XXXI.

De la venue au roy d'Arragon en Secile.

ANNÉE 1282 Quant Pierre d'Arragon ot oï et veu la volenté l'apostole, il entra en mer, et furent les voiles dreciées. Les vens ne luy furent de riens contraires, si s'en vint tout droit au port de Thunes devers les destrois des montaignes. Si trouva ilec moult grant foison de Sarrasins qui vouldrent deffendre le port, car il cuidoient qu'il voulsissent prendre port à terre, si combatirent à luy: en ce poindre il perdi trois mille hommes par nombre.

Ilec demoura et actendi ne say quans jours, et manda ceux de Messines et de Palerme qu'ils ne se doubtassent de riens du roy Charles, car il avoit bien si grant gent et si grant force qu'il estoit certain d'avoir la victoire et la seigneurie. Si comme ces choses estoient en tel point, nouvelles vindrent au roy de Secile que tous les François avoient esté occis qui estoient en Secile, et que toute Secile estoit tournée contre luy, et que le roy d'Arragon estoit en possession du royaume de Secile. Il manda tantost toutes ces choses à l'apostole Martin, et à son nepveu le roy de France. L'apostole ala tantost à Orbetine[76] et assembla tout le peuple du païs et leur admonesta et dist que nul fust contre le roy Charles né de riens son contraire, car le royaume tenoit-il et devoit tenir de l'églyse de Romme, et que en l'aide de ceux de Secile né en leur commandement ne fussent en riens obéissans en nulle manière; et ce commandoit-il et voulloit que ce fust, sus paine de sentence d'escommeniement.

Quant il ot ainsi sermoné et amonesté le peuple, si envoia un de ses cardinaulx en la contrée, maistre Girart de Parme, évesque de Saincte-Sabine, pour ce qu'il rappellast ceux du royaume de Secile à paix et à concorde envers le roy Charles. Si comme ce cardinal vint vers le rivage de la mer, ceux de Messines et de Palerme luy vindrent au devant à l'encontre, pour ce qu'il ne vouldrent en nule manière qu'il passast oultre; et luy distrent que le roy d'Arragon estoit tourné et entré en Secile, et avoit tous le païs tourné à luy pour la raison de sa femme qui déust estre droit hoir du royaume.

Le cardinal vit bien que ceux de Secile tenoient le roy d'Arragon pour leur seigneur, et que nulle paix né nulle amour ne trouveroit à eux; si s'en retourna et raconta à l'apostole coment les choses estoient alées: et avec tout ce, la plus grant partie de la Calabre s'estoit à eux accordée.