XXIX.
Coment le duc Jehan de Bretaigne mourut sans hoirs de son corps, pour quoy mut grant descort entre Charles de Blojs et le conte de Montfort, pour la duchié de Bretaigne.
En ce meisme an, un pou après Pasques[506], mourut Jehan, duc de Bretaigne; après la mort duquel grant controversie fu née entre Charles de Bloys, fils du conte de Bloys et neveu du roy de France, de par Marguerite sa seur[507], femme du devant dit conte de Bloys,—lequel Charles avoit espousé la fille Guy de Bretaigne, visconte de Limoges, frère secondement né du devant dit duc Jehan;—et entre le conte de Montfort[508], frère d'iceluy duc Jehan, tiercement né. Car icelui Charles disoit que, par raison de coustume approuvée et courant par toute Bretaigne, sé aucun, tant noble comme non noble, trespassoit sans hoirs de son corps et eust frère, le premier né, après le mort, posséderoit l'héritage et la seigneurie; mais soit donné qu'il eust pluseurs frères, et encore soit donné que celui qui est secondement né mourut devant le premier né, toutesvoies sé celui secondement né avoit hoirs de son corps male ou femelle, icelui hoir, devant tous les autres frères après la mort du premier né, seroit héritier et joïroit de l'héritage.—Et pour ce, disoit icelui Charles de Bloys, neveu du roy, que, supposée la devant dite coustume, par la raison de sa femme jadis fille de messire Guy de Bretaigne, visconte de Limoges, frère secondement né de monseigneur le duc de Bretaigne dernièrement mort, la seigneurie du duchié de Bretaigne luy devoit appartenir et luy estoit dévolue.
Jehan, conte de Montfort, affirmant le contraire, disoit que ceste coustume entre les non nobles couroit, toutesvoies entre les nobles et meismement entre princes elle n'avoit nul lieu. Pour laquelle chose la cause vint à l'audience du roy à la seigneurie duquel la souveraineté de l'ommage appartenoit. Et quant la cause fu menée en parlement, à la parfin, par pluseurs sages et expers, et meismement par aucuns évesques dudit pays, la devant dite coustume fu suffisamment prouvée, et fu dist, par arrest, que le roy devoit recevoir et envestir le devant dit Charles à l'ommage du duchié de Bretaigne. Quant le roy ot ce oï, si le fist tantost chevalier nouvel et le investit du dit duchié. Mais avant que ces choses se féissent, Jehan, le conte de Montfort, sentant justice agréable[509] au devant dit Charles, deffoui l'audience et à Nantes, une cité de Bretaigne très forte, se transporta; et en icelle cité s'appareilla de toutes ses forces à résister et obvier au dit Charles.
Quant le roy vit que le conte de Montfort alloit contre son jugié, si mist toute sa terre en sa main et si envoya son fils monseigneur Jehan, duc de Normendie, et son frère messire Charles d'Alencon, pour luy guerroier. Les quels, quant il furent entrés au duchié de Bretaigne, il asségièrent un très fort chastel qui est en une isle de Loyre, lequel est appelé Chastonciaux[510], et le reçurent abandon. Et après alèrent à la cité de Nantes; mais ceux de Nantes si regardèrent que ce ne seroit pas juste chose né seure de résister au roy et au royaume de France. Si se rendirent au duc de Normendie et au conte d'Alençon, et, avecques ce, il reçurent le conte de Montfort qui là estoit sur certaines convenances[511], si comme aucuns disoient; lequel, quant il l'orent reçeu, si le firent présenter an roy. Mais endementres que le roy le fist tenir à Paris au Louvre sus certaine garde, sa femme[512] qui seur estoit au conte de Flandres, et ses complices pour ce ne se désistèrent oncques de faire moult de maux par le duchié de Bretaigne.
Et ce meisme an, le neuviesme jour de décembre, il fu esclipse de souleil, luy estant au signe du Sagittaire, et dura par douze heures et plus.
Et en icest an, messire Henri de Léon, chevalier, homme grant et puissant au duchié de Bretaigne, lequel estoit adhérent à messire Charles de Bloys, comme il voulsist encliner à sa partie deux chevaliers lesquels estoient ses hommes liges; c'est assavoir Tanneguy du Chastel, chevalier, et messire Yves de Treziguidi, mès il ne pot; dont vint une dissencion entre eux; et avint que ledit messire Henri ne se garda pas si sagement comme il deust, et se héberga en un hostel, lequel n'estoit pas moult seur; si le sceurent les deux devant nommés qui estoient ses hommes liges; et s'en alèrent audit hostel, et rompirent les portes et pristrent par force ledit monseigneur Henri[513]. Et afin qu'il ne fust delégier délivré, il l'envoièrent Oultre-mer et le firent présenter au roy d'Angleterre.
Et en cest an, comme ceux qui estoient réputés de la partie au roy de France, lesquels soustenoient la partie Charles de Bloys pour la raison de la sentence du roy et de l'ommage qui luy avoit esté fait à la garde de la terre de Bretaigne, voulsissent envaïr un très fort chastel lequel est appelé Hannebout[514], auquel estoient deux chevaliers pour le deffendre: c'est assavoir messire Yvon de Treziguidi et messire Geofroy de Malestroit; si furent adjoins avecques ceux de la partie du roy de France les Genevois et les Espaignols. Mais endementres que ceux de la partie du roy s'ordenoient, ceux du chastel envoièrent chercher messire Tanneguy qui n'estoit pas présent avecques eux. Si avint que nos gens commencièrent à assaillir forment ledit chastel; toutevoies ceux du chastel se déffendirent par telle manière qu'il tuèrent pluseurs des François; et leur nefs qui estoient au port de Hannebout furent retenues et furent nos gens contrains de eux départir à leur grant honte et dommage.
Et en icest an, le premier jour de février, mourut frère Pierre de la Palu, docteur en théologie, de l'ordre des Prescheurs et patriarche de Jhérusalem, homme de très sainte vie et de grant loenge.
En ce meisme an, au moys de juillet, mourut messire Loys, duc de Bourbon et conte de Clermont, fils du fils saint Loys jadis roy de France, et fu enterré aux frères Prescheurs à Paris.