaignans, leur gent de pié[171] qui devant eux estoient et aloient, et qui viguereusement les assailloient et moult bien se contenoient, firent retraire, et ès Flamens pompeusement et sans ordre s'embatirent. Lesquiels chevaliers gentils François, ceux de Bruges, à lances agues, forment empaignans et deboutans, gettèrent et abatirent à terre du tout en tout ceux qui à celle empointe furent à rencontre. Desquels la ruine tant soudaine voiant le noble conte d'Artois Robert qui oncques n'avoit acoustumé à fuir, avec la compaignie des nobles fors et viguereux, ainsi comme lyon rungent[172] et esragié, se plonga ès Flamens. Mais pour la multitude des lances que les Flamens espessement et serréement tenoient, ne le pot le gentil conte Robert tresforer né trespercier. Et lors adecertes ceux de Bruges, ainsi comme s'il fussent convertis et mués en tigres, nulle ame n'espargnièrent, né haut né bas ne deportèrent, mais aux lances agues bien ancorées[173] que l'en appelle bouteshaches et godendars, les chevaliers des chevaux faisoient trébuchier; et ainsi comme il chéoient comme brebis, les acraventoient sus la terre. Adonc le bon conte Robert d'Artois, vaillant et enforcié de toutes gens, jasoit ce qu'il fust navré de moult de plaies, toutes voies se combati-il forment et viguereusement[174], (mieux voullant gesir mort avec les nobles hommes qu'il voioit devant luy mourir que à ce vil et villain peuple rendre soy vif enchaitivé). Et lors, quant les autres compaignies qui estoient en l'ost des François, tant à cheval comme à pié, virent ce, à par un pou deux mille haubers avec le conte de Saint-Pol et le conte de Bouloigne, et Loys fils Robert de Clermont pristrent la fuite très laide et très honteuse, laissans le conte d'Artois avec les autres honnorables et nobles batailleurs, Dieu quel dommage et quel doleur! ès mains des villains estre détrenchiés mors et acraventiés. Des quiels la fuie non esperée voians les Flamens adversaires, lors pour ce leur courages enforciés reculèrent, et ceus qui par un pou vaincus s'en vouloient fuir, requerans et venans aux tentes des fuians, trestout ravirent et pristrent. Et adecertes ilec avoit grant copie[175] d'armes et grant appareil batailleur. Par les quiels les Flamens enrichis et des corps occis, quant il les orent tous desnués de leur armes et de leur vestemens, et la bataille du tout en tout vaincue, à grant joie à Bruges s'en revindrent. Et ainsi à grant doleur tous les corps desnués, et tant de nobles hommes demourans en la place du champ, comme il ne fust qui les baillast à sépulture, les corps de eux les bestes des champs, les chiens et les oysiaux mengièrent; laquelle chose en dérision et escharnissement et moquerie tourna au roy de France, et à tout le lignage des mors en reproche perpétuel en tous les jours.) Et adecertes y gisoient mors et acraventés moult de nobles hommes, dieux quel dommage! c'est à savoir: le gentil conte d'Artois Robert, et Godefroy de Breban son cousin avec son fils le seigneur de Virson[176], Adam le conte de Aubemarle, Jehan fils au conte de Haynaut, Raoul le seigneur de Neelle connestable de France, et Guy son frère mareschal de l'ost, Regnaut de Trie chevalier esmeré[177], le chambellanc de Tancarville, Pierre Flotte chevalier, et Jacques de Saint-Pol chevalier, monseigneur Jean de Bruillas maistre de arbalestriers, et jusques au nombre de deux cents et moult d'escuiers vaillans et preux. Toutes voies au tiers jour après ce fait, à ice lieu vint le gardien des frères Meneurs d'Arras, et recueilli le corps du très noble conte d'Artois desnué de vesteures et navré de trente plaies. Lequel gentil conte icelui gardien en une chapelle prochaine d'ilecques de femmes de religion nonains, de petit édifiement[178], si comme il pot, quant il ot le service célébré, mist le corps en sépulture. Et vraiement iceste instance et démollicion et male aventure à François à venir, icelle comete qui à la fin du moys de septembre devant passé à l'anuitier par pluseurs jours fu veue par le royaume de France, et l'éclipse au mois de janvier faite, si comme dient aucuns, le segnifièrent et demonstrèrent. Adonques Gui de Namur enhétié[179] de la victoire des siens et lors son courage embrasé de l'orgueil de occuper toute Flandres, s'efforça de tendre à greigneurs choses; car après il assist ceux de Lille: et maintenant par tricherie et fraude, maintenant eux comme ceux de Tournay, ceux d'Ypre, ceux de Gant, ceux de Douay, et les autres villes de Flandres abandon venir efforça et ensement atrait; et lors vers Arras manda à ses coureurs et fourriers à accueillir la proie. Les quiex comme il s'efforçassent à proier et rober l'abbaïe du mont Saint-Eloy, par la gent de l'évesque d'Arras furent deboutés et déchaciés, si que il convint qu'il retournassent pour garder leur termes.